En fait, on a cherché une histoire, un récit ou un concept qui nous permettait de rassembler les objets qu’on avait envie de montrer. Et l’idée, la notion de détournement, nous a semblé particulièrement excitante, en fait, attractive. C’est l’idée que ces objets ne partent pas de rien, mais qu’ils se servent de ce qui est déjà existant comme matière. Une matière qui va être déviée, dévoyée, transformée, réinterprétée. On s’est aussi intéressés à des designers qui investissaient des process industriels ou des savoir-faire artisanaux pour, là encore, les traduire, les transformer. Mais c’est aussi une façon de faire du design, d’investir des savoir-faire, des arts appliqués, qui est un peu impure, qui ouvre le champ à l’aléatoire et à l’imperfection.
Pour moi, c’était très important, comme pour le premier volet de ce qui s’est passé avec ces expositions à Nancy, de travailler avec un designer, donc en apprentissage, donc quelqu’un qui a un point de vue évidemment très différent du mien. Je trouve que le dialogue entre commissariat et scénographie, cette construction, peut être commune. Tout comme l’exposition est construite comme un collage, je pense que la construction même du projet était déjà une espèce de collage. Et le commissariat ensemble, c’est un collage aussi de sensibilités, de compétences, de regards sur l’exposition, tout comme la réflexion graphique, la réflexion des documents, la signalétique, la médiation. En fait, si on peut réfléchir à tout depuis le début, il y a une espèce de cohérence et un ensemble qui se construit.
Là, on a eu envie de changer de point de vue, de perspective, et de se placer du point de vue du designer, du point de vue du faire, du process, et effectivement de ce qui se passe en amont de l’objet fini, de cette question de la production. Je pense qu’il y a un autre terme important, c’est celui du bricolage aussi, qui est le contraire de la maîtrise totale. Le bricolage, c’est faire avec ce qu’on a et s’adapter aux matériaux et au contexte. Et c’est aussi un terme qui vient questionner cette idée d’un idéal parfait, platonicien, d’un objet standardisé, abouti.
On avait l’envie, le désir de montrer des acquisitions très récentes, une scène très contemporaine, mais on ne prétend pas du tout que ce qui est ici ne s’inscrit pas dans une histoire, bien au contraire. Depuis la révolution industrielle, il y a des discours, des objets, des pratiques qui se situent contre, qui tournent en dérision ou qui attaquent la notion du standard et de la production industrielle. Il y a des espèces de liens souterrains entre les objets qui sont présentés dans l’exposition, qu’on n’a pas voulu chapitrer, qu’on n’a pas voulu hiérarchiser. C’est au contraire un grand collage, un grand continuum. Mais il y a des affinités, des points communs dans les genèses, dans les process, qui réunissent les objets, qu’on peut embrasser ensemble dans une certaine vision, qu’on peut retrouver cadrés dans un miroir. Le corpus va déjà raconter quelque chose. Je pense que la mise en espace peut raconter depuis un autre angle, et qu’en multipliant les angles, on arrive à faire le tour du sujet et à être dans quelque chose qui va permettre aux visiteurs, dans l’expérience de visite, d’avoir de multiples entrées.
On avait cette notion de continuum de pièces et pas celle de sous-parties. Donc, en fait, ça posait déjà une espèce de grande règle. C’était une grande autoroute, en fait. On s’est dit : OK, il y aura un socle commun à toute la galerie, et du coup on se promène le long de ce socle, et en plus on doit faire un aller-retour par la configuration de l’espace. Les miroirs sont venus dans un deuxième temps, quand, à un moment donné, on s’est dit : OK, pour que le socle… En gros, l’espace, c’est ce qu’il est : assez large, très haut sous plafond. On a des points de vue différents, mais en gros on a quand même quarante mètres linéaires, fois deux à chaque fois, donc il faut qu’on arrive à rythmer tout ça. Les miroirs sont aussi un jeu pour nous : quels objets, quels collages a-t-on envie de faire ? Et en fait, on peut manipuler ces miroirs pour réussir à faire appel, à aller chercher l’objet qu’on a envie de faire dialoguer avec celui qui est au premier plan. C’est une table de mixage qui nous permettait d’aller chercher un peu tous ces objets-là.
La fonctionnalité n’a pas été le critère dominant dans la réalisation de la plupart des objets qui sont ici, mais par contre ce sont des objets qui ont été faits pour une certaine familiarité avec un utilisateur. Effectivement, une échelle, l’échelle d’un corps, l’échelle peut-être d’un intérieur domestique. En tout cas, ils n’ont surtout pas été faits pour être sur un socle. Donc c’était tout le paradoxe qu’il faut toujours résoudre dans une exposition de design avec des pièces patrimoniales : comment restituer ? Comment est-ce qu’on abat une espèce de mur transparent pour se rapprocher, pour rentrer dans les objets ? Je voulais qu’on puisse avoir un regard au niveau de ces objets-là et venir au même niveau. Physiquement, on monte sur le socle, on se place au niveau des pièces pour être sur un niveau de lecture qui est plutôt celui qu’on aurait chez soi, face à ses propres objets. Ça donne une échelle humaine à ces objets.
Je pense qu’il y a aussi l’idée du désir et de la responsabilité du visiteur, qui peut mener son parcours à sa guise, qui peut soit choisir de faire une visite très esthétique, formelle, soit choisir de regarder les vidéos qu’on a décidé d’exposer, qui documentent certains des projets. Et puis, il peut aussi, plus tard ou pendant sa visite, se plonger dans le petit journal et là découvrir ce que nous ont envoyé les designers, lire des textes un petit peu plus denses, un petit peu plus critiques. La plupart des designers présents dans l’exposition ont un vrai savoir-faire et une vraie aptitude à réaliser eux-mêmes. La très grande majorité des pièces sont autoproduites, autoéditées. Et donc il y a toute une ingéniosité, toute une réflexion sur l’objet, toute une expérimentation de la matière, et une maîtrise, à un moment donné, de cette matière, qui fait qu’on arrive à ce résultat. Il y a un bricolage de la matière, mais absolument pas de bricolage de l’intelligence, de la réflexion ou de la conscience de ce qui se passe autour de soi.
On avait une forte envie de faire un programme de médiation avec plein d’ateliers, et que ce côté un peu expérimental et ludique soit partagé et présent dans l’exposition. En fait, on vous invite presque à monter physiquement sur ce socle. Du coup, reprendre ce matériau pour le mobilier, pour s’asseoir, manipuler, travailler, tout ça restait dans la continuité. Ça l’ancrait dans l’exposition et, en plus, ça permettait de valider des choix. Je pense que, quand on parle ici d’un atelier, d’un atelier de production, de médiation, où on invite les gens à fabriquer des choses, c’est en restant fidèles à ce que dit Enzo Mari quand il parle d’auto-projection, c’est-à-dire inviter à un exercice pratique qui est aussi un exercice critique et politique. Apprendre à faire un tout petit peu, c’est déjà apprendre à questionner les objets, à mieux les regarder et à observer la production avec un œil critique. Ça peut être un petit levier d’émancipation, une toute petite chose en ce sens-là. Donc nous aussi, on a envie d’offrir toutes ces possibilités-là et de faire confiance aux gens pour se saisir librement des richesses qui les intéressent.