Les souvenirs de captivité de Claudius Denis (1915-1916)

Par Pierre-Yves Corbel

Claudius DENIS
<i>Le carrousel</i>
Vernis mou, aquatinte en couleurs
51 x 69 cm

Cette œuvre, célébrant l’élégance féminine dans une atmosphère de fête, est très représentative de la production de Claudius Denis entre les années 1905 et 1914. Après guerre, Denis se spécialisera dans la peinture de fleurs.

Vitrail de Claudius Denis

Claudius DENIS et Louis BALMET (?), Vitrail : Femmes autour d’un buste, Vers 1910

Dès les débuts de sa carrière, Claudius Denis s’est intéressé à l’art appliqué et a notamment dessiné des cartons de vitraux. Ce panneau décoratif, exécuté en feuilles de verre à reliefs (dit verre cathédrale), a probablement été exécuté vers 1910 en collaboration avec le maître-verrier grenoblois Louis Balmet (1876-1957). Denis et Balmet ont plus tard réalisé un ensemble de vitraux pour l’église Saint-Louis de Grenoble (entre 1925 et 1934).

Deux prisonniers civils russes, gravure de Claudius Denis

Claudius Denis, Deux prisonniers civils russes, de la série Souvenir de captivité chez les barbares, 1915-1916 (Achat à l'artiste en 1916, Inv. : FNAC 5325)

Dans les camps allemands de la Première Guerre, les nationalités n’étaient pas séparées. Le prisonnier français se trouvait de fait intégré dans une communauté humaine cosmopolite partageant une même détresse. Mais Claudius Denis reste attentif à l’individu : les particularités du vêtement, le nom (le prisonnier de gauche est précisément identifié par une inscription : « Yvan Komo, sibérien »)

Le chanteur russe, gravure de Claudius Denis

Claudius Denis, Le chanteur russe, de la série Souvenir de captivité chez les barbares, 1915-1916 (Achat à l'artiste en 1916, Inv. : FNAC 5323)

La dureté et la monotonie ordinaires des conditions de vie des prisonniers n’excluaient pas certains petits bonheurs collectifs. Autour du chanteur russe, Claudius Denis a saisi la foule attentive et bigarrée de ses compagnons d’infortune. Il n’y a pas d’uniforme de prisonnier : chacun garde son vêtement, sa coiffure (barbe, moustache) et son couvre-chef, sauvegardant ainsi une part de son individualité.

Dessin pour Le chanteur russe

Claudius Denis, Le chanteur russe, de la série Souvenir de ma captivité chez les barbares, 1915-1916, dessin.

Denis a probablement ramené ce dessin du camp de Güstrow. Cette œuvre présente en effet tous les caractères d’une scène saisie sur le vif, que ce soit dans l’attitude des divers personnages ou le détail des vêtements. A quelques détails près, le dessin est très proche de la gravure qu’en tirera Denis à son retour de captivité. La représentation est bien-sûr inversée sur la gravure, par l’effet de miroir propre à cette technique.

Les contagieux, gravure de Claudius Denis

Claudius Denis, Les contagieux, de la série Souvenir de ma captivité chez les Barbares, 1915-1916 (Achat à l'artiste en 1916, Inv. : FNAC 5329)

Au début de la guerre, en 1914-1915, les conditions d’hygiène dans les camps de prisonniers étaient très précaires, la plupart des camps ayant été construits dans l’urgence et sans équipement sanitaire suffisant. L’apparition rapide d’épidémies de typhus et de choléra conduira les autorités militaires allemandes à mettre en place de véritables mesures d’hygiène et de vaccination à partir de l’automne 1915.

Le Lazaret, gravure de Claudius Denis

Claudius Denis, Le Lazaret ou L’heure de la visite médicale, de la série 1915-1916 (Achat à l'artiste en 1916, Inv. : FNAC 5328)

Le « Lazarett » est l’infirmerie du camp.

L’heure de la soupe au camp, gravure de Claudius Denis

Claudius Denis, L’heure de la soupe au camp, de la série Souvenir de ma captivité chez les barbares, 1915-1916 (Achat à l'artiste en 1916, Inv. : FNAC 5320)

Denis utilise avec virtuosité la technique de l’aquatinte pour restituer cette scène crépusculaire et hallucinée. Devant ces « troupeaux » de prisonniers soumis au knout des gardiens, reviennent à l’esprit certains vers du poème de Mallarmé « Le Guignon » (Au-dessus du bétail ahuri des humains…un noir vent sur leur marche éployé pour bannières la flagellait de froid…). Cette scène préfigure aussi – immanquablement - l’horreur des camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale.

Vue de l'œuvre de Claudius Denis, Fleurs

Claudius Denis, Fleurs, Vers 1919 (Achat à l'artiste en 1919, Inv. : FNAC 6690)

Après guerre, Claudius Denis se spécialise dans la peinture de fleurs, genre auquel l’avait certainement préparé ses études à l’École des Beaux-Arts de Lyon. Conçue à l’origine comme une école d’art appliqué, L’École des Beaux-Arts de Lyon formait en particulier les dessinateurs et décorateurs travaillant pour l’industrie de la soie. En 1924 Denis expose aux Galeries Georges Petit (rue de Sèze, Paris) 50 tableaux de fleurs (renoncules, giroflées, zinnias…).

Claudius Denis dans son atelier, avec sa femme Elise et un de ses fils

Claudius Denis dans son atelier, avec sa femme Elise et un de ses fils, années 1930.

Photo prise dans l’atelier, 4 square Desnouettes (Paris, XVe), où Denis s’est installé en 1917. A partir des années 1920 Denis enseigne à l’Ecole des arts appliqués à l’industrie (actuelle Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art). Très marqué par son expérience de la guerre, il vécut cependant une existence heureuse entre Paris et sa maison de campagne d’Hauterive (Yonne). Ses dernières années furent marquées par un retour vers la foi religieuse. Il est décédé en décembre 1947.

Les artistes mobilisés en 1914 ont laissé de multiples témoignages de Grande Guerre. Malgré ou peut-être en raison même de la rupture que représentait l’irruption du conflit dans leur itinéraire de vie, ils ont continué de pratiquer leur art.

Ces témoignages constituent aujourd’hui une part irremplaçable de la mémoire de la Grande Guerre, et possèdent souvent autant de force évocatrice que les récits écrits. Ainsi la série de gravures intitulée « Souvenirs de ma captivité chez les barbares », exécutée en 1915-1916 par le peintre-graveur Claudius Denis (1878-1947).

Claudius Denis, « Belle Époque »

Né à Lyon dans une famille de tisserands (les « canuts ») Claudius Denis s’est formé à l’École des Beaux-Arts de Lyon puis à Paris, auprès des peintres Luc-Olivier Merson et Paul Gervais. En 1905, il commence à participer régulièrement aux divers Salons (Salon des Artistes Français, Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts) où il présente des œuvres marquées par l’esthétique « Belle Époque » (femmes élégantes à l’abondante chevelure, Courses à Auteuil, fêtes mondaines…). Ses peintures et aquatintes en couleurs correspondent bien à la mode dominante de l’époque : ce sont des œuvres colorées, décoratives, sensuelles. Par ailleurs Claudius Denis a développé dès ces années un intérêt marqué pour les arts appliqués. Comme son maître Merson, il exécute des cartons de vitraux, activité qu’il poursuivra tout au long de sa carrière en collaboration avec le maître verrier grenoblois Louis Balmet (1876-1957).

Le choc de la guerre

En raison de son âge en 1914 (plus de 34 ans) Claudius Denis est mobilisé dans la « Territoriale », c’est-à-dire dans un régiment normalement affecté à des tâches d’intendance et d’appui, loin du front. En réalité la distinction entre régiment territorial et régiment d’active sera souvent moins nette, au gré des aléas des offensives et contre-offensives sur le terrain. Denis en fait lui-même l’expérience puisqu’il est impliqué dans un combat près de Soissons, blessé et interné en Allemagne dans le camp de prisonniers de Güstrow (Mecklembourg).

Dans son malheur, Claudius Denis a la chance de retrouver à Güstrow d’autres artistes prisonniers comme lui, avec lesquels il formera un petit groupe solidaire : notamment Joseph Hémard (1880-1961) et Jacques Touchet (1887-1949) qui feront après guerre de belles carrières d’illustrateurs. Malgré les conditions de vie très précaires qui étaient celles de ces camps en 1914-1915 (installations improvisées à la hâte pour faire face à l’afflux de prisonniers, hygiène déplorable, froid et faim), ces artistes continuent de dessiner comme ils le peuvent, et  entreprennent même de publier une petite « Revue du camp ».

Gravement malade, Claudius Denis est rapatrié en France en 1915 grâce aux bons offices de la Croix-Rouge, mais gardera longtemps les séquelles psychologiques et physiques de la guerre. Très vite après son retour, il fixe ses souvenirs  et exécute d’après des croquis ramenés d’Allemagne une série de gravures (eaux-fortes et aquatintes) évoquant sa vie de prisonnier, qu’il intitule « Souvenirs de ma captivité chez les Barbares ». En février 1916, il les présente à l’Inspecteur du ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts qui en recommande aussitôt l’acquisition, considérant que ces œuvres « constituent des documents d’une émotion intense et d’une irréfutable vérité, en même temps que des pages d’art de très grand caractère ».

Les souvenirs

Le mutisme des anciens combattants de la Grande Guerre est un phénomène psychologique souvent remarqué par les observateurs contemporains et les historiens, et d’ailleurs bien compréhensible : envie d’oublier, incommunicabilité d’une expérience extrême. Pour Claudius Denis, comme pour nombre d’artistes, ce phénomène ne se vérifie pas, sans doute parce ce qu’ils disposent pour témoigner d’un moyen plus immédiat et plus souple que celui des mots. Denis a manifestement eu le besoin, dans une espèce d’urgence, d’exprimer son expérience la plus douloureuse et l’a fait avec une force qui touche encore. Le contraste entre les gracieuses figures féminines des années 1910 et cette série de gravures donne la mesure de la rupture qu’a pu représenter la Grande Guerre pour toute une génération.

Dans les années 20, Claudius Denis s’installe square Desnouettes à Paris – quartier d’artistes par excellence, comme la rue Campagne-Première - et devient professeur à l’Ecole des arts appliqués à l’industrie (actuelle Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art). Il se spécialise dans la peinture des fleurs et exécute des modèles de papiers peints et de tissus : sans doute un héritage de sa formation lyonnaise, l’École des Beaux-Arts de Lyon (appelée aussi au début du XIXe siècle « Ecole de dessin de la fleur ») ayant traditionnellement formé des dessinateurs pour l’industrie de la soie. Cette spécialisation était d’ailleurs bienvenue à l’époque de l’Art Déco, qui fit grand usage des motifs floraux stylisés.

L’État a acquis 18 œuvres de l’artiste, entre 1916 et 1927 : 10 gravures des « Souvenirs de captivité »,  8 tableaux représentant des fleurs ou des paysages. L’un de ces tableaux (« Parterre bleu », acquis en 1919) vient de quitter les réserves du Fonds national d'art contemporain pour décorer l’Ambassade de France à Belgrade (Serbie).

 

Pierre-Yves Corbel
Conservateur en chef du patrimoine
Mission de récolement

Sources

Archives Nationales : F/21/4198 (série artistes)
Archives famille Denis
Journal « L’Humanité », 3 mai 1919
Gazette des Beaux-Arts (Compte-rendus des Salons de 1910 et 1919)
Bulletin de la Vie artistique, 15 avril 1920

Nous remercions M. Kevin Denis et la famille Denis, ainsi que Mme Micheline Luinaud, pour les documents et informations qu’ils nous ont communiqués concernant Claudius Denis et Joseph Hémard. M. Michel-Henri Viot, artiste graveur, nous a aimablement aidé à préciser les diverses techniques utilisées par Claudius Denis dans sa série de gravures de captivité.

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Dernière mise à jour le 5 février 2020