Louis-César-Joseph Ducornet, peintre né sans bras

Par Pierre-Yves Corbel
Louis-Joseph-César Ducornet, Vision de sainte Philomène, 1846

Louis-Joseph-César Ducornet, Vision de sainte Philomène, Salon de 1846 (FNAC PFH-9205). 

Vision de sainte Philomène, par Louis-Joseph-César Ducornet

Louis-Joseph-César Ducornet, Vision de sainte Philomène, Salon de 1846 (FNAC PFH-9205). Détail.

Vision de sainte Philomène, par Louis-Joseph-César Ducornet

Détail : signature en bas du tableau.

Repos de la Sainte Famille en Egypte, par Louis-Joseph-César Ducornet

Louis-Joseph-César Ducornet, Repos de la Sainte Famille en Egypte, s.d. (Achat en Salon en 1841, Inv. : FNAC PFH-1612)
Ce tableau a valu à l’artiste une médaille d’or de 2ème classe lors du Salon de 1841.

Louis-Joseph-César Ducornet, Gloria in excelsis

Louis-Joseph-César Ducornet, Gloria in excelsis (Salon de 1850, FNAC PFH-8234). En dépôt à l’église d’Auxi-le-Château, Pas-de-Calais.

Le récolement des dépôts du Cnap en cours dans la région des Hauts-de-France a permis de redécouvrir dans le Pas-de-Calais et la Somme trois tableaux du peintre Louis-César-Joseph Ducornet (1806-1856), qui malgré un handicap physique lourd (il était né sans bras) a laissé une œuvre de qualité. Revendiquant son handicap surmonté, Ducornet faisait toujours suivre sa signature de la précision « Né sans bras » qui acquit bientôt valeur de surnom.

Le peintre né-sans-bras

Ducornet est né à Lille en 1806, affligé d’un handicap physique qui aurait dû logiquement lui interdire la carrière d’artiste peintre : il est né sans bras, avec des jambes raccourcies, sans cuisses, et des pieds ne comportant que 4 orteils chacun (développement incomplet des membres désigné en médecine du terme d’ « ectromélie »). Soutenu par l’affection et la confiance de ses parents, doué d’une intelligence vive, Ducornet réussit à surmonter son handicap, apprenant à se servir de ses pieds avec une agilité et une mobilité extraordinaires, au point qu’il est bientôt capable de dessiner et de peindre avec ces appendices. Ducornet peignait «  le gros orteil  du pied gauche passé dans le trou de la palette, celle-ci appuyée sur le talon. Il tenait le pinceau entre le pouce et le deuxième doigt du pied droit. Lorsqu’il s’agissait de brosser une toile, l’artiste tenait son pinceau entre les dents… » (Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris, 1873, Vol.8, N° 1).

Son « cas » attire rapidement l’attention publique et lui vaut une célébrité précoce. Un Dictionnaire historique de la jeunesse publié en 1822 en fait l’éloge suivant : « Ducornet César est un enfant âgé de douze ans, qui n’a point de bras, et dont le talent dans l’art du dessin fait l’admiration des habitants de Lille. En huit mois de travail assidu, il est parvenu à substituer ses pieds aux mains dont il est privé ». Ses dessins, exposés à Douai, lui valent une médaille d’argent en juillet 1819. En 1824, Ducornet est reçu à l’Ecole royale des Beaux-Arts, et intègre l’atelier de Guillaume Lethière (1760-1832). Un Guide de Lille et des environs à l’usage des étrangers publié en 1826 le mentionne comme une gloire locale : « M.César Ducornet, né sans bras, est parvenu à dessiner par le moyen des pieds avec une perfection rare. Déjà ce jeune et intéressant élève a obtenu plusieurs médailles dans les concours de l’académie de Paris, et nos meilleurs maîtres, notamment M. Gérard, se plaisent à le guider dans la noble carrière où, malgré son infirmité, tout lui présage de brillants succès. »

L'art de Ducornet

Ducornet n’a jamais été un artiste maudit. Parfaitement intégré aux circuits professionnels de l’art, participant régulièrement aux Salons, il a bénéficié de la bienveillance des critiques et aussi de l’administration des Beaux-Arts qui lui a acheté ou commandé une dizaine d’œuvres de 1832 à sa mort (1856). Mais - inévitablement - l’œuvre du peintre Ducornet a été occultée par le cas médical du phénomène Ducornet-né-sans-bras, comme le reconnaissait Vapereau, dès 1858, dans son Dictionnaire universel des contemporains : « Bien que sa peinture se recommande par certaines qualités de dessin et de composition, cet artiste doit surtout sa célébrité aux résultats vraiment extraordinaires qu’en dépit de la nature il a su obtenir à force de patience et de courage ».
Et pourtant, l’œuvre de Ducornet mérite considération pour elle-même. Les critiques contemporains louent ses couleurs, ses compositions soignées, sa poésie. Ducornet apporte un soin particulier à ses compositions, travaillées comme de véritables mises en scène. L’éclairage des scènes, la répartition de la lumière (ou des halos de lumière) confèrent à ses œuvres un ton de poésie mystique ou dramatique. Trois de ses œuvres, faisant partie des collections du Cnap, illustrent bien ces qualités : le « Repos de la Sainte Famille en Egypte » (Salon de 1841, déposé à la cathédrale de Condom), la « Vision de sainte Philomène » (Salon de 1846, déposé à l’église abbatiale de Saint-Riquier) et le « Gloria in Excelsis » (Salon de 1850, déposé à l’église d’Auxi-le-Château).

La redécouverte de Ducornet

La redécouverte récente du peintre, après une longue période d’oubli, fait suite à la restauration d’une de ses œuvres appartenant aux collections du Cnap (Gloria in Excelsis), retrouvée roulée dans l’église d’Auxi-le-Château (Pas-de-Calais) en 1990, à l’occasion d’un inventaire de mobilier. Jean-Pierre Blin, alors conservateur des monuments historiques du Nord-Pas-de-Calais, convaincu de la qualité de l’œuvre, la fit classer au titre des monuments historiques et entreprit des recherches sur l’artiste dont il a donné la synthèse dans une notice très complète parue en 1997 dans la revue Histoire et Archéologie du Pas-de-Calais.
Abondante, diffusée sur tout le territoire dans les églises, les musées ou chez les particuliers, l’œuvre de Ducornet mériterait assurément d’être mieux connue et reconnue, à travers une monographie ou une exposition.

Pierre-Yves Corbel
Conservateur en chef du patrimoine
Mission de récolement
Centre national des arts plastiques

 

Bibliographie

Delaunay, A.H. : catalogue complet du Salon de 1846. Paris : Journal des artistes, 1846.

Blin, Jean-Pierre : Louis-César-Joseph Ducornet, peintre né sans bras (1806-1856). Histoire et archéologie du Pas-de-Calais, Tome XV, 1997, pp.245-264

Blocquel, Jean : Nouveau conducteur ou guide des étrangers dans Lille et dans ses environs. Lille : Castiaux, 1826

Champfleury : Salons 1846-1851, introduction par Jules Troubat. Paris : Alphonse Lemerre, 1894

Vie de sainte Philomène, suivie de neuvaines, prières, méditations, litanies et cantiques en son honneur. Troyes : Anner-André imprimeur-libraire, 1838

http://www.sainte-philomene.info/fmilieu.htm

Notes relatives à la « Vision de sainte Philomène »

Acheté par l’administration en 1847 et déposé dans la chapelle de la Vierge de l’église de Saint-Riquier (Somme), à la demande du curé Padé et du député de la Somme Albert Dutens (1800-1866).

Fille d’un prince grec sous Dioclétien, Philomène se serait consacrée au Christ dès son adolescence. Dioclétien l’ayant demandée en mariage, elle lui aurait répondu : « La fiancée du Christ ne saurait devenir la compagne d’un époux mortel ». Ce refus lui aurait valu la prison, puis le martyre. L’épisode représenté concerne la vision miraculeuse qu’aurait eue Philomène au 37è jour de sa captivité, la Vierge lui annonçant sa prochaine délivrance par le martyre.

Dans ses « Salons » Champfleury moque Ducornet « qui ne cache rien au public et qui l’avertit tous les ans, en signatures de trois pouces, qu’il est né sans bras. Pourquoi exploiter les aberrations de la nature ? A cela, M. Ducornet répondra que s’il avait des bras comme tout le monde, le ministère ne lui ferait pas de commandes.»

Dernière mise à jour le 26 juin 2020