Focus sur... les dispositifs graphiques relationnels, une recherche de Silvia Dore

Silvia Dore, à gauche couverture du mémoire de recherche de master II. À droite datavisualisation et cartographie du processus de la recherche.

Silvia Dore, à gauche couverture du mémoire de recherche de master II. À droite datavisualisation et cartographie du processus de la recherche.

Silvia Dore est designer graphique, enseignante et jeune chercheuse. Après un parcours scolaire pluridisciplinaire questionnant l’articulation entre l’espace et le signe graphique, en France et en Italie, elle co-fonde en 2015 le studio de graphisme Stéréo Buro avec Diane Boivin. Elle entame une recherche sur les dispositifs en design graphique en tant que facilitateurs de processus, de rencontres et de débats. Soucieuse de la responsabilité et de la transmission du métier de designer, elle est membre active de la Fédération des concepteurs d’expositions (XPO) et de l'Alliance France Design (AFD).

Pouvez-vous nous présenter votre recherche sur des dispositifs graphiques relationnels ?

Ce projet de recherche se situe dans le champ émergent de la recherche-création et croise les disciplines du design graphique, des sciences sociales de la scénographie et de l’architecture. Il a pour objectif la mise en place de situations de production de dispositifs graphiques participatifs avec les publics, associant des professionnels (designers, sociologues, anthropologues...) à des acteurs de la société civile (habitant.e.s, institutions, associations...) afin d’agir collectivement, de rendre publiques les problèmes de société et de les mettre en débat dans des territoires situés.

Le projet se base sur l’hypothèse que la création en design graphique, dans sa mise en forme et dans sa mise en espace, peut agir comme facilitateur d’échanges et de rencontres, afin d’analyser, de formaliser, de formuler et de débattre d’enjeux de société complexes et situés. Ces dispositifs graphiques permettent d’engager une prise de conscience des problématiques abordées et d’articuler des relations avec un un engagement pratique (faire ensemble) et une responsabilité publique (rendre visible). Ainsi, ils créent un espace de débat partagé, donnant lieu à des formes de politisation dans l’action et par l’action posant la problématique du faire en commun.

Cela se traduit par la création d’une publication dont la fabrication collective façonne les relations et produit des débats publics. La mise en forme graphique et spatiale issue de ces expérimentations, est constituée et réquisitionnée au fur et à mesure du débat lui-même. Elle se façonne dans le faire en collectif, prenant en compte les spécificités du milieu dans lequel l’activité se déploie.

J'envisage le design graphique dans sa dimension opérationnelle et pragmatique afin d’imaginer des situations expérimentales partagées. Au-delà de la seule production graphique, l’enjeu de cette activité commune est de considérer ses effets sur les relations futures entre les personnes dans les lieux qui les concernent, contribuant à former de nouveaux espaces démocratiques. On pourrait leur attribuer une fonction de « médiation visuelle » des débats sociaux et d’énonciation d'une activité commune située. Par leur fabrication collective ils incarnent une cohésion sociale sur une problématique spécifique. Ainsi, cette recherche doctorale ambitionne de produire d’autres lieux de partage et de fabrique du commun dans la société actuelle. Par le design graphique je souhaite créer du lien et consolider des relations sociales qui sont par définition intangibles. 

Silvia Dore, travail de représentation cartographique avec les élèves dans le cadre du workshop « Journal d’Arenberg » avec Eddy Terki.

Silvia Dore, travail de représentation cartographique avec les élèves dans le cadre du workshop « Journal d’Arenberg » avec Eddy Terki.

Silvia Dore, rencontre avec les habitant.e.s dans le cadre du workshop « Arenberg et nous » avec Eddy Terki et les élèves de l’École nationale supérieure d’Architecture et de paysage de Lille (Chaire Post-Minier).

Silvia Dore, rencontre avec les habitant.e.s dans le cadre du workshop « Arenberg et nous » avec Eddy Terki et les élèves de l’École nationale supérieure d’Architecture et de paysage de Lille (Chaire Post-Minier).

Silvia Dore, datavisualisation de recherche sur l’évolution des pratiques collaboratives au vu des outils, des projets et des évènements historiques de 1950-2020.

Silvia Dore, datavisualisation de recherche sur l’évolution des pratiques collaboratives au vu des outils, des projets et des évènements historiques de 1950-2020.

La dimension collaborative et les interactions avec d’autres chercheurs sont importantes pour vous, pouvez-vous nous expliquer comment elle s’intègre dans votre projet ?

Tout d’abord cette volonté de partage, d’ouverture et de connexion tant disciplinaire qu' humaine a toujours été présente dans mon parcours et se trouve renforcée aujourd’hui dans l’ensemble de mes projets. Je peux citer par exemple mes expériences de collaboration avec des scénographes, des architectes, des musiciens et des artistes lors de l’association événementielle éphémère que j’ai cofondée en 2012 à Strasbourg, où encore, mon implication de 2015 à 2019, dans l’atelier Paris Print Club, un espace de création partagé et enfin le choix de co-fonder en 2015 le studio de graphisme Stéréo Buro qui cristallise cette volonté d’être dans une co-construction des savoirs.

Le parcours de recherche que je débute cette année à Ensadlab, en tant qu’étudiante en année pré-doctorale, s’inscrit dans la continuité de cette démarche. En effet, le cadre spécifique de l’école permet de croiser les disciplines du design, de l’art, des sciences humaines et sociales.

Plus précisément, le groupe « Reflective Interaction »1, dirigé par Samuel Bianchini dont je fais partie, ainsi que la plateforme « Art, design et société»2, pilotée par l’anthropologue Francesca Cozzolino, permettent un contexte de recherche expérimental et collectif. Ils valorisent la recherche par la pratique avec une dimension opérationnelle qui a pour finalité la production d’artefacts et de situations (interfaces de visualisation de données, installations interactives, dispositifs performatifs...) ainsi qu’un travail réflexif sur ces expérimentations.

Étant au début de mes questionnements je peux citer deux expériences préparatoires à ce projet. Tout d’abord « Un monde qui contient beaucoup de mondes : images et récits du Chiapas » qui m’a permis d’observer une recherche collaborative et interdisciplinaire. Il s’agit d’un projet éditorial mené par Francesca Cozzolino et l’artiste Kristina Solomoukha qui porte sur la production iconographique des zapatistes du Chiapas (sud-est du Mexique) par le biais de ses symboliques visuelles (escargot, spirale, coeur..). Suite au workshop intitulé « En quête d’images »3 avec l'équipe de recherche « De l’ethnographie à l’atlas transmédia : une enquête par l'image issue d'un terrain au Chiapas », j'ai coécrit un article avec l’artiste chercheuse Lauren Tortil témoignant de la restitution sensible de cette recherche. À partir de nos sujets de recherches respectifs nous avons fait ressortir des correspondances : le rapport texte-image pour Lauren et le processus de coécriture pour moi. Par la suite, j’ai poursuivi le projet et accompagné les chercheuses dans la mise en forme graphique de leur article destiné à une contribution pilote de la revue multi-supports .able qui sera lancée courant 2021. Par le design graphique j’ai pu proposer en dialogue avec les chercheuses une traduction visuelle pour répondre à leurs exigences : produire une forme sensible du savoir.

Enfin, la dimension collaborative et interdisciplinaire de ma recherche trouve écho dans mon souhait futur de réaliser un projet doctoral international, en cotutelle avec l’Italie. Avec cette volonté de partage et de transmission intrinsèque à la recherche, il est très important pour moi de créer des ponts avec mon pays natal, afin de contribuer à la circulation de nouveaux savoirs partagés entre les pays et d’ouvrir des perspectives de recherches futures à d’autres doctorants.

Silvia Dore, échange lors du workshop « En quête d’images » à l’Ensadlab (Paris) avec l’équipe de recherche du projet « De l’ethnographie à l’atlas transmédia », les 28-29-30 septembre 2020.

Silvia Dore, échange lors du workshop « En quête d’images » à l’Ensadlab (Paris) avec l’équipe de recherche du projet « De l’ethnographie à l’atlas transmédia », les 28-29-30 septembre 2020.

Vous enseignez, vous êtes graphiste, chercheuse, comment ces activités se nourrissent et interagissent ?

Pour moi ces activités, font partie d’un tout. Elles se nourrissent tant dans les problématiques que je défends que dans le fonctionnement économique qu’elles permettent. Elles forment un écosystème qui équilibre leur cohabitation. En effet, je ne pourrais pas envisager de poursuivre seulement une de ces activités, puisque c’est par l’apprentissage dans chacune d’entre elles, que mes projets et questionnements interagissent. Ce sont des actions et des pensées qui sont étroitement liées, ayant comme constante la volonté de nourrir l’individu par le collectif et vice-versa, afin de créer des ponts vers les pratiques et les praticien.es. et de porter une attention à la responsabilité éthique et collective du design graphique dans notre société.

À titre d’exemple, suite aux problématiques rencontrées dans le cadre des appels d’offre au sein du studio de graphisme Stéréo Buro, j’ai créé un module de cours au Campus Fonderie de l’Image afin de transmettre des outils et méthodes, de responsabiliser et d’informer les étudiant.e.s. sur la déontologie des marchés publics. Ce travail pédagogique également nécessaire envers les pouvoirs adjudicateurs, m’a poussé à intégrer le conseil d’administration du syndicat Alliance France Design (AFD) ainsi qu’à la Fédération des concepteurs d’expositions (XPO) pour défendre et promouvoir nos métier. Soucieuse de donner la parole aux designers et de créer des liens, je suis à l’initiative de l’exposition « Point Commun »4 que je porte avec le graphiste Romain Diant pour l’AFD qui aura lieu en juin 2021. Elle a pour objectif d’ouvrir des espaces de débats interdisciplinaires et intergénérationnels pour penser le futur de nos pratiques dans la société.

Enfin, au sein du studio Stéréo Buro, ces questionnements nourrissent nos créations graphiques, formellement et dans le processus de création. Nous portons actuellement le projet d’identité visuelle d’une chaire territoriale de recherche pour laquelle nous proposons un processus de création participatif avec les étudiant.e.s chercheurs et les habitant.e.s.

 

1 https://reflectiveinteraction.ensadlab.fr/
https://plateformeartdesignsociete.ensadlab.fr/
https://reflectiveinteraction.ensadlab.fr/workshop-en-quete-dimage/
https://pointcommun.design/timeline

Restitution du workshop « assemblages graphiques » pour penser un dispositif de mise-en-commun des productions avec Diane Boivin, stéréo buro et les élèves de master II du Campus Fonderie de l’image.

Restitution du workshop « assemblages graphiques » pour penser un dispositif de mise-en-commun des productions avec Diane Boivin, stéréo buro et les élèves de master II du Campus Fonderie de l’image.

Silvia Dore, datavisualisation représentant les convergences des projets de designers autour des notions clés d’un design en commun dans l'exposition « Point commun », AFD, 2020.

Silvia Dore, datavisualisation représentant les convergences des projets de designers autour des notions clés d’un design en commun dans l'exposition « Point commun », AFD, 2020.

 

Silvia Dore, workshop « Journal La Une » avec les élèves du Master II du Campus Fonderie de l’Image. Étude comparative sur le langage colonial et le discours médiatique, avec Diane Boivin, Stéréo buro.

Silvia Dore, workshop « Journal La Une » avec les élèves du Master II du Campus Fonderie de l’Image. Étude comparative sur le langage colonial et le discours médiatique, avec Diane Boivin, Stéréo buro.

Silvia Dore, échange avec les élèves lors du workshop « Comment le design graphique peut intervenir de manière sensible pour manifester ses réalités dans l’espace public ?»

Silvia Dore, échange avec les élèves lors du workshop « Comment le design graphique peut intervenir de manière sensible pour manifester ses réalités dans l’espace public ?»

Silvia Dore, conférence « Une trajectoire interdisciplinaire » dans le cadre du workshop avec Ruedi Baur « La relation entre l’université et son contexte urbain », Gênes, 2018.

Silvia Dore, conférence « Une trajectoire interdisciplinaire » dans le cadre du workshop avec Ruedi Baur « La relation entre l’université et son contexte urbain », Gênes, 2018.

Dernière mise à jour le 6 mai 2021