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Centre national des arts plastiques

Le cri des lumières

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« Fluffy Clouds » et « Bure ou la Vie dans les bois »

Photographie - Exposition
17 octobre • 29 décembre 2019

« Fluffy Clouds » et « Bure ou la Vie dans les bois »

Dans les images de Jürgen Nefzger, la nature domine. Elle décline sa palette de couleurs dans une lumière claire. Arbres et paysages allient le grandiose au frémissement des détails saisis lors de prises de vues à la chambre photographique. Les compositions classiques rappellent les peintures de Camille Corot. Cependant, la modernité est bien là, amenée par l’homme. Dans les arrière-plans de la série Fluffy Clouds, le paysage se révèle aménagé et les indices – cheminées, bâtiments industriels, réacteurs – indiquent tous l’implantation de centrales nucléaires. Elles partagent le cadre avec des scènes insouciantes de loisirs : nous sommes en Europe de l’Ouest, de gais petits nuages blancs moutonnent au-dessus des usines et le confort semble assuré.

Dix ans plus tard, l’artiste poursuit ses préoccupations et séjourne plusieurs fois dans le bois Lejuc près de Bure, en Lorraine. Il y observe la mobilisation de militants qui s’opposent à un chantier d’enfouissement de déchets nucléaires. La lumière y éclaire des scènes sans violence immédiate, mais habitées des traces de la lutte. La forêt célèbre sa défense silencieusement, par sa seule beauté. Et encore une fois, le photographe nous montre la juxtaposition de deux réalités qui s’affrontent aux lisières de notre quotidien.

Un paysage comme une huile sur bois de Brueghel l’Ancien. Pentes douces, champs dorés, forêts verdoyantes, clochers de villages sous un ciel moutonneux - quelques éoliennes en plus. Le prototype d’un décor ancestral au sud de la Meuse. Peu de monde dans ce coin de France au cœur   de l’été. Des voitures isolées de la gendarmerie mobile en détachement balaient lentement les départementales. Elles font des rondes comme on fait des tours de manège : 37 fois dans une journée, presque autant de passages que d’habitants. A Bure, des jeunes aux masques de hiboux leur tendent un pompon au bout d’une perche : pour l’instant zéro point.

Au centre du village un vieux corps de ferme immense transformé en maison de la résistance. A l’horizon, le laboratoire de l’ANDRA, une forteresse imprenable sur les hauteurs éclairant les nuits d’une faible lueur. Une vision féodale de domination - Brueghel à nouveau. Devant ses douves, l’écothèque où sont cryoconservés à -175°C des échantillons des sol, de l’eau, de la faune et flore d’aujourd’hui en souvenir du bon vieux temps. Bienvenue dans l’anthropocène ! Visite des classes scolaires sur réservation.

CIGEO ou pour le néophyte : Centre industriel de stockage géologique prévu pour 80 000 m3 de déchets radioactifs nécessitant 300 km de galeries souterraines à 500 mètres de profondeur. Fin des travaux prévus dans 130 ans, coût estimé 35 milliards d’euros. Que des superlatifs! Les déchets sont l’éternel talon d’Achille d’AREVA. Et en arrière-plan des acronymes tournent 58 réacteurs nucléaires sans relâche qui font de la France le premier consommateur mondial en pourcentage d’électricité d’origine nucleaire.

Plus loin l’ancienne gare de Luméville. Dimanche, un militant suisse voulait y prendre un train pour rentrer. Il a fallu lui expliquer qu’il n’y avait plus de rails mais un potager communautaire, des champs occupés et un camping improvisé. Puis des villages agricoles aux noms bien terreux : Mandres-en-Barrois, Saudron, Bonnet, Ribeaucourt, Bure. Au bout d’un chemin une forêt belle et dense, quadrillée, barricadée, épicentre de la lutte. On y croise des hommes et des femmes de toute âge, et surtout des jeunes: Mado, Olga, Angel, Patrick, Etienne, Joël puis plus poétiquement Silex, Aguirre, Gargamel, et souvent pas de noms du tout. Une communauté en flux permanent comme un être hybride volatile et soudé à la fois. Des cabanes partout au sol et dans les arbres, des huttes, des tentes, des abris confectionnés avec des branches et des couvertures, parfois de simples hamacs. En journée la forêt résonne sous les coups de marteau.

La vigie sud parle au talkie walkie avec barricade nord, les flics écoutent silencieusement. Dommage, à vigi nord, un cabanon isolé au bout d’un champ, personne ne veut y aller. Le maïs doit être coupé. Partout les moissonneuses s’affolent, c’est l’été et il faut se dépêcher. La semaine prochaine il pleut - priorité au blé d’abord. Des biches stoïques retournent tous les soirs aux mêmes endroits dans les champs où elles se font copines avec Gilles le chasseur assis dans sa jeep noire au bord du chemin. A qui est le bois ? Aujourd’hui il est aux militants, hier l’ANDRA commençait à s’y installer, avant-hier c’était la foret communale de Mandres-en-Barrois et demain? Le bois Lejuc : deuxième forteresse de la zone, point de convergence de la résistance et objet de convoitise de nucléocrates. Un combat inégal aux multiples retournement, des procès gagnés et d’autres perdus. La menace d’expulsion charge le fond de l’air en électricité. Les militants chevronnés au boîtes mail cryptées circulent entre les ZAD (zones à défendre) comme s’ils allaient d’une maison à une autre. De Notre Dame des Landes à Hambacher Forst en passant par Bure - partout un même combat. Défendre des valeurs, affirmer un jugement individuel, braver le système, croire que l’exception peut devenir la règle. Le vegan y croise le carnivore. On ramasse des champignons, on cultive des légumes au potager de la gare, on moissonne des champs occupés, et on fait les grosses courses chez Lidl à Joinville. La Perlenbacher est gardée sous terre bien au frais. C’est la saison de la bière, dans ce bois au mois de juillet. Un feu crépite et sous les brindilles le moka met une demi-heure à se faire. Le temps ralentit mais la journée passe vite.

La nuit est noire dans la foret mais on s’y sent bien, protégé par la vigie qui guette les champs - et les hommes en face sous les gyrophares éteints, leurs jumelles dirigées sur l’ombre de la forêt -enfin peut-être ! Le vieux jeu du chat et de la souris. « Des tiques pas des flics » est inscrit sur une palette de bois, prête à être enflammé. Du fil barbelé qui porte un bien joli nom : « concertina ». Des pneus usés et des clous semés crevant surtout les voitures des militants imprudents. De la rhubarbe sauvage et amère pousse aux bords de la voie romaine longeant le bois. Des pièces anciennes frappées aux effigies de sangliers reposent dans le sol mais derrière les haies on trouve encore les douilles de grenades au gaz lacrymogène. Les chercheurs d’or se cachent toujours car ils ont doublement peur de la police et des militants. Les jeunes qui tiennent la garde cette nuit à l’entrée sud de la forêt, lancent l’alerte au petit matin juste pour s’amuser. L’ennui commence tôt. Un avion de chasse coupe le ciel. Des armes et accessoires dignes d’un peplum côtoient des vieilles tablettes gameboy et des jeux de société. Battes cloutées sur fond de tatouages de têtes de morts, est-ce que les gendarmes ont peur eux aussi ?

Des pans de mur couchés au sol marqués par des graffs musclés. Un kilomètre de dalles en béton renversées en souvenir d’un beau moment de la lutte de l’été dernier.

Horaires : 
14h-18h / WE : 10h-12h et 14h-18h / fermé le mardi
Heures de vernissage : 
18h30
Moyens d'accès : 
Galerie du CRI des Lumières - Commun sud
Partenaires : 
Exposition présentée par le CRI des Lumières dans le cadre de L’engagement, une manifestation nationale organisée par le Réseau Diagonal en partenariat avec le Cnap et le soutien du ministère de la Culture-DGCA et de l’ADAGP. En partenariat avec la Chambre et la Galerie Françoise-Paviot.
Dernière mise à jour le 19 sept. 2019

Le cri des lumières

Place de la deuxième division de cavalerie
Château de Lunéville
54300 Lunéville
France
Téléphone : 06 08 77 91 23