CUT & PASTE

Jean-Michel Alberola, Barbara Breitenfellner, Damien Deroubaix, Richard Fauguet, Camille Fischer, Hannah Höch, Galim Madanov, Myriam Mihindou, Hassan Musa, Chaya Ruckin, Jean Tinguely, Edwart Vignot
Exposition
Arts plastiques
Galerie Maïa Muller Paris 03

La plus-value par la glue

A l’ère de Photoshop, du traitement d’images digital et de l’Internet, il y a quelque chose de désuet (voire d’enfantin) à faire des collages avec des bouts de papier. C’est sans doute par-là que nous avons tous, un mercredi après-midi pluvieux de notre enfance, découvert l’art. Les catalogues de La Redoute ou des 3 Suisses, riches de plus de 600 pages et d’objets aussi divers que des jouets, des meubles en Formica et de la lingerie féminine s’offraient à nous, à nos ciseaux à bouts ronds et à notre pot de colle Cléopâtre au parfum d’amande. Le collage, c’est l’enfance de l’art.

Mais c’est aussi, une fois que l’on décide d’en faire un art, une des pratiques les plus difficiles qui soient. Car il ne suffit pas de placer trois découpes sur un fond blanc pour faire œuvre. Le collage répond, comme la peinture, à des règles classiques : composition, avant-plan et arrière-plan, jeux de couleurs, profondeur de champ et association intelligente de motifs. Enfin, pour compliquer la chose, il faut que tout cela fasse sens. Mais, à la différence du dessin ou de la peinture, les éléments de départ sont « donnés » par les sources que l’artiste décidera d’utiliser. N’importe quel adepte du collage vous le dira : ce qui compte avant tout c’est de trouver les bonnes images de départ.

La Galerie Maia Muller présente, dans le cadre de l’exposition Cut & Paste, une trentaine d’œuvres de douze artistes qui, même si le collage n’est pas forcément leur seul et unique mode de travail, découpent et collent des morceaux de papier.

La présence d’Hannah Höch, grande dame du collage Dadaïste née en 1889 et morte en 1978, apporte un moment d’histoire et une touche de féminité à l’exposition. C’est dans cette même ligne que l’artiste austro-allemande Barbara Breitenfellner — actuellement en résidence à la Cité des Arts — se situe. Elles jouent toutes les deux avec des fragments d’image de la femme (talons, masque, danse) pour livrer des collages à l’érotisme subtil et décalé. La féminité, la beauté est aussi présente dans les œuvres de l’artiste kazakh Galim Madanov qui applique, sur presque tous ses collages, un léger voile de papier blanc. Une manière de dire : vous pouvez désirer mais vous ne pourrez jamais posséder ces corps et ces objets.

L’humour est une des constantes les plus présentes dans l’art du collage. Cela remonte sans doute, historiquement, à son usage par les surréalistes car la juxtaposition de deux images est toujours source de surprise, de frottement, de décalage. (Ou, comme l’écrivait le Comte de Lautréamont dès 1869 : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie »). Du coup Edwart Vignot, avec ses chewing-gums collés sur des reproductions en noir et blanc de sculptures d’Auguste Rodin, dézingue l’histoire de la sculpture. Suivant le même principe, Richard Fauguet colle des huîtres sur des cartes postales représentant des portraits célèbres pour révéler leur vrai visage.

Jean-Michel Alberola, lui, associe le texte à l’image, pour nous expliquer la raison et la position des tâches de couleur sur ses œuvres. Les mots, on les retrouve aussi chez Jean Tinguely mais, cette fois, ce sont des adresses et des rendez-vous inscrits au stylo-bille qui occupent l’espace de la feuille. Ses deux œuvres présentes dans l’exposition fonctionnent alors comme des cartographies mentales, des pense-bêtes, à la manière d’une nappe en papier qui, à la fin d’un repas, contiendrait tout un monde d’avenir et de projets.

Enfin l’humour, dans une version politique décapante est celui de Hassan Musa qui attaque l’Amérique et ses clichés tandis que Damien Deroubaix, lui, joue à la provocation en associant un bras issu d’une pochette de disque de Trash Metal à l’œil que l’on retrouve sur les billets d’un dollar pour créer un être hybride. Tous deux nous rappellent que, dès les années 1920 et John Heartfield, le collage et le photomontage furent des moyens de revendication politique, de satire et de critique à l’efficacité extrême.

Mais le collage peut aussi transcender les bouts de papier, aller par-delà les matières et les textures. Ainsi Myriam Mihindou oublie la colle pour utiliser le fil, l’aiguille et coud ses éléments sur du papier. Camille Fischer, elle, associe le collage au dessin, à l’aquarelle tandis que Richard Fauguet collectionne des céramiques qu’il colle verticalement pour réaliser des sculptures totémiques faussement abstraites. Enfin l’artiste israélienne Chaya Ruckin tresse, imbrique deux feuilles de journal suivant la technique du natté, pour créer une double image qui n’est pas sans rappeler les pixels de nos ordinateurs. Elle utilise, pour cela, des pages du magazine Life remontant à la Seconde Guerre mondiale - ajoutant une dimension historique à ce qui pourrait être une abstraction. Et la colle, ici, n’est même plus nécessaire.

L’exposition Cut & Paste présente un éventail de pratiques et de directions, de thématiques et de matières, de générations et d’approches. A l’ère du « couper - coller » instantané de nos ordinateurs, le collage (avec ou sans glue) est bien vivant et toujours en mouvement.

Thibaut de Ruyter

 

Adresse

Galerie Maïa Muller 19 rue Chapon 75003 Paris 03 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020