The Awakenning of the somnambulist

Philip Grözinger
Exposition
Arts plastiques
Galerie Maïa Muller Paris 03

Les années 1950 et 1970 ont nourri les fantasmes de progrès les plus fous quant aux transformations de nos vies à l’approche de l’an 2000. Des projections de vies sur de nouvelles planètes, où les humains circulaient à bord de vaisseaux ultratechnologiques, avaient la capacité de voler, ou bien étaient dotés de corps augmentés, puissants et libres. L’année 2000 est arrivée, les transformations n’ont pas été aussi fulgurantes que prévu. Les peintures de Philip Grözinger sont à la fois empreintes d’une déception, d’une désillusion liée à la fin des utopies, mais aussi d’un espoir et d’une lucidité par rapport au monde présent. Elles figurent un monde, une société qui n’existe pas, un non-lieu, une non-culture située dans une temporalité indéfinie. Un monde où chaque individu est libre de son corps, de ses choix, de ses déplacements. Un monde pensé à l’horizontale, sans hiérarchie, sans norme, sans cadre. L’artiste explore ainsi les notions d’utopie, de dystopie et de contre utopie. Influencé par la littérature des années 1950 et le cinéma SF, Philip Grözinger s’immisce dans une temporalité et un espace entre-deux : entre le passé et le futur, entre la terre et l’espace, entre la renaissance et l’effondrement, entre le vivant et la machine, entre les genres, entre les espèces. Il croise les temporalités, les géographies, les corps, les cultures, le réel et la fiction, pour donner lieu à de nouvelles situations, un lieu commun où les humains et non-humains cohabitent et interagissent.1 Des situations absurdes et poétiques qui installent une véritable réflexion critique sur nos sociétés, qui participe à la construction d’une « vision, modelée de ce qui doit être changé et de ce qui doit être craint dans la topographie d’un présent impossible, mais bien réel, tout cela dans le but de trouver ce qui est aujourd’hui absent, mais, peut être possible : un autre présent. »2

 

Les œuvres attestent d’un balancement permanent entre deux dimensions que l’artiste traduit et manifeste avec une grande liberté : les choix chromatiques extrêmement contrastés, la cohabitation de la lumière et de l’obscurité, la rapidité d’exécution, le travail par couches, la variété des outils et des médiums (pinceaux, bombes, acrylique, huile, etc.) impliquant des gestuelles et des traitements multiples. Les décisions plastiques de Philip Grözinger résultent d’une urgence, d’un excès et d’une inquiétude qu’il transpose sur les toiles. L’oscillation entre les ténèbres et la lumière est permanente, comme insoluble. L’artiste confie vouloir instiller de l’espoir à travers ses peintures. L’espoir de voir s’épanouir des sociétés plus libres, plus tolérantes, plus paisibles, débarrassées des rapports d’oppression et d’exploitation entre des espèces prétendument dominantes et dominées. Pourtant, les figures humaines et non humaines semblent engluées dans ce qu’elles ont produit, elles s’hybrident aux machines et inversement les machines s’anthropomorphisent. Les œuvres posent la question de la mutation des corps, mais aussi de la destruction et de la reconstruction du vivant. L’artiste représente des êtres en fuite, des voyageurs, des migrants. Des êtres débarrassés de leurs identités, aux yeux exorbités, aux traits clownesques ou aux visages exagérément souriants, se déplaçant à bord d’une barque ou d’une fusée. Des êtres en quête d’un ailleurs, d’une autre planète. En ce sens, Philip Grözinger porte un regard critique sur nos sociétés productivistes et consuméristes, prônant l’excès et le besoin compulsif. « La préoccupation productionniste qui a caractérisé de très nombreux discours et pratiques occidentales semble avoir fait de l’hypertrophie quelque chose de merveilleux : le monde entier est refait à l’image de la production de marchandises. »3 Entre la fin du monde et une volonté de reconstruction, la monstruosité et le merveilleux, les peintures présentent un monde abîmé, désorienté, imprévisible, plastique, tropant à volonté.4

 

Julie Crenn

 

[1] Les termes en italiques sont empruntés à la pensée de Donna Haraway.

2 HARAWAY, Donna. « Les promesses des monstres : politiques régénératives pour d’autres impropres/inapproprié.e.s », in DORLIN, RODRIGUEZ. Penser avec Donna Haraway, Paris : PUF, 2012, p.159-160.

3 Ibid., p.164.

 

4 « La nature est également un tropos, un trope. C’est une figure, une construction, un artefact, un mouvement, un déplacement. […] Fidèle au grec tropos, la nature se rapporte à ce qui tourne. En « tropant », nous orientons la nature comme nous le faisons avec la Terre, la matière première géotropique, physiotropique. » (HARAWAY, 2012, p.162 – 163)

Adresse

Galerie Maïa Muller 19 rue Chapon 75003 Paris 03 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020