OBOROT

Exposition
Galerie Samy Abraham Paris 20

 

 

Je dirais encore de ces images et d’avance qu’elles sont insuffisantes. Elle devraient être plus éblouissantes, plus instables, plus labiles, plus insaisissables, plus oscillantes, plus tremblantes, plus martyrisantes, plus fourmillantes, infiniment plus chargées, plus intensément belles, plus affreusement colorées, plus agressives, plus idiotes, plus étranges. Quant à la vitesse elle est telle que toutes les séquences réunies devraient tenir en cinquante secondes. Là le cinéma devient impuissant.

 

Henri Michaux. Images du Monde Visionnaire. 1963.

 

 

Le dessin animé est un dessin sans papier autant qu’il est un film sans caméra. Vous pensez en retrouver les rouages dans des peintures rupestres, des machines foraines et des débris de poteries sans âges. Mais en poussant le bouchon plus loin, en retranchant les constats ennuyeux de l’image par image et de la persistance rétinienne, il se pourrait que vous en dégagiez une étrange machine. Vous voici les pieds dans la boue assistant au spectacle d’un dessin animé se produisant de lui même et ne nécessitant aucun effort, aucune chaîne de travail, ni exploitation ni direction : un film sans queue ni tête, illogique, grotesque et brutal.

 

Vous ne travaillez plus, mais vous échafaudez des procédés, des plans retors. Par le biais d’infinitésimaux calculs, vrais ou faux peu importe, vous associez étrangement la négligence à la finition - pour laisser choir les morceaux encore dégoulinants d’une activité se refusant au labeur. Débris presque vides de sens, objets à moitiés terminés, dépouilles, moignons, hybridations bancales – comme ce film que vous avez trouvé un jour aux confins du néant, dans la dernière poubelle de l’univers.

 

Psychédélie noire, aveugle et négative. Un protocole déviant, gauche, s’abîmant sur un plan parallèle pour mieux y déployer sa machination - comme un ectoplasme usant de contre formes pour produire ses effets fantasmatiques sur le réel. Vous voilà aux prises avec une impossible matrice retournée sur elle-même et qui, par ses vertus dépilatoires, se voudrait plus chevelue que votre crâne dont elle se promettait de reproduire les reliefs.

 

Martelez avec ces autres contres formes, sortes de glaçons ou d’étrons. Appuyez avec insistance sur ces boucliers dont la transparence se promettait d’halluciner les foules et d’en contrôler les mouvements – opposez-y un ouvrage au repoussoir et de l’intérieur en provoquant des aspérités, d’innombrables bulles afin de multiplier les apparitions et les pullulements. Des gestes de défiguration, cherchant aveuglément l’interruption d’un flux ou plutôt l'incursion dans ce même flux d’un usage détourné, courrant à rebours toujours plus bête et plus maladroit.

 

Vous programmez : se vautrer d’une falaise ou se dissoudre dans l’acide, chercher à se déprendre de soi et à se corrompre avec tout et à tout prix. Forcer la gaucherie et amputer tout ce qui pourrait fonder une discipline – autrement dit se remettre sur la table à dissection et retirer tout ce qui dépasse. Vous verrez bien ce qui en sortira. Et que le délire puisse frayer bien en deçà, à côté et surtout au dehors.

 

Ce gros cône. Initialement une peinture - avec ces grands gestes barbotant dans la matière, prévisibles, brassant de l’air et de la peinture – roulée sur elle-même de sorte qu’en devenant un volume on ne puisse la voir que sur la tranche. Déjà infinitésimale pellicule, vous en remettez une couche pour en faire une machine à rapetisser – de telle sorte que la surface de la base du cône dessine une spirale dont les arcs se projettent jusqu’à la pointe du volume. Noyez la forme sous une chape de silicone dont les volutes complexes se pétrifient en accompagnant le mouvement de spirale. Une façon détournée de faire un dessin animé dont le mouvement se dévoile à mesure que vous en amputez une tranche.

 

Des coups tordus, des machinations. A chaque étape il vous faut redonner un tour.

 

Vous construisez un objet à partir d’une pâte à modeler dont les effets hallucinogènes se propagent à mesure que vous la malaxez. Il faut dire que dans un premier temps vous avez copié la recette d’un vieil onguent destiné à transformer les gens en animaux. Par ce biais vous vous proposiez de prendre l’empreinte d’une activité psychique, l’empreinte d’une métamorphose. Pour parvenir à la fabrication d’un tel matériau il aura fallu des croisements eux mêmes imprévisibles. Le procédé visait à transformer la peau de vos mains en des milliers de petites bouches pour avaler de la drogue.

 

Il y avait outre cette recherche, un travail au noir établissant une relation d’égalité entre la durée légale du travail et la durée d’un trip. Un travail en perruque profitant de la situation pour s’en payer une bonne tranche : fabriquer un film d’animation avec une machine absolument différente et dont les rouages cérébraux se passent alors du dispositif cinématographique.

 

Toute cette infatigable besogne ne dissimulerait-elle pas un moyen pour vous déprendre de toutes prérogatives professionnelles? Une tâche n’ayant d’autre fin que de masquer votre contemplation sous des faux airs de labeur. Chaque objet qu’elle traite officiellement s’engloutit dans les rouages d’un plan invisible, une machine à défoncer le temps. A mesure qu’elle creuse vos heures de travail, sa vitesse atteint un seuil où tout ce qui est proche devient inatteignable. Les choses les plus simples à dire ou faire vous semblent alors impossibles. Il n’a jamais été question ici d’efficacité. Le travail est une contradiction, une perturbation du temps cherchant à se résorber obstinément par un assemblage entremêlé de ma­tériaux organiques et inorganiques, de souvenirs, de vis­ages, d’animaux et d’atmosphères littéralement hors d’eux même, comme postillonnés, dans le tournoiement aléa­toire d’une indescriptible partouze conspirée dans un trou du présent.

 

 

Bruno Botella, septembre 2012

Complément d'information

Bruno Botella est né en 1976 à Sarcelles. Il vit et travaille à Paris. Oborot est la deuxième exposition personnelle qu’il présente à la galerie Samy Abraham. Ses œuvres ont été acquises par les collections du Fonds National d’Art Contemporain (Fnac) et par le Fonds Municipal d’Art Contemporain de la Ville de Paris (Fmac). Il participe actuellement à la Biennale de Belleville pour le projet d’Artothèque de Belleville au CentQuatre.

Artistes

Horaires

du mercredi au samedi, de 11h à 19h et sur rendez-vous

Adresse

Galerie Samy Abraham 43 rue Ramponeau 75020 Paris 20 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 13 octobre 2022