Je m'appelle Constantin Jopëck, je suis artiste. J'ai une pratique du film essentiellement, une pratique aussi de l'enseignement, et j'ai travaillé sur plusieurs projets, l'un sur le voyage clandestin des premiers métiers à tisser en France, et un autre projet sur du très long terme, sur la figure du serpent et ses imaginaires, là aussi esthétiques et politiques.
Et je suis Stéphanie Lagarde, et je suis aussi artiste plasticienne et réalisatrice de films documentaires expérimentaux. Et dans mes films, je travaille surtout autour des stratégies de contrôle du territoire, ou des stratégies pour récupérer des territoires, on va dire, qui sont en général des territoires physiques, mais qui peuvent être aussi virtuels.
On s'est tous les deux rencontrés en 2019-2020, quand on a intégré tous les deux la Coopérative de recherche, qui est la plateforme de recherche intégrée à l'École supérieure d'art de Clermont Métropole. Et c'est dans le cadre de cette résidence qu'on a cofondé un groupe de recherche. Pour pouvoir justement mutualiser notre recherche sur des connaissances, mutualiser des outils, mutualiser des moments de travail et des moments de tournage.
Et notre point de départ dans la recherche était comment on pourrait trouver des modèles ou des formes anti-autoritaires et des formes horizontales dans la vie végétale et animale. On est parti de cette espèce de grand sujet pour ensuite tirer des fils, à la fois conceptuels, peut-être techniques, de fabriquer des images à partir de ça. Au cours de notre recherche, on a rencontré Frédéric Lagarde, microbiologiste, et son association Le Champ des possibles à la ferme de Lachaud.
On est arrivé avec ces questions sur la diplomatie inter-espèces. Et très vite, Frédéric nous a ouvert un champ de recherche sur la question de la dispersion des espèces, mais aussi des réseaux d'affinités entre espèces. Et c'est par le biais de cette rencontre qu'on a cristallisé notre recherche sur un groupe d'espèces biologiquement interconnectées.
Toutes nos expérimentations audiovisuelles se sont finalement cristallisées autour d'un agglomérat d'espèces qui avaient besoin l'une de l'autre, ou pour se nourrir, ou pour vivre, ou pour se déplacer. C'est donc un acarien, pratiquement invisible à l'œil nu, qui se pose sur les élytres non fonctionnelles d'un coléoptère. Le coléoptère, lui, se déplace à l'intérieur d'un champignon de bois, l'amadouvier.
Le champignon s'installe sur l'écorce de hêtres et donc ça va accélérer le processus de vieillissement de l'arbre, ce qui va permettre au pic noir de taper dans le bois friable et de creuser sa loge. Ça permet ensuite à d'autres espèces, comme la chouette de Tengmalm, qui commencent à s'installer sur le plateau, à profiter d'une loge laissée vacante par le pic noir qui a pu la creuser grâce au champignon, à l'intérieur duquel vous avez le coléoptère, sur lequel vous avez l'acarien.
On a reçu l'aide à la recherche et à la production du Cnap en 2022 et c'était la première aide qu'on a reçue pour ce projet. Ça nous a permis d'organiser différents tournages, de partir avec du matériel, d'utiliser de l'imagerie scientifique spécifique. Donc l'aide du Cnap nous a permis de pousser un peu plus loin l'expérimentation audiovisuelle.
Et cette série d'images, de prises de vues et de prises de sons expérimentales, on a décidé assez rapidement de les mutualiser, de copier un disque dur qui est le même pour nous quatre, de pouvoir profiter de ces images et de travailler ces images dans le cadre de nos propres recherches individuelles.
Plus tard, Vincent Verlet, directeur artistique d'Open Space ici à Nancy, nous a contactés dans le cadre de ce programme Suite du Cnap et ce qu'on a très vite compris ensemble, c'est de pouvoir considérer cette exposition comme aussi une phase d'expérimentation, pas forcément l'aboutissement, la restitution.
Cette exposition, du coup, met en forme cette archive collective. On a choisi une installation avec un montage de deux écrans synchronisés, avec des images qui se répondent, les réseaux qu'on essaie de mettre en forme aussi, ce réseau d'espèces, et avec une richesse d'archives pour montrer aussi la diversité de ce qu'on a pu produire. On a mis des images, on a mis des extraits de conférences, des extraits sortis sur le terrain aussi avec Frédéric Lagarde.
Il y a des extraits aussi d'images en 16 mm que j'ai pu faire par la suite, mais il y a aussi l'intégration d'autres matériaux qui vont arriver sur un écran puis sur un autre, donc une espèce de cheminement là aussi du montage. Et il me semble que ça crée des impressions, sans forcément connecter toutes les choses. C'est une sorte de monde, en fait.
On essaie de définir des mondes qui coexistent. Et ensuite, autour de ce montage d'images, on a voulu expérimenter la matière du sol, des matières textiles. On a créé des polochons. Il y a aussi des photos.
Et du coup, ce qui permet de regarder ces images sur un temps long, c'est l'installation complète, pouvoir s'asseoir par terre avec une moquette très épaisse, parce que c'est un montage de 50 minutes. Et on avait envie de pouvoir vraiment profiter aussi de toutes ces images qui sont vraiment fascinantes et qu'on a envie de regarder, qu'on a envie de re-regarder et qui ont une matérialité, une temporalité qu'on a essayé d'allonger le plus possible.
En fait, c'est vraiment des propositions. Je pense que cet enjeu de la mutualisation, cet enjeu de partage et toutes les questions ensuite économiques et de droit à l'image qui se posent, est une invention collective en devenir.
Donc finalement, cette bifrontalité, cette correspondance de deux écrans, elle ouvre aussi des possibilités, des champs de dialogue entre des montages, entre des images, entre des corpus de recherche.
Donc la suite de la suite, c'est aussi la suite de la suite de la suite. C'est quelque chose à imaginer qui prendra forme en fonction de contextes à nouveau spécifiques. Je pense que la richesse de ces matériaux permettra de nouvelles itérations.