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Galerie Allen

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Maxime Rossi

Christmas on Earth Continued Again and Again

Création sonore - Exposition
16 janvier • 02 mars 2019

Tout ce qu’il me reste de mon grand frère se résume principalement à un ensemble de compilations rock enregistrées à la fin des années 80 sur des cassettes aux couvertures faites main, directement découpées dans des magazines de Heavy Metal. J’ai également récupéré une boîte vide en métal de tabac Camel, dont l’odeur imprégnait la paille de riz qui tapissait sa chambre. De la musique à plein volume souvent jouée sur sa chaîne, je ne me souviens que de l’explosion de sourdes vibrations traversant notre mur mitoyen, sans la mélodie. Peut-être que cela a avoir avec « l’effet gong » du premier mime moderne Etienne Decroux. Comme un écho qui persiste, le mouvement est fini mais continu.[1]

L’exposition de Maxime Rossi, Christmas on Earth Continued Again and Again, est une expérience auditive et viscérale dont les strates se déploient depuis plusieurs expositions - au Musée régional d’art contemporain Occitanie, Sérignan ; à la Galerie Edouard Manet, Gennevilliers et à la Fondation Fiminco, Romainville - en une série d’oeuvres particulièrement denses et complexes. Le projet élaboré à partir d’un document désormais public du FBI qui avait ouvert une enquête sur l’enregistrement du hit Louie Louie (1963) des Kingsmen’s, distille le parfum d’une époque de puritanisme et de paranoïa bureaucratique. La nature suspicieuse d’Edgar J. Hoover, le redoutable directeur du FBI, lui fit imaginer des paroles obscènes et pornographiques. Il employa ses agents fédéraux plusieurs mois pour décomposer la musique, à la recherche de messages cryptés et développant plusieurs réinterprétations fictives ou controversées du tube. Dans cette affaire d’obscénité imaginaire, toute confusion est aisément résolue si l’on écoute attentivement les paroles originales. Elle fut classée sans suite. Le juron “Fuck”, à l’origine de la controverse, que le batteur laissa échapper en même temps qu’une baguette à la 54ème seconde de l’enregistrement studio, resta ironiquement négligé par l’enquête.

Comme une plante qui porte ses fruits alors qu’elle meurt, les débris surréalistes de cette enquête sauvage influencent l’exposition dirigée par une intelligence artificielle. Des algorithmes comportementaux et un apprentissage profond contrôlent une pièce sonore en perpétuelle évolution. Inspiré du Raga, une gamme mélodique servant à l’improvisation dans la musique indienne et pakistanaise, l’algorithme harmonise et évolue inlassablement en fonction des saisons, des heures du jour et du climat du lieu de monstration. Entrainés par cette dynamique, les éléments sonores du disque de rock psychédélique Dirty Songs[2] composent une installation immersive qui rassemble des membres historiques de divers groupes britanniques tels que Phil Minton, David Toop, Steve Beresford, Evan Parker et le directeur artistique aux quatre Grammy awards, Tom Recchion. Une intelligence artificielle, utilisant un algorithme connecté à la Wi-Fi de la galerie, transcrit les informations météorologiques prélevées en temps réel, suivant sa localisation parisienne. Le système établi permet de mixer à l’infini les passages musicaux et de générer la propre langue du groupe, tout en modifiant le genre, l’âge et la personnalité du chanteur. Une seconde base de données préenregistrées, injecte en parallèle des phases d’orgasmes qui suivent les changements climatiques, incluant l’humidité, la température et la pression de l’air pour paramétrer « la langue du chanteur comme un organe sexuel »[3]. La “structure libidinale”[4] de l’algorithme module le conduit vocal de Phil Minton, dont la voix ainsi augmentée inspire un chant fleuri, informel, curieusement adolescent, obscène et narcissique. Cet apprentissage de la langue, calé sur une symétrie entre la floraison au fil des saisons et l’épanouissement de l’orgasme suivi de sa fanaison, questionne la notion d’obscénité perçue dans la nature.

La musique nous parvient grâce à des prismes acoustiques qui diffractent les fréquences sonores sous différents angles, de la même manière qu’un prisme optique diffracte la lumière en un spectre de couleurs. Cette technologie, toujours au stade de développement en laboratoire, émet quatre signaux (un pour chaque saison) au travers de prototypes atypiques et séduisants, fraisés en acrylique transparent et suspendus au plafond.

Le texte ayant permis l’apprentissage du langage par le programme informatique a été prélevé dans le script du film non réalisé Christmas on Earth Continued (1966) par la réalisatrice américaine Barbara Rubin (1945-1980). Proche de Ginsberg, de la Factory de Warhol, de Jonas Mekas et d’autres artistes d’avant-garde, ses films ont été qualifiés de « sub-sub-sub-underground »[5] et « parmi les plus radicaux jamais réalisés »[6]. Son film Christmas on Earth de 1963 tire son titre d’un vers du poème d’Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, pour illustrer une orgie sensorielle dans deux films 16mm au contenu sexuel explicite, projetés l’un sur l’autre. La transmission en direct d’une radio AM composait la bande-son du film lors des projections. IMDB le qualifiera de « film d’art-performatif sur le culte génital »[7]. Cette suite, au casting rêvé qui aurait inclus certaines des plus importantes figures de l’époque, va nourrir la base de données vocales du programme.

Le titre du script de Barbara Rubin, caractéristique de la contre-culture de l’époque, fut récupéré par un festival de rock éponyme ayant eu lieu à Londres au même moment. Tristement connu comme étant le dernier concert important de Syd Barret avec les Pink Floyd, le groupe y interpréta une improvisation décousue de Louie Louie durant 30 minutes. L’échec financier du festival en raison de problèmes d’autorisations, des rudes conditions hivernales et d’un manque de publicité, a rapidement été surnommé “dernier souffle de la scène underground britannique”. David Toop proposera plus tard une photo qu’il avait lui-même prise au festival, pour la couverture de l’album Dirty Songs.

L’épanouissement et la floraison deviennent un thème important au sein de l’exposition, rythmé par les phases de l’orgasme, du changement climatique et du climat politique propice à une certaine paranoïa. Le jasmin bâtard, connu pour son cycle inversé, fleurit la nuit en libérant des senteurs de  « paquet de cigarettes vide » puis se referme le jour. Selon les clichés nocturnes du Rock-and-Roll, la fleur se cachera pendant les heures d’ouverture de la galerie.

Au centre de l’espace, se trouve une large structure en métal qui soutient des panneaux de vitraux Tiffany. Enluminant le texte de la pochette de Dirty Songs, la sculpture se lit comme une poésie concrète et nébuleuse.

Even after they had fallen silent in the twinkling
blue velvet of night, faint signals could be heard
from distant stars: dirty planet, we gotta go.

Les vitraux à l’esthétique psychédélique et op-art projettent dans la salle des nuances de bleu et de violet faisant écho aux nuanciers des données sur l’orgasme que nous entendons inconsciemment. Exposée idéalement au coeur de l’hiver, les teintes sélectionnées atténueraient le trouble affectif saisonnier (en anglais, SAD : Seasonal Affective Disorder).

L’exposition de Maxime Rossi est une expérience sensuelle intense et chargée, que la contre-culture transforme en trip aigu. L’algorithme intensifiera dans le temps la complexité de ce collage musical, orchestrant un jeu de « cadavres exquis » joué par les plus importants participants underground de la période après-paix.

1 Déclarations de l’artiste, 2018
Ref Etienne Decroux : The Paper Canoe : A Guide to Theatre Anthropology de Eugenio Barba, 1994
2 Maxime Rossi artwork titled Dirty Songs, 2017. Audika Records (ASCP)
3-4 En conversation avec l’auteur, Décembre 2018
5 Johan Kugelberg, “Barbara Rubin: Christmas on Earth”. The Brooklyn Rail. 5 février, 2013 https://brooklynrail.org/2013/02/artseen/barbara-rubin-christmas-on-earth
6 Klarl, Joseph. “Barbara Rubin: Christmas on Earth”. The Brooklyn Rail. 5 février, 2013
https://brooklynrail.org/2013/02/artseen/barbara-rubin-christmas-on-earth

Horaires : 
Wednesday - Saturday 14h - 19h or by appointment
Heures de vernissage : 
18h30
Tarifs : 
Gratuit
Moyens d'accès : 
Metro: Anvers, Gare du Nord, Poissonnière
Dernière mise à jour le 10 janv. 2019

Galerie Allen

59 rue de Dunkerque
75009 Paris 09
France
Téléphone : 01 45 26 92 33
Directeur et Commissaire d'exposition : Joseph Allen Shea