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Galerie Escougnou-Cetraro

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« NO BAHNHOF » exposition d’Hendrik Hegray

Soutien à une recherche/production artistique

Arts plastiques - Exposition
10 mars • 07 avril 2018

Il y a peu, Hendrik Hegray m’écrivait « j’aimerais bien juste être un artiste outsider vivre à la campagne faire des peintures hideuses sur du bois et tirer au pistolet sur des boîtes de conserves vides et qu’on me foute la paix. Mais bon je suis quand même trop cultivé pour être outsider. Alors je sais pas.» Et le voilà qui fait le mariolle dans une galerie du Marais: son indécision chronique – et cultivée - a malgré tout (malgré lui?) régurgité un choix radical. Peut-on imaginer situation plus centrale, plus docile? Doit-on saluer le louable effort d’adaptation et de conformité aux normes de la production artistique contemporaine? Déplorer la propension du monde de l’art contemporain à absorber tout ce qui pourrait lui échapper (musique, agriculture, clubbing, cinéma, activisme, etc.) pour le faire rentrer dans des formats discursifs, convenus, acceptables d’un point de vue social et intellectuel? Pour ma part, j’interprète plutôt ce mouvement vers le centre comme la manifestation paradoxale d’un genre d’entropie (ce terme appartient pleinement au vocable dont je viens de me gausser : maintenant qu’Hendrik est là je ne vais pas me priver de lui infliger le traitement de rigueur). Je n’irai pas jusqu’à dire que la présence de plus en plus appuyée d’Hendrik Hegray dans le milieu de l’art puisse, à la manière d’un virus salvateur, y introduire le désordre, le chaos, l’indiscipline dont il a cruellement besoin. Non, il n’y a pas de messie chez nous. Et il n’y en aura probablement jamais. En revanche, l’entropie est chez Hegray une méthode. Elle a pour corollaires la passivité et le trouble qui l’amènent à ne pas se prononcer sur les lieux où apparaît son travail. L’entropie est aussi, souvent, le sujet de ses pièces, à fortiori quand celles-ci se penchent sur les normes de classification et de hiérarchisation de l’art, des espèces, des genres (Hegray ne distingue pas vraiment entre ces trois champs spécifiques : il est cultivé, peut se montrer docile, mais il ne faut pas exagérer). Parfois, cela produit des effets de distorsion perceptibles sur notre milieu, notre culture visuelle, son organisation : un miroir déformant.

Le film Implantation a été tourné dans le musée de l’agriculture du Caire, que j’ai visité en compagnie d’Hendrik il y a quelques années. Il faut prendre la mesure de la déréliction et de la marginalité muséographique du lieu, qui combine les missions de conservation, de pédagogie (divulguer les techniques d’élevage et d’agriculture moderne), de propagande abjecte (rappeler les bienfaits de la colonisation et ses efforts de modernisation de l’agriculture égyptienne). Il accumule des spécimen empaillés et épinglés (des moutons, des vaches, des papillons), des reproductions hyper-réalistes ou surréalistes d’objets plus ou moins physiques (aliments, maladies), des artefacts (costumes, outils, véhicules), des prélèvements (de situations de travail ou de commerce, d’environnements ruraux), des photographies, des collages, des dessins, des schémas, etc. Entre autres choses, le film d’Hendrik Hegray tend un miroir puant, putréfié, sombre à celui, célébré, lumineux, voire optimiste, réalisé par Camille Henrot au sein du Smithonian Institute, Grosse Fatigue. Comme Henrot, Hegray agence des images captées au sein du musée, sur lesquelles il pose de la musique. Mais il étire considérablement le rythme (13 minutes pour le film d’Henrot contre 25 pour celui d’Hegray qui comporte, à la louche, 30 fois moins de plans et d’images). Avec cette lenteur, il crée un effet de « chopped and screwed » visuel et sonore, selon la fameuse technique inventée par des rappers de Houston, consistant à ralentir le tempo jusqu’à une distorsion totale du son, haché comme un vieux saucisson drogué. Comme Henrot, Hegray désigne la voracité anthropologique du lieu, vouée à l’échec. Mais chez lui tout n’est que ruines, le vivant est depuis longtemps fossilisé, et il n’y a pas de morale qui tienne face à la déchéance des corps. Un film parfaitement morbide. Les « Lumières » (au sens philosophique du terme) s’y sont décomposées.

C’est cette forme d’organisation vouée au trouble, à la confusion et et à la saleté, qu’Hendrik Hegray a retenue pour le reste de son exposition, par exemple en posant simplement sur une table des objets hétérogènes qui n’ont pas pour but d’amener du sens. D’ailleurs ont-ils un but? Sans vouloir faire un jeu de mot, je dirais qu’il s’agit plutôt de rebuts (les bouteilles de poppers sont vides bien sûr) et autres déchets esthétiques et sociaux. « La galerie idéale retranche de l’œuvre d’art tous les signaux interférant avec le fait qu’il s’agit d’ “art”. L’oeuvre est isolée de tout ce qui pourrait nuire à son autoévaluation. Cela donne à cet espace une présence qui est le propre des espaces où les conventions sont préservées par la répétition d’un système de valeurs clos. Quelque chose de la sacralité de l’église, du formalisme de la salle d’audience, de la mystique du laboratoire expérimental s’associe au design chic pour produire cette chose unique : une chambre d’esthétique. À l’intérieur de cette chambre, le champ magnétique perceptif est si puissant que s’il en sort, l’art peut déchoir jusqu’à un statut séculier.1» Face à ‘l’idéologie de l’espace de la galerie’, de surcroît commerciale, les objets d’Hegray fonctionnent comme un défi retors, presque bravache, j’irai même jusqu’à dire académique (le dénigrement du White Cube est une sorte de passage obligé pour nombre d’artistes). Mais ils ne s’adressent à personne en particulier. Ils auraient plutôt pour ambition d’avoir été toujours dans cet espace, du moins depuis longtemps, et d’y rester moisir bien après la fin de l’exposition. Leur intrusion dans ce « champ magnétique » ne fait pas évènement. Elle crée un malaise dont les symptômes (l’immiscion de doutes désagréables quant à nos petites conventions, nos petites pulsions) pourraient persister, eux aussi, après la fin de l’exposition.

Lili Reynaud Dewar

1.O’Doherty B., White cube. L’espace de la galerie et de son idéologie, traduit de l’anglais par Catherine Vasseur, Zurich, JRP Ringier ; Paris, La Maison Rouge, 2008.

Hendrik Hegray est né en 1981 à Limoges. Il vit et travaille à Paris. Il pratique le dessin, la musique, la performance, la photo, la vidéo, la sculpture. Influencé à la fin des années ‘90 par les mouvements liés au graphisme et au dessin underground, il publie de nombreux fanzines à des tirages confidentiels, avec une implication particulière dans le domaine de l’auto-édition. Il publie également des livres chez les éditeurs Nieves et Orbe, et collabore ponctuellement avec Julien Carreyn ou Héléna Villovitch. C’est avec Jonas Delaborde, qu’il crée les revues Nazi Knife en 2006 (dont le 10ème numéro vient de paraitre aux éditionsParaguay) et False Flag en 2010, dans lesquelles ils accueillent des artistes tels que Julien Carreyn, CF, Dewar & Giquel, Cameron Jamie, Lee Scratch Perry, Antoine Marquis, Terry Johnson, Lili Reynaud-Dewar, David Douard, Tonetta, Andrés Ramirez, entre autres. Ces publications débordent très vite du cadre strict du dessin pour aborder et explorer les possibles de la photo, de la sculpture ou du collage, pratiques qui convergent aujourd’hui dans le travail de l’artiste, parallèlement à une recherche musicale et performative1, reflet sonique de ses expérimentations visuelles. Hendrik Hegray expose en 2000 et 2003 à la librairie-galerie Un Regard Moderne (Paris), et en 2005 et 2008 à la galerie France Fiction (Paris). En 2012 il est invité en résidence à l’Atelier des Arques où il participe à l’exposition collective « The Magic Porridge Pot », avec le commissariat de Daniel Dewar. La même année il présente deux expositions personnelles « Fine Young Cannibals », à la Galerie L’Espace d’en Bas (Paris) et « Solo Exhibition » à la Galerie Hectoliter (Bruxelles), où il expose également en 2015. En 2014 il réalise l’exposition « Hard Classic » à Le Hall (Rouen) et il participe aux expositions collectives « Suddenly this overview » à Exo (Paris) et « L’époque, les humeurs, les valeurs, l’attention » à la Fondation Ricard (Paris), avec le commissariat de castillo/corrales, dans le cadre de sa nomination au Prix de la Fondation Ricard 2014.En 2016 il présente une nouvelle exposition personnelle, “Rêve de cuir” à Treize (Paris) et obtient l’aide à la recherche du Centre national des arts plastiques.

Hendrik Hegray a bénéficié en 2016 d’un soutien à la recherche/production artistique du Cnap pour son projet intitulé Le Caire.

Dernière mise à jour le 09 avr. 2018

Galerie Escougnou-Cetraro

7 rue Saint-Claude
75003 Paris 03
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Téléphone : 06 27 93 76 53