Je suis Louise Deltrieux, artiste et cinéaste. Mon travail se déploie à l'intersection du cinéma et des arts visuels. Ma pratique plastique est une forme de recherche qui évolue sans cesse, mais depuis quelques années elle s'est beaucoup ancrée dans la pratique textile : tissage, tricot, travail de la laine, teinture. En parallèle, j'ai donc une pratique cinématographique plutôt documentaire.
Mon travail a toujours été en lien avec des problématiques écologiques au sens large. Je cherche à observer et questionner les relations que les humains tissent avec le reste du vivant par le biais de différentes disciplines, différentes pratiques, différents domaines. J'ai sollicité l'aide du Cnap en 2023, j'ai obtenu le soutien au projet artistique.
Je me suis rendue une première fois en résidence à La Métive, qui est un lieu de résidence d'artistes en Creuse, pour un projet de recherche textile. Moi, je savais déjà que je voulais venir travailler en Creuse pour tout le lien historique de ce territoire avec la laine. On a la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson, deux des dernières filatures françaises qui sont implantées là-bas.
Au cours de cette résidence, j'ai rencontré des artistes creusoises qui travaillent le fil et la laine. J'étais très touchée par ces rencontres, de toutes ces femmes qui ont des pratiques et des savoir-faire très variés, et leur vision du monde et leur sensibilité me touchaient énormément, donc j'avais envie de faire un film sur elles. Ce qui m'intéressait, c'était comment chaque personne s'approprie ce matériau et le rapport sensible qu'elle entretient avec.
Ma pratique est quand même beaucoup liée au paysage, à des savoir-faire ruraux, et être au contact des brebis, c'est de façon fine, mais je pense que ça m'apporte d'autres idées. Du coup, j'aime bien aussi l'idée de me dire que ce sont un peu les brebis qui me donnent des idées. Assez rapidement, j'ai su que je voulais filmer en argentique et que je voulais faire un documentaire vraiment artisanal. Le film évoque le fait main, les savoir-faire, l'artisanat.
Pour moi, c'était important d'avoir un engagement de labeur, j'ai envie de dire, qui soit équivalent à l'engagement qu'ont toutes ces personnes qui travaillent la laine. Donc toutes les images en noir et blanc ont été développées à la main avec des révélateurs aux plantes. J'ai aussi voulu utiliser l'animation dans ce film, vraiment un focus sur les mains et les gestes textiles, qui viennent scander un peu le film comme un refrain.
Quand je me mets au métier, il n'y a pas d'horloge dans la pièce et le temps ne s'arrête pas, mais il change, il change beaucoup. La rencontre avec le Café Marylène s'est faite par l'intermédiaire du programme Suite du Cnap. Lucy Baumann et Tony Regazzoni, au Café Marylène, m'invitent donc à venir en résidence pendant un mois.
Et donc, on a réfléchi ensemble à comment présenter ce film, quelle forme aurait le film s'il était une exposition. J'avais envie de travailler la teinture végétale, de retrouver les plantes qu'on avait dans les révélateurs des images du film. J'ai travaillé avec des plantes très locales, les plantes que je trouvais au bord de la route, et partant de là, j'ai réalisé de grands patchworks dans lesquels j'ai intégré des images issues du film, des images de mains en train de travailler le textile. J'ai choisi de laisser apparents tous les envers des coutures, de la même façon que dans le film je montre l'envers du décor de ces travailleuses de la laine.
J'avais envie que ce travail de couture soit visible. Le patchwork, pour moi, métaphoriquement, c'est une vraie méthodologie de travail quand je fabrique des films. Je pars vraiment d'éléments et c'est comme ça que je vais les mettre en regard les uns avec les autres.
Le film est un patchwork composé de toutes ces voix, de tous ces gestes, de ces régimes d'images différents, et j'ai cherché dans l'accrochage à avoir une sorte de parcours, de quelque chose d'un peu enveloppant, comme pourrait l'être une salle de projection. Le film n'est pas dans l'espace d'exposition, il est projeté dans un autre espace, donc on peut voir l'exposition comme une sorte d'antichambre du film. Le spectateur se promène dans le film.
J'adorais ce bruit, et du coup je savais où j'en étais, j'aurais pu travailler les yeux fermés parce que je savais où j'en étais dans la longueur de mon fil.
Le bruit se réduit, diminue tout doucement. La suite de la suite serait que le film « Voyage » continue à être diffusé en Creuse, en dehors de la Creuse, pour faire découvrir le travail de ces femmes. Avec le tournage du film, j'ai pu expérimenter pour la première fois un cinéma argentique. J'ai vraiment découvert une autre façon de filmer, donc un cinéma très ralenti, le développement à la main de la pellicule, que j'aimerais pouvoir expérimenter à nouveau sur de prochains projets de films.
Je vais, je viens, je tourne, je vire, je ferre, je file, je tombe, je raie, je danse, je saute, je ris, je chante, je chauffe mon four.