La vie bonne
Présentation des projets des artistes lauréates
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Falane Mayanja et je suis artiste sonore. Dans mon travail, j'explore les formes d'interaction possibles au sein de performances, d'installations et de projets radiophoniques dans le but de créer des espaces de communication alternatifs. Le Futur et Présent est un projet de création sonore réalisé à l'aide d'archives numériques, de machines électroniques et d'un logiciel de programmation musicale, souhaitant activer par le son de nouvelles pratiques quotidiennes.
L'enjeu est aussi de mettre en avant l'électronique comme outil de transmission et d'organisation dans les luttes politiques et sociales, mais aussi comme espace de respiration et espace de vie possible. Le projet s'appuie en grande partie sur la notion de technoféminisme, qui est un terme que j'emprunte à Diana McCarthy, qui travaille à construire un modèle de connaissance vécue qui soit conscient de son passé, de son présent et de son potentiel, et qui pratique un engagement critique à travers la technologie et les médias dans le but de construire et d'accéder à des vies meilleures.
L'idée est de proposer un dialogue dans cet espace électronique où ancien et avenir discutent et imaginent d'autres mondes.
Les archives seront d'une part des fichiers récupérés en ligne, qui sont donc des archives anciennes et déjà existantes, et d'autre part des archives nouvelles, puisque j'irai moi-même enregistrer certaines voix qui deviendront par la suite des archives numériques. Toutes ces voix seront accompagnées d'une composition musicale qui se présentera comme l'architecture de ces mondes discutés. … Ma pratique s'inscrit majoritairement dans une pratique live.
Ici, la création sonore se situera dans une collection. L'intérêt pour moi d'inscrire cette création sonore dans la collection, c'est de travailler la trace d'une part et aussi la réactivation performative, dira-t-on, puisque la création sonore se construit comme un protocole réactivable par d'autres interprètes aussi, qui apportent des réponses et d'autres matières à cette question du futur présent et de vie meilleure.
En mai 2020, AWARE et le Cnap ont lancé La vie bonne, un appel à projets dédié aux artistes femmes autour de la question posée par Judith Butler : « Comment peut-on mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? ». Dix propositions ont été retenues, chaque artiste présentant en vidéo ses réflexions et son projet en cours.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Thérèse Ampe-Jonas, je suis une artiste femme. Mon parcours a commencé en 1972. Je viens d'avoir ma première fille en 1970. Je commence à travailler le blanc. Et en 1979, j'ai commencé ma première performance à l'occasion d'un projet que je voulais envoyer à la 11e Biennale de Paris. À ce moment-là, j'ai proposé ce que j'ai appelé le parcours de tous les possibles, que j'ai réalisé devant chez moi. J'habitais au patio de la Grande-Borne et j'ai fait un parcours sur le sol qui était devant la maison. Une marche que je vais réaliser. Mais avant même, je vais faire un tracé au sol à la craie. Deux traces qui vont être éphémères puisque, à la première pluie, tout ça va s'évaporer. Une mensuration de mon corps : ma tête, mes épaules, mes pieds, mes bras. Et je vais parcourir ces traces pas à pas, yeux fermés. Premier pas, marquage à la craie, le bout du pied, yeux ouverts. Et ainsi de suite jusqu'au bout des 11 mètres.
Par ce parcours de tous les possibles, je voulais m'extraire de ma vie de femme. Je me suis propulsée à l'extérieur pour montrer qu'en tant que femme artiste, je pouvais exister. Je n'étais pas simplement qu'une mère de famille. En ce qui concerne l'appel à projets La vie bonne, j'ai voulu réactiver cette performance parce que, pour moi, en fin de compte, ce parcours de tous les possibles est aussi la manifestation de ce que nous vivons actuellement, puisque le confinement nous a bloqués et le déconfinement nous a bloqués aussi. Nous sommes aussi gênés par des marquages. Nous sommes obligés à des pratiques qui nous sont complètement imposées, qui nous surprennent, qui nous déstabilisent.
Et ce parcours de 2020, je veux le montrer comme une espèce de proposition à tout un chacun pour que, justement, on ose avancer, on ose faire les choses, on ose reprendre la vie, et que la vie soit bonne dans la vie mauvaise. De faire un parcours, chacun avec son envergure. Cette performance, en fin de compte, elle me remet dans une situation de femme artiste. Elle me resitue dans cette envie d'exister. C'était à nouveau une possibilité de me montrer, de me sortir de chez moi et de m'identifier à nouveau à cette femme que j'étais et qui performait en 79. Et je suis là en train de me dire que le parcours est devant moi, qu'il est infini et surtout indéterminé.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Fabiana Ex-Souza, j'ai 39 ans, je suis afro-brésilienne et cela fait 10 ans que j'habite à Paris. Dans ma pratique artistique, je travaille avec la performance, la vidéo et la photo. En tant que femme noire, diasporique, racisée, je m'intéresse à des processus liés à mon histoire, comme la réparation, la transmission, mais aussi à des réactualisations des archives, dans un sens où je me questionne sur le pouvoir des archives, sur leur capacité à réécrire l'histoire.
Je m'intéresse aussi à des situations de transmutation, que ce soit au niveau de la matière ou au niveau spirituel, liées à des processus de l'écologie de l'histoire. Quand j'ai lu le projet, l'appel à projets La vie bonne, ça m'a beaucoup fait réfléchir. Quand j'ai vu ces « vies bonnes », je me suis dit : « Qu'est-ce que ça veut dire ? » Et donc, dans un premier temps, je me suis un peu fermée, je me suis un peu crispée, car pour moi, la question de la vie bonne, c'est-à-dire si je réfléchis le monde comme une femme diasporique, racisée, je me dis que la vie bonne, c'est quelque chose qui n'est pas donné à tout le monde.
Ça peut être aussi vu comme quelque chose de dominant. Je me suis dit : « Qu'est-ce que ça veut dire ? » Comment pourrait-on déconstruire, en fait, cette notion de vie bonne, quand on a un héritage qui est afrocentré ? Comment la vie bonne peut entrer en dialogue avec quelque chose qui est de l'ordre du commun, dans lequel on pourrait tous partir ou créer quelque chose qui soit bon pour tous ?
Dans le cadre de La vie bonne, je développe un projet qui s'appelle Plusieurs manteaux du Bispo. C'est un projet qui me tient à cœur. Je suis très heureuse que ce soit lui qui ait été sélectionné, car il rend hommage à un artiste afro-brésilien qui s'appelle Arthur Bispo do Rosário (1911-1989).
C'est un artiste qui a vécu sa vie d'une manière très précaire. À l'intérieur de ce processus de précarisation, d'une manière presque systématique, cet artiste — ou cet homme, tout simplement, car il ne s'identifiait pas en tant qu'artiste — créait plusieurs objets pour se protéger. Notamment un manteau qui s'appelle le Manteau de la Présentation (Manto da Apresentação en brésilien), comme un vêtement funéraire qu'il crée pendant sept ans d'enfermement dans cette clinique psychiatrique dans laquelle il est interné.
Ce qui m'a beaucoup choquée, en apprenant la vie de cet artiste quand j'étais encore aux Beaux-Arts, c'est de découvrir que la volonté finale de l'artiste n'a pas été respectée, notamment la confiscation de ce manteau, qui est aujourd'hui exposé partout dans le monde comme une œuvre d'art. Alors que Bispo créa ce manteau pour s'enterrer avec, pour se présenter dans l'au-delà, moi, dans ma pratique artistique, j'ai créé des manteaux pour lui rendre. En fait, c'est une sorte d'hommage, mais aussi quelque chose qui me hante de l'intérieur vis-à-vis de ces processus d'invisibilisation qui peuvent exister au sein de l'art, notamment.
Du coup, à partir de ce projet Plusieurs manteaux du Bispo, j'ai brodé avec des graines qui sont destinées à germer, tout en faisant une lecture, bien entendu, du manteau originel. Donc c'est quelque chose de très personnel et intime. J'ai développé toute une cosmologie propre dans laquelle j'ai brodé et développé ces manteaux qui vont être enterrés à la fin. Normalement, il y a plusieurs étapes.
Il y a déjà l'étape de l'activation collective, l'étape de l'élévation collective. Et là, maintenant, pour La vie bonne, nous allons faire l'enterrement du manteau. Nous allons donc trouver un jardin dans Paris dans lequel nous allons enterrer ces manteaux. Et l'idée, c'est de transmuter par la terre toutes ces procédures qui, pour moi, sont très violentes vis-à-vis non seulement de cet artiste-là, mais, dans un sens plus général, vis-à-vis des artistes racisés au sein de l'art.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je suis Myriam Mihindou, je suis artiste, vidéaste, photographe, sculpteur. Je dessine également et je performe. Ce qui m'intéresse dans mon travail principalement, c'est la question du corps, de l'espace, du trauma. La question du féminin aussi, peut-être, puisqu'elle est assez complexe pour moi dans la société qui est la nôtre. La question des histoires aussi, et des histoires communes, en fait, du commun. Pour La vie bonne, ce que je présente comme projet, c'est celui du musiqué.
Le musiqué, c'est celui qui produit son propre chant. Le musiqué, c'est une performance qui va être exprimée par un corps. Et ce corps, c'est une vingtaine de personnes que j'appelle une communauté. C'est une communauté, pas simplement des performeurs, mais toute personne. Il n'y a pas de différence ni d'âge, ni de quoi que ce soit. Tout le monde peut participer au musiqué. Dans le musiqué, il n'y a pas de chef, chacun est autonome, mais doit, entre l'inspire et l'expire, proposer un chant sifflé. Donc il s'agit d'un sifflement.
Et pour pouvoir présenter, je dirais, ce registre de sifflement, le musiqué va être formé par un expert en polyphonie et va donc expérimenter aussi le chant magnétique, de façon à être totalement détendu et surtout à pouvoir entrer en immersion dans ce chant. Ce n'est pas une performance cérébrale, c'est une performance sur la mémoire des corps, où les corps vont se laisser emporter par le chant des autres musiqués selon ce qu'ils ressentent intuitivement. Ça peut être une colère, un désir. Ça peut être l'envie aussi de communiquer avec un autre musiqué. Et moins il pensera à ce qu'il fait, plus ce chant sera une espèce de point d'or dans l'espace qui va donc nous proposer des tessitures, des registres inexplorés, totalement inexplorés dans la question des chants. Et toutes ces fréquences aussi sont des fréquences, puisque justement le musiqué ne pense pas mais laisse son corps parler, qui viennent polariser tous les corps qui sont présents.
Donc le musiqué est un chant, c'est un peu comme le chant des abeilles. C'est un bourdonnement sifflé, sonore, et je dirais un peu magique. Ce qui est important, au final, c'est la question du bonheur. C'est la question d'être heureux avec soi, être heureux avec les autres. Et c'est la question du collectif aussi : comment on vit ensemble, qu'est-ce qu'on fait ensemble, comment on est capable, ensemble, d'abattre toutes les hiérarchies, toutes les ségrégations, quelles qu'elles soient.
Et je pense que le musiqué est un creuset extraordinaire qui fait appel à des personnes très différentes, qui peuvent d'ailleurs parler des langues extrêmement différentes et qui se comprennent. Le musiqué est un langage que tout le monde peut comprendre, que tout le monde peut donner, dans lequel tout le monde peut s'investir, tout le monde peut œuvrer. Et je crois qu'il n'y a pas de plus belle œuvre que le langage du commun. Il y a différents langages, il n'y a pas simplement cette écriture et cette façon que nous avons, très administrative presque, de parler. Mais il y a d'autres formes de langage, et je pense que le musiqué propose justement cette exploration des autres formes de langage qui vont bien au-delà du langage et qui se comprennent.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Jeanne Moynot et j'habite à Pantin, en Seine-Saint-Denis. Je déploie mon travail tant dans le champ des arts visuels que du spectacle vivant. J'envisage chaque pièce comme un épisode qui va s'inscrire dans la continuité des épisodes précédents. Chaque projet est basé sur la mise en récit d'aventures personnelles. À chaque fois, c'est l'occasion pour moi de vivre une expérience tant pragmatique qu'existentielle. Que ce soit la découverte d'un nouvel espace, la pratique d'une activité qui m'est inédite, l'œuvre va se construire dans des allers-retours constants entre découverte et résonance intime. Ce sont ces allers-retours, cette dialectique entre l'intérieur et l'extérieur qui sont, on va dire, l’impulsion de mon activité créatrice.
C'est qui qui a fait du mal à notre géranium d'Alsace ? C'est qui qui a fait du mal à notre géranium ? Je crois qu'aujourd'hui, qu'on ait peur ou qu'on n'ait pas peur du coronavirus, aujourd'hui nous révèle que tous nos corps sont vulnérables. Et je crois que ce sentiment de vulnérabilité, c'est un sentiment qu'on n'a pas éprouvé collectivement depuis longtemps, même si, au niveau individuel, évidemment, on sait tous qu'on va mourir. Mais j'ai l'impression qu'il y a quelque chose de plus global, on va dire, et qu'il y a une petite sonnette qui est en train d'être tirée.
La vulnérabilité, à mon sens, elle crée de la tension. Tension qui m'intéresse sur le plan dramaturgique, c'est ce qui me permet de construire des récits. Dans la vraie vie, la tension, ça peut prendre des formes comme manger des chips avec des baguettes chinoises. Mais ça peut aussi, si on tire le fil, nous amener à une forme de dogmatisme. Par exemple, tous les citadins qui sont allés se confiner à la campagne sont des traîtres.
Mon projet, il s'inscrit à l'endroit de la catharsis. Et je vais me pencher sur les formes premières, brutes, de ces vulnérabilités. Et l'idée, c'est de les accueillir dans toute leur violence, dans toutes leurs contradictions et dans toutes leurs incohérences.
Mon projet, c'est un rap dans lequel je vais faire un état des lieux personnel et subjectif de l'état du monde. L'idée, c'est de répondre à la question : qu'est-ce qu'on va devenir ? Et donc, ce rap se décline en trois versions. Un vidéoclip qui va rentrer dans la collection du Cnap et qui est donc la forme classique d'archivage d'une chanson. Et deux récits vont se superposer, un récit sonore et un récit visuel. Pour le récit visuel, j'imagine un lapin qui gambade dans une chambre d'enfant avec une fenêtre qui donne sur l'horizon.
Deuxième version : construire une performance à géométrie variable qui approfondit cette forme du freestyle. Enfin, il sera activé dans le cadre de Missionnaire, le spectacle que je suis en train d'écrire actuellement et dans lequel j'aborde librement des questions liées à l'avenir, à l'amour et au sexe.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Anouchka Oler-Nussbaum, je suis artiste et je vis et travaille à Bruxelles depuis quelques années. Dans ma pratique, je travaille principalement avec des sculptures et de la narration, des choses que j'amène ensemble dans des formes narratives, qui peuvent être des performances et des vidéos. Ce sont des choses qui me permettent de questionner un petit peu des récits dominants et des concepts qui semblent hors de portée, et de les réinvestir à travers la quête heuristique qu'on forme ensemble avec mes sculptures pour formuler de nouvelles histoires, de nouvelles visions, de nouvelles réponses possibles par rapport à cela.
Le projet que je suis en train de développer dans le cadre de La vie bonne, c'est une vidéo qui s'appelle Le Dramamorcho pilote, puisque c'est le pilote d'un jeu télévisé qui est présenté par Dramamor, un personnage qui s'est présenté dans ma pratique il y a quelques années et avec qui je partage beaucoup de choses, dont ma charte astrale, par exemple, et d'autres avec lesquelles je suis plus distante, mais qui est un personnage qui est venu peu à peu me remplacer dans mes performances. Elle va animer un loto, et chaque numéro qui sortira correspondra à un numéro annoncé sur ce tableau-là. On peut donc soulever les fenêtres allouées à chaque emplacement pour découvrir quel invité va se présenter à nous, puisque, sur le plateau du Dramamorcho, on reçoit des invités.
Et ces invités, qui sont-ils et qui sont-elles ? Il y a des amis très chers à moi qui viennent présenter des numéros très, très spéciaux. Il y a aussi mon chien, qui vient présenter un numéro exceptionnel. Il va y avoir d'autres amis à moi qui sont mes sculptures, ou encore des choses beaucoup plus immatérielles, comme des récits qui sont ramenés, des histoires ou des réflexions.
Chacune et chacun amène une réponse à cette idée de vie bonne, dans l'idée de questionner des récits dominants autour de cette vie bonne, qui sont l'idée du succès, du bonheur, mais aussi de la vulnérabilité, et donc de formuler, à travers chaque numéro, chaque invité, des réponses qui puissent être émancipatrices, qui puissent être exutoires, mais aussi réparatrices, de ces récits qui sont des récits douloureux.
Les mots sont les mots du pouvoir. Peut-être en avons-nous assez des mots du pouvoir et de parler de la bataille de la vie. Peut-être avons-nous besoin de quelques mots de vulnérabilité. En fait, amener la question du loto, pour moi, c'était quelque chose qui faisait sens dans ce cadre-là parce que ça donnait la possibilité de formuler des réponses qui soient infinies, avec cet agencement aléatoire des différents numéros ensemble.
Ça, pour moi, en ce sens, ça répond à cette question de qu'est-ce qu'une vie bonne, parce que pour moi c'est profondément une question à laquelle on ne peut pas répondre, mais pour laquelle on peut trouver des ouvertures, des brèches, des endroits où la vie peut faire sens d'une certaine manière.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Nous sommes une partie, un morceau, une émanation féminine de la Famille Rester. Étranger. C'est donc une espèce de famille née de plusieurs rencontres, place de la bataille de Stalingrad, à Paris, qui était le lieu d'un campement. Et la famille vient, en fait, combler une absence de lieu où habiter.
Et le lieu où habiter est aussi situé dans la langue que l'on va parler, accueillir la personne qui arrive par le fil même de l'écriture, par la ligne, par l'angle, transmettre le français, qui n'est pas notre langue maternelle, comme une langue maternelle, et ensuite par la relation qui va s'organiser autour de cette découverte. C'est comme une naissance, en fait.
Donc, en fait, nous réapprenons l'art avec ces artistes qui arrivent, avec leur langue, et nous réapprenons aussi la langue française à partir de ces rencontres.
Quand nous avons lu votre beau projet, La vie bonne, on s'est regardés. Il peut sembler vraiment très arrogant. On s'est regardés, on a dit : mais ça part de nous. Et nous avons vu une possibilité d'inscrire ces jeunes avec lesquels nous collaborons dans une forme d'archives nationale.
On les voyait, en fait, tout à coup prendre place quelque part. Dans une histoire. En fait, on transmet cet engagement à faire entrer, à faire de la place à ces auteurs, ces artistes que l'on n'attendait pas, dont personne n'en attendait rien, d'ailleurs, et qui n'ont pas les mêmes droits que nous avons, qui n'ont pas le même droit d'habiter que nous avons et qui n'ont pas cette considération que nous, artistes, avons souvent.
Donc le projet pour La vie bonne, qui s'appelle Personnellement, je préfère merveilleux en français, et qui s'appelle, en koulango, Miel, Mikoro, Zingré, Tsiré [retranscription phonétique] est une performance, un passage de la première personne du singulier à la première personne du pluriel. En fait, c'est une transition entre le « je » et le « nous ».
Transmettre ce qu'est la Famille Rester. Étranger, avec toutes les questions que ça pose, avec les questions que pose la manière de transmettre une performance, une performance qui est en train de se faire, de produire un effet concret dans le réel, qui vient de cette expérience vécue.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je suis Eszter Salamon. Je suis chorégraphe, artiste, performeuse, et je travaille et vis entre Berlin et Paris. Je présente mon travail dans des théâtres comme dans des musées. Je travaille avec différents médias, qu'ils soient le corps, le mouvement, la voix, l'image vidéo, beaucoup de textes et également le son.
Le dortoir où nous vivions était juste à côté de la clinique gynécologique. Et à côté de ça, il y avait la clinique des enfants. Notre voisin a eu son bébé juste après moi. Et elle m'a dit qu'ils avaient trouvé qu'il y avait une petite fille à la clinique qui avait la phénylcétonurie.
En ce moment, je suis en train de travailler sur une nouvelle étape d'un très long projet que j'ai commencé en 2006 et qui s'appelle Eszter Salamon 1949. Travailler sur cette œuvre, c'est vraiment, pour moi, insister sur l'autobiographie féminine et questionner quelle histoire de vie est valable, quelle histoire de vie a la valeur d'être citée, écoutée, partagée dans un espace public, que ce soit le théâtre ou le musée. Quelle histoire peut devenir une histoire universelle quand on sait que, pendant des siècles et des siècles, l'histoire de vie des femmes ne se présentait pas comme telle.
C'est sur ce sujet que je travaille depuis maintenant de longues années, et qui a déjà eu différentes formes de visibilité : des performances dans des théâtres, des installations performatives dans des musées, ou encore une forme écrite.
Maintenant, je continue avec l'une de mes homonymes, qui vit dans un village au sud de la Hongrie, qui a à peu près 70 ans, et avec qui j'ai mené des interviews. À la suite d'à peu près vingt heures d'interviews, j'ai maintenant créé ce projet qui va avoir, je pense, bientôt une durée d'à peu près cinq heures.
C'était une période très chaotique. Peu importe ce que l'on était. Ce qui importait, c'est qu'il n'y avait pas de communistes. Et donc, cette année, depuis le mois de mai, j'ai de nouveau interrogé Eszter sur Skype, sur sa vie, sa vie privée, mais aussi sur la vie politique et sociale qui est en train de se passer en Hongrie.
Dans mon cas, il s'agit plutôt de continuer et d'insister sur une sorte de développement durable d'une œuvre, d'une histoire.
Cnap / Aware / Réalisation : Jean-Nicolas Schoeser
Je m'appelle Louise Siffert, je suis artiste plasticienne et performeuse. J'ai commencé par faire des études de scénographie au théâtre, puis je me suis dirigée vers les Beaux-Arts de Paris. Je fais principalement de la performance, dans laquelle les décors sont immersifs. Je porte des costumes et je parle beaucoup, des fois je chante. Je travaille principalement autour des communautés et de leurs codes linguistiques et visuels, comme notamment le milieu du travail, le self-help, l'empowerment, et plus récemment sur les collectivités politiques en marche, comme les mouvements trans-pédé-gouines, les lesbiennes, et particulièrement les womyn’s lands, des communautés de lesbiennes et de femmes séparatistes qui vivent en autarcie dans des milieux ruraux.
[musique]
Pour le projet La vie bonne, je vais réaliser un vinyle qui sera la trace performative d'une comédie musicale. Cette comédie musicale sera chantée par cinq performeuses, déguisées en bactéries géantes, et moi-même. Dans cette comédie musicale, les bactéries vivent à l'intérieur de mon corps et essayent de communiquer avec moi-même. Ces bactéries sont pour moi la métaphore de la fermentation.
Elles sont non genrées, non humanoïdes mais vivantes, et vivent en autarcie et s'auto-alimentent par elles-mêmes, en même temps qu'elles alimentent l'espace dans lequel elles vivent. Elles m'ont tout de suite fait penser aux communautés de femmes, ces women’s lands, qui, elles aussi, vivent en autarcie mais dans des milieux ruraux. Elles ont décidé de s'installer hors économie, hors patriarcat et hors modèle normatif.
Mon projet résonne avec l'intitulé La vie bonne pour différentes questions, notamment pour son rapport au corps et au care. Autant la fermentation que ces communautés séparatistes ont réussi à créer de nouvelles alternatives de vie, en dehors des normes plus ou moins invivables, en imaginant peut-être un nouveau monde, un monde meilleur, dans lequel elles aimeraient s'installer.
[musique]
Dernière mise à jour le 10 décembre 2025