Formes blanches , une tapisserie de Jagoda Buic, 1977

Par Émilia Philippot
Jagoda Buic, Formes Blanches, 1977

Jagoda Buic, Formes Blanches, 1977 (Achat à l'artiste en 1983, Inv. : FNAC 1896 (1 à 4)). Sculpture textile en sisal et laine, structure interne en bois, 700 x 350 cm. « Tout commence par le fil. Dans le mythe d’Ariane ce n’est pas par hasard que Thésée a trouvé l’issue du labyrinthe grâce au fil, synonyme de l’intelligence ». (BUIC J., 1991, p. 16)

Acquise en 1983, l'œuvre de Jagoda Buic, inscrite sur les inventaires sous le titre de Formes blanches, a été prêtée au Musée d’art et d’artisanat de Zagreb (Croatie) où s’est récemment tenue une importante rétrospective du travail de l’artiste : l’occasion de faire ressortir de l’ombre l’œuvre de cette pionnière de la « nouvelle tapisserie »…

Du théâtre à la tapisserie

Née en 1930 à Split (ancienne Yougoslavie, aujourd’hui Croatie), Jagoda Buic grandit dans un milieu intellectuel privilégié (son père, maire de la ville, occupera des fonctions de ministre et de gouverneur). Après guerre, elle suit les cours de l’Académie des arts appliquées de Zagreb et étudie l’histoire de l’art à la Faculté de Philosophie. Puis, en 1952, elle part pour l’Italie : à Rome où elle se forme à la scénographie dans les studios Cinecitta, et à Venise où elle étudie l’histoire et la création du costume. Après un passage par la prestigieuse Académie des arts appliqués de Vienne, elle travaille, dès 1954, avec le Théâtre National Croate pour lequel elle crée les costumes et décors d’un large répertoire : Sophocle, Shakespeare, Brecht, Pirandello, Giraudoux, Lorca. 1959 marque un tournant : Jagoda Buic fait le choix d’une vie d’artiste indépendante et se consacre désormais entièrement à la tapisserie dont elle ambitionne de faire une expression artistique à part entière. Sa carrière internationale débute en 1965, lors de la 2e Biennale de Lausanne ; elle sera ponctuée de nombreuses commandes et expositions et récompensée par plusieurs prix.

À la conquête de l'espace

Réalisée en 1977, Formes Blanches est composée de quatre colonnes tressées, reliées entre elles par des pans de tapisserie ondulants dont le mouvement sensuel crée un subtil jeu d’ombre et de lumière. Avec ses presque trois mètres de hauteur, l’œuvre témoigne admirablement de ce que l’on appelle à l’époque la « vague slave du textile ». Détachée du mur, la forme tissée définit de profonds reliefs et acquiert une autonomie propre ; libérée de ses traditionnelles fonctions décoratives, la « nouvelle tapisserie » part à la conquête de l’espace (le terme, créé par André Kuenzi, servit notamment de titre à un ouvrage qu’il consacra à Jean Lurçat en 1973). Dès le début des années 1960, cette réinvention de la discipline est encouragée et soutenue par un certain nombre de galeries et critiques dont Pierre Pauli, fondateur de la Biennale de Lausanne (1962-1995), et Pierre Restany, pour qui l’œuvre de Buic représente « un langage créatif menant la tapisserie d’assemblage à la voie royale de la sculpture monumentale » (BUIC J., 1991, p. 9).
S’il est en effet plus juste de parler ici de sculpture que de tapisserie, c’est avant tout parce qu’il s’est opéré un renversement du rapport à l’espace, un dépassement de la surface, une projection en avant. L’image est descendue du mur ; le décor est devenu corps, totémique et théâtral. À rebours de ce principe révolutionnaire, la matière utilisée s’inscrit dans une longue tradition artisanale ; tissée par des paysannes de Bosnie selon des procédés ancestraux, la laine convoque un monde rustique ancien dont Jagoda Buic cultive la permanence : « Dans mon pays, les paysannes tissent en chantant – elles tissent leur chagrin et leur bonheur, les rituels ancestraux de la naissance, du mariage, de la mort » (BUIC J., 1991, p. 16). Une vision qui évoque les personnages mythologiques des Parques, ces trois sœurs fileuses de la destinée des hommes, tout en renouant avec les origines de l’art théâtral.

Émilia Philippot, Responsable des collections arts décoratifs, métiers d'art, création industrielle (Centre national des arts plastiques)

Pour en savoir plus

1976, Jagoda Buic, Nantes, Musée des arts décoratifs, 2 mai - 13 juin 1976, Nantes.

1977, Jagoda Buic, structures tissées murales et spatiales, Lausanne, Galerie Alice Pauli, Lausanne.

BUIC J., 1991, Formes tissées, dessins, environnement, Angers, Musée Jean Lurçat, 22 juin-3 novembre 1991, Musées d'Angers, Angers.

BUIC J., 1993, Formes tissées, Carcassonne, Musée des Beaux-Arts, château Comtal, 8 juillet-19 septembre 1993, Carcassonne.

KASTELAN J., 1972, Jagoda Buic, Dubrovnik, Umjetnicka Galerija.

LASSAIGNE J. ET AL, 1975, Jagoda Buic : formes tissées, Paris, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 18 juin-15 septembre 1975, Paris.