Étienne Robial, Essais du premier logo CANAL+, 1984

Étienne Robial, Essais du premier logo CANAL+, première association de la typographie et de l’ellipse, 1984.

En accueillant en 2010 la donation faite par Étienne Robial, composée de documents et d’œuvres conçus au cours de son activité de directeur artistique de CANAL+ (1984-2009), le Cnap acquiert un ensemble fondateur dans le domaine du design graphique. Inscrit à l’inventaire du Fonds national d’art contemporain, collection publique de l’État gérée par le Cnap, cet ensemble de près de 10 000 pièces, déclinées sur différents supports, permet de retracer la naissance de la télévision graphique, et d’appréhender la technique et les outils utilisés par le graphiste au cours de ses 25 années de collaboration avec son équipe.

Archives internes (correspondances, contrats), documentation (rapports d’activité, guides des métiers, plaquettes, photographies), études (dessins, collages, maquettes), impressions (typons, bromures, Sony-prints), outils de normalisation (chartes et normes graphiques), déclinaisons (papeterie, signalétique), éditions (les Rapports Annuels, l’HebdoLe Magazine des Abonnés), génériques et objets promotionnels divers (des pin’s à la montgolfière) illustrent avec précision les étapes de la création de l’identité visuelle de CANAL+ depuis sa genèse.

Du print à l’antenne, différents médiums du graphisme et de la vidéo sont investis pour composer les alphabets, logos et combinaisons dynamiques des titres d’émissions et génériques, mais aussi les produits dérivés qui accompagnent la programmation et sont distribués lors d’évènements (10 ans de CANAL+, soirées thématiques, compétitions sportives, festival de Cannes notamment).

La genèse de l'« habillage »

Inaugurée le 4 novembre 1984, CANAL+ entend se démarquer dans le paysage télévisuel français. Introduisant le concept de la chaîne à péage, elle est également la première à se doter d’une direction artistique entièrement dédiée à l’élaboration de son image graphique. Durant l’été qui précède, Étienne Robial et son équipe s’attellent à la tâche. Lors d’un entretien avec Pierre Lescure, directeur général de la chaîne, le graphiste emploie pour la première fois l’expression d’ « habillage », qui depuis s’est imposée dans le lexique professionnel : «  Je vais te faire 3 vestes, 3 pantalons, 3 chemises, 3 cravates, et avec cela tu vas pouvoir t’habiller de 81 façons différentes : avec le pantalon 1 - veste 1, pantalon 1 - veste 2, pantalon 1 - veste 3 et ainsi de suite […] toujours dans le même esprit […] mais avec des associations différentes1 ».

Pour codifier l’usage de l’habillage par la chaîne et ses filiales, Étienne Robial conçoit une charte graphique, document relié sur lequel repose la cohérence et la force visuelle de l’image de la marque. Les principes sont simples mais efficaces : identifier, informer, hiérarchiser, valoriser et « faire joli », à partir d’une réflexion sur les « 3 + 1 fondamentaux2 » (forme, couleur, typographie et musique). Cette règle du jeu, rigoureuse et économe, se veut aussi astucieuse, puisque les outils et les supports peuvent être associés librement en une variété de combinaisons, sans jamais nuire à l’harmonie générale.

D’année en année, l’habillage évolue au gré de la programmation et des innovations technologiques. Au sein d’une image se voulant cohérente, identifiable sans être mémorisable, trois étapes marquent des tournants décisifs : 1984, 1994-95 et 2003. Ces systèmes évolutifs sont archivés, mis à jour et déclinés d’une rentrée à l’autre, et forment maintenant un imposant lot de cahiers des normes graphiques d’identification.


1 Propos recueillis lors d’un entretien le 07/03/2016
2 Id.

Étienne Robial, Premiers essais pour l’habillage de la chaîne Canal +

Étienne Robial, Premiers essais pour l’habillage de la chaîne Canal +, 2008.

Étienne Robial, Tracé des lettres CANAL+ sur tracé de l'ellipse, 1984

Étienne Robial, Tracé des lettres CANAL+ sur tracé de l'ellipse, 1984.

Étienne Robial, Couleurs de l'ellipse peintes à l'aérographe sous masque-typon noir, 1984

Étienne Robial, Couleurs de l'ellipse peintes à l'aérographe sous masque-typon noir (manuel), 1984.

Étienne Robial, Synopsis story board pour le générique du nouvel habillage de 1995

Étienne Robial, Synopsis story board pour le générique du nouvel habillage de 1995.

Étienne Robial, Tracé régulateur du logo CANAL+

Étienne Robial, Tracé régulateur du logo CANAL+, document extrait de la charte graphique de 1995.

L'élaboration des typographies

« Avec CANAL+, j’ai structuré une chaîne comme on conçoit une collection, et une émission comme on conçoit un livre (avec sa couverture et ses chapitres)1».

Chaque programme a son identité propre, fondée sur un dessin de caractère, distinct du Canal+/Futura utilisé pour l’identité globale de la chaine. Projetés sur écran, les titres s’affirment comme ceux des journaux. Pour les élaborer, Étienne Robial s’inspire de nombreux objets qu’il collectionne compulsivement : étiquettes, catalogues de lettres peintes et imprimées, éléments divers (crayons, cutters, écumoires, lampes de bureau…) éclairent sa démarche et rattachent à chaque alphabet une histoire singulière.
On apprend ainsi que l’équilibre chromatique du logo Nulle Part Ailleurs de 2000 provient de la gamme colorée des rouleaux d’adhésifs de la marque new-yorkaise Pearl

L’alphabet Nulle Part Ailleurs est quant à lui issu du Gothic Display, puisé dans un ancien catalogue de dessins de lettres2, dont les caractères ont été redessinés puis vectorisés. Datant pour la plupart de l’après-guerre, parfois du début du XXème siècle, ces ouvrages affranchis des droits de reproduction représentent une abondante source de renouvellement.

Les étiquettes de pots à confiture de la firme suisse Lenzbourg inspirent pour leur part les logos de Magazine et La nuit gay. L’irrégularité des lettres, dessinées à la main et toujours différentes, « produit une onctuosité qu’on n’a pas dans la sécheresse d’un caractère en typographie standardisée3 ». Cet aspect tactile de l’impression l’incite également à s’intéresser aux lettres bois d’imprimeur et catalogues de fondeurs, à partir desquels il créé avec Marc Lescop les alphabets Sport et Cinéma4, ce dernier étant tiré de la typographie Gothic Special élaborée par la Hamilton Company après 1900.


1Propos recueillis lors d’un entretien le 09/03/2016.
2J.I. Biegeleisen, The abc of lettering, New York: Harper & Row, 1965, Third Edition, 248 p., pp.126-127.
3Propos recueillis lors d’un entretien le 09/03/2016.
4Reproduite dans l’ouvrage de Rob Roy Kelly, American wood type, 1820-1900, Notes on the evolution of decorated and large types and comments on related trades of the period, 1st ed. New York: Van Nostrand, 1969, p.303.

Étienne Robial, Présentation de l'alphabet CANAL+

Étienne Robial, Présentation de l'alphabet CANAL+ (bold, medium, light), document extrait de la charte graphique de 1995.

Étienne Robial, Dépliant de l’alphabet CANAL+

Étienne Robial, Dépliant de l’alphabet CANAL+ / Futura distribué aux équipes de CANAL+.

Étienne Robial, Matrice de l’alphabet Cinéma

Étienne Robial, Matrice de l’alphabet Cinéma, réalisé avec Marc Lescop.

Étienne Robial, Matrice de l’alphabet Sport

Étienne Robial, Matrice de l’alphabet Sport ou Nono, réalisé avec Marc Lescop.

Étienne Robial, Alphabet Cinéma, suite numérique.

Étienne Robial, Alphabet Cinéma, suite numérique.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 1995.

Du papier à l'antenne : la technique

De tradition print, Étienne Robial effectue l’essentiel de son travail manuellement, équipé d’instruments traditionnels : papier, crayon, cutter et colle. Chaque caractère est dessiné, peint, découpé puis collé pour composer alphabets et logos. Au total, des milliers de collages se sont succédés, parmi lesquels de nombreux complètent la donation.

L’outil numérique vient en aval de ce minutieux travail de tracés et de montages, pour gommer les imperfections puis animer les images destinées à devenir des génériques sur l’antenne. Malgré l’apparition de Photoshop et d’Illustrator, Étienne Robial reste longtemps fidèle à la palette graphique Paintbox (Quantel). Plus rapide et ergonomique que les processeurs PC et Mac pour le travail sur des images fixes ou mobiles, les montages, les effets sonores et les qualités colorimétriques, elle a permis de réaliser plus de 4 700 génériques. Son ergonomie en fait un outil polyvalent, autorisant la retouche d’images en définition standard et en haute définition, sur différents formats (4/3, 16/9, letterbox) et supports. La vectorisation des éléments graphiques et gabarits papiers, réalisée avec Fasia Lamari (graphiste et truquiste), se fait au pixel près, pour un rendu « d’une perfection absolue ».

Les logos prennent ensuite vie à l’antenne à l’issue d’une véritable « manipulation visuelle » recourant à un arsenal d’effets d’animation : jeu sur les complémentaires et les contrastes chromatiques, mise en mouvement des formes géométriques élémentaires.

Étienne Robial, Couvertures de livre CANAL+

Étienne Robial, Couvertures de livre CANAL+, couvertures aléatoires qui s'impriment en amalgame.

Étienne Robial, Maquettes d’images antenne de l’émission CINE T.V.

Étienne Robial, Maquettes d’images antenne de l’émission CINE T.V., destinées à visualiser la position des couleurs.

Étienne Robial, Images antenne finales de l’émission CINE T.V.

Étienne Robial, Images antenne finales de l’émission CINE T.V.

Éviter la mémorisation : les variations sur les formes et les couleurs

Pour dessiner le logo CANAL+, Étienne Robial base sa composition sur un système mathématique fait de 4 carrés juxtaposés qui définissent un rapport de 4 sur 1, permettant de l’appliquer sur les surfaces les plus diverses sans jamais qu’il ne bouge. Dès le départ, il privilégie la combinaison élémentaire blanc sur noir, garantissant un niveau de contraste maximum et optimisant la lisibilité. Cet accord, qui le fascine depuis son enfance, occupait d’ailleurs le cœur de ses recherches de diplôme de fin d’études à l’Ecole des Beaux-Arts de Rouen (Dominos, 1967).
Il prend toute son efficacité optique grâce aux 6 couleurs qui le complètent, combinées suivant des codes qui cadencent les grandes évolutions de l’habillage.

En 1984, elles sont mises en mouvement par l’ellipse, dont la rotation s’aligne sur celle de l’hémisphère pour symboliser la diffusion de la chaîne 24h/24 : bleu (matin), vert (matinée), jaune (midi), orangé (après-midi), rouge (soir), pourpre (nuit).

A partir de 1995, Etienne Robial introduit une nouvelle dynamique structurée en duos de 64 accords harmonieux. Formés avec soin en diagonales du cercle chromatique, ils se déclinent de manière aléatoire en rectangles 4/3 qui, grâce à 9 positionnements possibles, autorisent plus de 16 millions de configurations. Ces briques polychromes, dont le minimalisme rappelle autant les œuvres de Max Bill, Piet Mondrian, Hans Richter que les Lego, clignotent et se meuvent au rythme de mélodies conçues avec un xylophone par les musiciens Stéphane Saunier et Florent Barbier. Universel et hors du temps, cet identifiant sonore singulier « remplit la même fonction que le noir ».

En 2003, glissements et superpositions introduisent une nouvelle manière de déplacer ces cubes multicolores.
Tout en agissant comme des signaux visuels, ces accords sont également composés au terme d’une réflexion sur les « couleurs psychologiques », alimentée par les traités de nombreux théoriciens qui figurent en bonne place dans la bibliothèque d’Étienne Robial : Johann Wolfgang von Goethe, Traité des couleurs (1810) ; F. Forichon, La couleur, ses manifestations, son rôle dans les arts, ses harmonies. Manuel du coloriste (1916) ; Ellen Marx, Les contrastes de la couleur (1973).

Cette quête de l’antistatisme excède le simple cadre du ludique pour poursuivre un objectif précis : lutter contre la mémorisation. Les déclinaisons du logo Nulle part ailleurs, toujours écrit de façon différente, en sont exemplaires. De cette démarche découle une production polymorphe dont témoignent les nombreux Sony prints qui émaillent la donation. Se substituant au Polaroïd puis à la technique échographique (Sony print thermique), ils permettent de conserver la trace des images antenne avant la généralisation des supports de stockage numérique (disquette puis CD et clé usb). Aujourd’hui, juxtaposés en mosaïques de miniatures, ils dressent le panorama de l’évolution graphique des titres d’émissions au sein des différents habillages, et illustrent sa progressive rationalisation.

Étienne Robial, Synopsis/story board pour le générique du nouvel habillage de 1995

Étienne Robial, Synopsis/story board pour le générique du nouvel habillage de 1995.

Étienne Robial, Les 64 accords par deux des couleurs CANAL+

Étienne Robial, Les 64 accords par deux des couleurs CANAL+, document extrait de la charte graphique de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Hiérarchie de lisibilité des 56 accords de couleurs

Étienne Robial, Hiérarchie de lisibilité des 56 accords de couleurs, document extrait de la charte graphique de l’Habillage 1995.

Étienne Robial, Titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 2003

Étienne Robial, Titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage 2003, document extrait de la charte graphique de l’Habillage 3, 2003.

Étienne Robial, Titres d’émissions réalisés avec la typographie Xylo

Étienne Robial, Titres d’émissions réalisés avec la typographie Xylo.

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage, 1995

Étienne Robial, Images antenne de titres d’émissions conçus au sein de l’Habillage, 1995.

Déclinaisons sur différents supports : l'exemple des éditions

L’importance du print dans la démarche d’Étienne Robial se reflète également dans les diverses éditions qui enrichissent la donation. La collection de l’Hebdo (30 décembre 1995 au 25 avril 2008), hebdomadaire édité pour la presse, et plusieurs exemplaires du Magazine des abonnés représentent une importante source d’informations sur l’histoire des programmes de la chaîne, que ponctuent de nombreux résumés de films.

Fruit d’un consciencieux travail de collecte, d’archivage et de classement systématisés à l’ensemble des supports de création, la donation faite par Étienne Robial constitue un rare ensemble dont l’exhaustivité permet d’approcher toutes les dimensions de la conception d’une identité graphique télévisuelle. Son inventaire a fait émerger plusieurs perspectives de valorisation. Études scientifiques, tables rondes, expositions pourront ainsi être l’occasion de sensibiliser un large public au design graphique, discipline modelant notre environnement au quotidien.

Étienne Robial, L’HEBDO, 2008

Étienne Robial, L’HEBDO, 2008

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés, 1992, n°56

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés, 1992, n°56.

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés, 1992, n°56

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés, 1992, n°56.

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés en braille

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés en braille, magazine destiné à la non et malvoyance, dernière édition, juin 2013.

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés en braille

Étienne Robial, Le Magazine des Abonnés en braille, magazine destiné à la non et malvoyance, dernière édition, juin 2013.

Dossier conçu par Marion Pacot, Chargée de l'étude et de l'inventaire de la donation, pôle collection, Cnap.

Graphiste
Dernière mise à jour le 22 avril 2021