La genèse de Witloof, c’est un autre drame lyrique qu’on a fabriqué il y a deux-trois ans, qui s’appelle Blanche-Endive. L’histoire de départ, c’est l’invention des bas en chicorée dans les années 40, pendant la guerre, dans le nord de la France. Les femmes se faisaient une espèce de chicorée très concentrée, dont elles se badigeonnaient les jambes jusqu’aux mi-cuisses pour faire des trompe-l’œil de bas.
Blanche-Endive, c’est le surnom qu’on donnerait à la première femme qui a inventé les bas en chicorée. Pour qu’on la surnomme Blanche-Endive, il faut bien que l’endive existe. Et en fait, Witloof, Blanche-Feuille en flamand, est apparu en 1830, pendant la révolution belge, dans la cave de Jan Lammers, qui, pour protéger sa récolte des pillages et des taxes hollandaises, cache un jour ses racines de chicorée dans sa cave, sous un tas de fumier.
Et puis là, il a la surprise de voir apparaître un autre état de la plante, qui est en fait le bourgeon. Et donc, il est subjugué comme ça par cette créature qui n’existait pas. Du coup, il va rester trois jours dans la cave et il va rater la révolution qui se passe à l’extérieur.
Et ça, ça constitue l’argument du drame lyrique qui s’appelle Witloof, qui est composé pour piano, accordéon, un chœur mixte, un chœur d’enfants, ténor, soprano, donc un récitant qui sera moi, et qui est l’épisode d’avant Blanche-Endive.
"Dans ta bouche, Marie-Louise, fourre autant de cerises qu'elle peut en accueillir.
Quand tu la fermeras, comme un bon coup de bâton sur le nez du garçon. Quelle belle chanson."
J’en ai fait le projet, ce que j’ai envoyé au Cnap, qui m’a donné une aide pour pouvoir le composer, retravailler avec le compositeur Gabriel Mathé. Suite à cette aide, j’étais moi-même dans une cave, quand le Cnap m’a appelé pour me dire que Bermuda, dans le pays de Gex, proposait de m’accueillir pour réaliser, avec Gabriel Mathéi, le compositeur, et Damien Hérault, au piano, une version alternative de Witloof. Donc les parties qui sont normalement chantées par les chœurs, etc., les ténors, je m’y colle, soit en les parlant, soit en les fredonnant, de manière plus ou moins crédible et ridicule, mais voilà.
Plus une partie de Blanche-Endive, l’épisode d’avant. Et donc c’est Witloof au pays de Gex.
Après le spectacle, il y a un son et lumière, là-bas dans le champ, avec le ruisseau qui alimente cette petite roue à eau et qui, doucement, égrène les dernières notes de la pièce, douze notes qui sont en boucle dans une boîte à musique et c’est l’apparition vraiment de Witloof en hologramme sur un tas de fumier, fumant, ça en plein milieu de ce paysage-là.
La première endive belge qui fait face au Mont Blanc, qui lui-même est une espèce d’élévation blanche, en fait c’est cette espèce de doux et plat exotisme de l’endive comme ça, à amener, qui est assez rigolo. Et en fait, dans mon travail, il y a toujours cette idée de la transformation ou de l’adaptation ou de la répétition aussi, une transformation un peu magique, une magie qu’on choisit en fait peut-être. Voir par exemple ce Jan Lammers qui est dans sa cave pendant que dehors il y a la révolution, des événements globaux comme ça, lui il est dans sa cave et il est devant une endive quoi, et c’est cette espèce de marge qui existe peut-être dans ces histoires et de cette magie un peu merdique.
Et je pense que la transformation du réel en mythe, ça fait partie de mon travail, soit la convocation de mythe, soit la fabrication.
Witloof devient une espèce de personnage patrimonial disons, belge, même si la notion de patrimoine, ce qui m’intéresse c’est plutôt la mythification, les mythes rassembleurs quoi. Je trouve que ça ferait un bon manga, tout ça, j’aimerais bien rencontrer un mangaka et puis travailler sur des formes différentes. Pour moi, ça devient une espèce de personnage qui peut être, par exemple, la Reine des neiges.
Et puis c’est un territoire de carnaval et les enfants, eh ben, une fois par an, ils se déguisent pour aller à l’école. J’aimerais bien créer un déguisement pour enfants avec une robe à crinoline comme ça, un motif imprimé fumier, un déguisement de Witloof, quoi.