Lynne Cohen a beaucoup photographié des lieux de simulation, des lieux de test, d'expérimentation scientifique, de reproduction des différents aspects, des conditions de la vie terrestre.
Ici, avec « Model Library Room », c'est manifestement un pavillon témoin, le salon d'une maison qui en annonce d'autres, sans doute produites en série, et, de manière très schématique, le confort de la vie intime y est reproduit, y est suggéré : plante verte, lampadaire, œuvre d'art accrochée au mur et un couple, féminin, masculin, dans une situation de repos, de lecture.
Ces effigies sont suspendues par des chaînettes. Elles sont stylisées comme des silhouettes et tout ce semblant de réel devient absurde et, d'une certaine manière, drôlatique.
C'est toute la tension qui s'opère dans le travail de Lynne Cohen, qui représente ces lieux de manière implacable, comme des constats, en noir et blanc, de manière frontale, avec une composition parfaite. Et en même temps, tout à l'intérieur de l'image fait vriller notre certitude, notre approche de ce lieu, d'où finalement l'être humain semble absolument exclu, quand bien même on suggère sa manière de l'habiter.
Notamment cette œuvre d'art accrochée au mur, qui est une sorte de mise en abyme du lieu même et qui fait écho au reflet des fenêtres qui apparaissent à la surface du plexiglas de la silhouette masculine. On semble reconnaître une série de trois fenêtres identiques, parallèles, qu'on retrouve ici dans cette image, qui est une mise en abyme de mise en abyme, qui semble être un assemblage de dessins et de photographies où le paysage extérieur de la maison se reflète dans les fenêtres.
Donc, on ne sait plus où l'on est, finalement. On est absolument au cœur du réel, un réel absurde jusque dans sa littéralité, dans son effet de suggestion d'une manière d'habiter le monde.
Les modalités plastiques de mise en forme de cette œuvre sont absolument essentielles. Elles qualifient tout le travail de Lynne Cohen et le singularisent de manière exceptionnelle, puisque le cadre est un cadre très soigné, biseauté. Il se trouve que, pour chaque image, elle choisit un type de bois, de revêtement particulier qui correspond à ce qui est représenté dans l'image.
Cela peut aller parfois jusqu'à des revêtements très travaillés, de faux bois, etc. Ici, c'est un gris neutre qui entre très bien en écho avec le brillant du plexiglas transparent des figurines, des effigies.
Sur le marie-louise, on trouve le titre de l'œuvre indiqué et tous ces éléments, très précisément mis en œuvre, contribuent grandement à nous permettre de qualifier ce travail de postmoderne, absolument postmoderne, dans l'intégration des modalités de construction de l'image-tableau.
C'est un objet. L'œuvre est un objet photographique qui prend sa physicalité au mur et qui exprime à ce titre absolument l'ère postmoderne en photographie.