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Galerie Christophe GAILLARD

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Je traverse, et nous restons...

Arts plastiques - Exposition
15 mars • 28 avril 2018

 

« Le dessin est à la base de tout. »

Alberto Giacometti

 

« Désir aussi de trouver une solution entre les choses pleines et calmes et aiguës et violentes. »

Alberto Giacometti, Lettre à Pierre Matisse, 1947

 

 

 

Daniel Pommereulle (1937-2003) a traversé le XXème siècle avec fulgurance. Connu aujourd’hui pour ses sculptures de lames, il a été, souvent simultanément, peintre, performeur, cinéaste, comédien, sculpteur, poète et dessinateur. Figure mythique du Saint-Germain-des-Prés des années 1960, il se mêle très tôt aux principaux acteurs de la scène artistique européenne de son temps. Avec Alain Jouffroy et Jean-Jacques Lebel, il rencontre les Surréalistes, André Breton, Max Ernst ou Roberto Matta. Avec Erró, il part à l’âge de 24 ans pour l’Italie et participe à l’Anti-Procès de Milan, manifestation radicale organisée contre la Guerre d’Algérie, dont il rentre à peine. Très actif pendant Mai 68, il crée avec le peintre Olivier Mosset et les réalisateurs Serge Bard, Jackie Raynal ou encore Philippe Garrel, le groupe de production Zanzibar, dans la liberté totale de l’Esprit de Mai, marqué par l’œuvre de Jean-Luc Godard, avec qui il a collaboré en 1967 pour le film Weekend. La même année a paru La Collectionneuse, que Daniel Pommereulle a coécrit avec Eric Rohmer. On l’y voit manipuler le fameux petit pot de peinture vide jaune strié de lames de rasoir – l’Objet hors-saisie exposé actuellement dans les collections permanentes du Centre Georges Pompidou à Paris.

Cette première apparition des lames dans son œuvre annonce la grande série des Objets de prémonition (1973-1975), objets dangereux, armes potentielles fabriquées par un artiste qui affronte et provoque le spectateur pour mettre à mal l’ennui étouffant des années gaulliennes. Dans les années 1980, les sculptures façonnées dans le verre atomique ou industriel gardent la vivacité et la violence des couteaux. Cette cruauté incarne pour ainsi dire la « ligne », la « marque » de Daniel Pommereulle. Elle n’a cessé de fasciner ceux qui ont regardé et commenté son œuvre. « La cruauté, rappelle son grand ami et soutien Alain Jouffroy, ce n’est pas simplement le fait de torturer, (…) mais c’est aussi la forme de la pensée la plus extrême[1] ».

Le dessin est sans doute l’expression la plus directe de la pensée. Immédiate et simple transposition de l’idée sur le papier, il en est le prolongement. C’est chaque fois par le dessin que Daniel Pommereulle invente de nouvelles formes. À la manière des architectes utopistes du XIXe siècle, il imagine les plans d’appareils de persécution qui restent pour la plupart à l’état mental (sauf le Toboggan de 1974 présenté récemment au Palais de Tokyo) et conçoit des machines monumentales. Dans l’espace de la page s’élaborent un vocabulaire, une grammaire de formes qu’il travaille et qui le travaillent. On les retrouve dans tout l’œuvre peint, sculpté et filmé. Des centaines de croquis engendrent les idées futures du sculpteur. Les archives des carnets, des calques, des blocs-notes, des coins de nappes, des menus biffés au crayon ou à l’encre d’un stylo dans les restaurants mettent au jour un travail répété, assidu, parfois presque obsessionnel de certaines formes qui surgissent plus tard dans les Passants luisants ou se matérialisent dans les sculptures. Regarder les dessins de Daniel Pommereulle, c’est entrer dans le laboratoire de sa pensée. Ce sont des « signes qui mordent[2] », non sans élégance ni douceur.

Après avoir montré en 2016 une sélection d’œuvres de jeunesse concentrée sur la période des expériences particulières aux années 1960[3],  la galerie Christophe Gaillard propose, cette fois dans l’espace principal, un éclairage inédit. Le large déploiement de sa production dessinée, en dialogue avec un choix resserré de sculptures, permet de confronter aux œuvres les plus connues d’autres jamais vues que dans l’atelier et d’embrasser aujourd’hui plus de trente ans de carrière. Alors que les sculptures nous tiennent en respect et même à distance, les dessins nous invitent à porter notre regard au plus près, dans l’intimité de la feuille de papier : un mouvement subtile d’accommodation visuelle qui permet d’approcher la trajectoire et certainement le cœur du travail de cet artiste majeur.

La première salle nous place au milieu d’une série de dessins de 1983, projet spectaculaire et inédit de formes a priori jamais sculptées. Le dessin donne là toute sa mesure. Première surface de projection de la forme imaginée, il prendra corps, ou non, dans le bronze, le marbre ou le verre. Tout y est rendu possible, pour ainsi dire, car il décalque une réalité mentale. Dessiner n’est sans doute pas pour Daniel Pommereulle une tentative de capter une réalité ou de retranscrire la vérité d’une chose perçue. Rien ne semble conçu « d’après nature ». Il ne peint ou ne dessine quasiment jamais de figure. Son dessin est mental. La forme reste, quand il ne s’agit pas d’un objet, abstraite – quoique sensible et physique. Il crée et rend palpable des images qui suscitent notre imaginaire et nos sens.

Dans la lignée des Surréalistes qu’il côtoie, Daniel Pommereulle construit des séries d’objets fascinants, à fortes résonnances psychiques, sculptures de plomb ou de bronze, pots ou bois avec lames de couteaux, de rasoirs ou de scalpels qu’il nomme Objets de prémonition. La seconde salle de l’exposition nous confronte à ces étranges totems d’une pré-voyance qui s’inspirent aussi d’un art extra-occidental dont on ne sait exactement s’il est africain ou indien. Ces objets nous attirent autant qu’ils nous effraient, ils aiguisent notre désir de voir et de toucher. Comme devant les Objets désagréables et les Cages d’Alberto Giacometti, ses dessins d’Objets mobiles et muets parus en décembre 1931 dans le numéro trois de la revue du Surréalisme au service de la Révolution. Leur force réside dans la tension, la menace imminente de violence et de danger qu’ils représentent, peut-être aussi dans le plaisir sadique de la douleur anticipée de « la pointe à l’œil » plutôt que dans l’acte de blessure ou de destruction lui-même.

Des sculptures de lames, on passe sous la verrière à la vision des dessins des Passants-luisants (1984-1986) et des Flüchtig (1998-2001) plus tardifs. Comme des percées dans l’air du papier, les traits de gommes ont remplacé les lames étincelantes des couteaux. Cristaux, fentes, arêtes luisantes, raffinement d’un orange ou sensualité d’un pourpre dans les pastels résonnent avec les sculptures de verre colorées. Dans les années 1980, Daniel Pommereulle part pour la Corée et le Japon, où il séjourne et travaille longtemps. Il forge une sculpture nouvelle, moderne, que l’on pourrait presque qualifier de sculpture paysage. De marbre et de verre, matériau rare pour un sculpteur, elle lui vaut d’être très remarqué à la FIAC à Paris en 1985. Brisure, résistance, cassure, transparence, clarté, velouté, fragilité : Pommereulle use de tous les pouvoirs de la matière pour allier le tranchant à la douceur, le calme au vertige. Son dessin évolue, il trouve à son tour un équilibre, une musicalité, cette « limpidité ciel-air » dont il parle à propos de Marcel Duchamp.

La mise en perspective des sculptures des années 1970 à 2000 et des dessins au tracé fugitif et étoilé de la dernière période, comme tout le cheminement de l’œuvre dessiné manifestent une recherche toujours en alerte, d’une cohérence troublante. « Ainsi biffé, écrit Jean-Christophe Bailly, l’espace est comme dilaté : marqué par un réseau d’indices qui sont comme une nervure secrète. Il y a là comme la récapitulation d’une œuvre, un souvenir d’art qui se condense sur son idée, et comme le présage d’un horizon rejoint [4]».

À la fin d’un carnet de croquis de 1973, Daniel Pommereulle, alors âgé d’une trentaine d’années et conscient très tôt de sa capacité à embrasser le siècle avec une énergie et une liberté hors norme, écrit : « Je traverse, et nous restons… » Injonction directe à contempler aujourd’hui son œuvre d’une actualité inouïe.

 

Armance Léger

 



[1] Au cours d’un entretien radiophonique d’Alain Jouffroy et Daniel Pommereulle enregistré le 14 mars 1989 pour “À voix nue” sur France Culture.

[2] Alain Jouffroy, L’Abolition de l’art (Paris, Editions Claude Givaudan, 1968), Caen, Editions Impeccables, 2011, p. 29.

[3] Voir le catalogue de l’exposition : Daniel Dobbels, Armance Léger, Daniel Pommereulle, L’expérience intérieure, 1960-1966, Paris, Galerie Christophe Gaillard, 2016.

[4] Jean-Christophe Bailly, préface au catalogue de l’exposition Flüchtig, Paris, Galerie Di Meo, 1998, p.3.

Horaires : 
du mardi au vendredi, de 10h30 à 12h30 et de 14h à 19h le samedi, de 12h à 19h
Heures de vernissage : 
de 18h à 21h
Dernière mise à jour le 12 mars 2018

Galerie Christophe GAILLARD

5 Rue Chapon
75003 Paris 03
France
Téléphone : 01 42 78 49 16
Directeur : Christophe Gaillard