Dans cette série de photographies intitulée « Doigts, pollution », Philippe Durand observe la surface de vitrines dans les rues de Bruxelles. Peu de choses, et en même temps beaucoup à voir. Ces vitrines sont celles de magasins qui sont en cessation d'activité et à l'arrière desquelles on a placé un film plastique de type miroir qui produit un reflet de ce qui fait face à la boutique.
C'est une inversion complète du rapport marchand. La vitrine ne désigne plus des objets à consommer mais montre la ville dans son quotidien, sa complexité. À la surface de ces vitrines apparaissent d'autant plus clairement, du fait de ce reflet, des mots tracés aux doigts dans la poussière déposée par la pollution issue des gaz d'échappement automobiles.
Des enfants, sans doute, des adolescents, des anonymes sont venus y tracer des mots, des mots d'amour, des insultes, des prénoms, des noms, en venant rejoindre une longue cohorte d'individus qui, au travers de l'histoire de l'humanité, ont pratiqué le même geste.
D'une certaine manière, on pourrait penser à Nicolas Poussin et à « Et in Arcadia ego ». Bien sûr, il faudrait reformuler la proposition poussinienne, mais c'est du même ordre.
Les individus viennent dire la trace du passage de leur vie dans un temps donné sur cette terre. Et c'est donc toute la beauté énigmatique de l'infra-ordinaire, cette étrangeté des mots, de leur adresse, de leur destinataire, nous-mêmes, qui s'exprime ici.
Cette dimension labile, infime, de choses de peu, intéresse toujours beaucoup Philippe Durand et il la saisit de manière très souple dans la production des images, en tentant de faire apparaître, par la lumière, les mots, ce paysage qui vient se déployer au fur et à mesure de la construction de la série, en allant vers le ciel.
Les auteurs de ces graffitis nous disent donc : « Et in dystopia ego », « et moi aussi, je fus en dystopie ».