Je m'appelle Boris Achour, je suis artiste. Je n'aime pas du tout le terme de plasticien, je veux dire artiste tout court, visuel peut-être. Également enseignant à l'École d'art de Cergy depuis une quinzaine d'années maintenant.
Et ma pratique, c'est une question à laquelle j'ai toujours du mal à répondre parce que j'ai une pratique extrêmement hétérogène, très variée, sans thématique de prédilection et sans médium de prédilection. Des mannequins en aluminium de la taille d'un homme sont lâchés de différentes hauteurs d'une grue. Métamorphosés par l'impact, ils adoptent la pose à laquelle leur nouvelle morphologie les contraint.
Une des caractéristiques de ma pratique personnelle, on va dire, c'est l'importance du récit, du texte, de la narration et de la fiction. C'est une des choses qu'on retrouve de manière assez récurrente dans mon travail. J'avais bénéficié en 2012 d'une aide à la réalisation du Cnap pour une expo au Crédac qui s'appelait Séance.
Et cette expo, elle explorait déjà la question de l'oralité, de la transmission, du conte, de la narration. Il y avait déjà des collaborations avec des écrivains et des écrivaines. Et donc quand Bastien et Elsa, les deux fondateurs d'ARTETXE, m'ont invité à un projet, à travailler avec eux dans le cadre du programme Suite, plutôt que de réaliser une exposition personnelle, j'ai eu envie très vite de leur proposer un projet d'exposition collective, de prolonger certains des aspects qui étaient déjà à l'œuvre dans Séance et de proposer à des artistes, des amis, des gens que je connais et que j'apprécie et que j'aime, de réfléchir avec moi à cette notion de la transmission orale des œuvres qu'on raconte plus qu'on ne les montre, donc des images mentales, de ce qu'on peut appeler des histoires de l'art.
Je me rends désormais dans la deuxième salle et ici, bien des œuvres : cette fresque sur le mur, cette installation au centre, deux œuvres sur le mur du fond, d'autres que je vois ici, sur le premier mur. Je vais commencer par l'installation.
Carla Adra.
Disons que, de manière récurrente, ça arrive à tout le monde de raconter à quelqu'un un film qu'on a vu, un livre qu'on a lu, ou une expo, ou une œuvre, etc. C'est quelque chose qui fait partie du quotidien de quasiment tout le monde, cette histoire de transmettre quelque chose par la voix orale.
Je pense qu'il arrive à tout le monde de s'entendre raconter un film qu'on n'a pas vu, de s'entendre raconter un roman qu'on n'a pas lu. Dans l'expo, il y a 17 artistes. Ce sont des œuvres préexistantes ou créées pour l'occasion, d'artistes extrêmement variés, de notoriété, d'âge et de génération très variés, puisque ça va, pour les plus jeunes, de quatre très jeunes artistes qui viennent tout juste d'être diplômés de l'École d'art de Cergy, à Lawrence Weiner. Il y a des œuvres purement visuelles, d'autres qui n'existent que par le récit qu'en font les médiatrices, et d'autres qui contiennent un petit peu des deux.
Par exemple, l'œuvre de Jagna Ciuchta ou l'œuvre d'Abake contiennent des éléments visuels, plastiques, mais ont aussi une partie narrative, une partie de récit. Et puis il y a aussi un autre type qui ne sont pas des œuvres justement : il y a cette compilation de 52 témoignages à propos d'œuvres qui ont trait à la transmission orale, et puis deux autres éléments qu'on peut entendre dans l'exposition : une espèce de traduction du livre L’Exposition de mes rêves, et l'autre c'est également une transposition audio du livre Œuvres d'Édouard Levé. J'aimerais quand même vous raconter pourquoi j'ai décidé d'exposer ce socle. Il se trouve que j'ai un ami qui est designer.
L'importance des médiatrices est vraiment grande ici. Les médiatrices ne sont pas uniquement des personnes qui accueillent les publics et qui donnent des indications sur l'exposition en général, mais ce sont des personnes qui font vivre, qui sont les médiums puisqu'elles incarnent littéralement des œuvres : celle de Marc Geffriaud par exemple, celle d'Yves Scherer, celle de Florence Jung, une œuvre à moi également. Pour certaines, il y a un texte extrêmement précis qu'elles doivent quasiment apprendre par cœur, et d'autres pour lesquelles il s'agit juste de saisir les enjeux sensibles, formels, poétiques de l'œuvre et de les transmettre à leur manière.
Les œuvres qui n'existent que par la transmission orale des médiatrices sont indiquées dans l'espace d'exposition par ce que j'appelais des cartels visuels, sauf qu'il n'y a aucun texte qui est écrit là-dessus, mais il y a juste une image. Et cette image, dans mon esprit, elle est censée intriguer les spectateurs, les spectatrices, mais aussi servir de point de repère pour les médiatrices. L'œuvre de Florence Jung ne peut pas être présentée car vous n'êtes pas seul ici.
Cyrus, c'est une œuvre de Marc Geffriaud qui naît en 2008 quand Éric Stéphany, qui est un ami et un artiste aussi, lui propose de participer à une exposition collective chez lui. L'œuvre de Florence Jung ne peut pas être présentée car vous êtes dans un espace parfaitement inoffensif. Six petites boîtes d'entomologie contiennent le carton d'invitation à une exposition qui n'a pas eu lieu.
Nuit du 27 au 28 septembre. Je rêve une exposition involontaire. Donc c'est une expo qui est peut-être visuellement vide mais qui s'emplit, qui s'emplit des voix.
Ce n'est absolument pas une exposition théorique, ni une exposition savante. C'est une exposition dont j'espère qu'elle sera éminemment sensible et poétique. En tout cas, l'expérience que je souhaite proposer aux personnes qui viendront la voir, c'est quelque chose de cet ordre-là, oui.
Suite de la suite. Alors déjà dans la temporalité elle-même de l'exposition, l'expo va se modifier. Il y a ce collectif de quatre tout jeunes artistes à peine diplômés qui s'est autonommé 8 Pieds. Ces quatre jeunes artistes vont venir sur place, travailler sur place en lien avec les gens et le paysage, avec la proximité d'ARTETXE.
Ils vont créer un certain nombre d'œuvres, notamment sonores, diffusées sur la radio et présentées ici. L'expo va se modifier également parce que les médiatrices, je pense, au fur et à mesure, vont adapter leurs paroles, vont moduler. Il y a des choses qu'elles vont commencer à connaître par cœur.
Peut-être qu'elles vont broder, peut-être qu'elles vont raccourcir certaines histoires, en rallonger d'autres, ça je ne sais pas. Après, je dirais qu'il y a une deuxième suite : la transmission orale par des spectateurs, spectatrices de l'exposition, c'est-à-dire comment des gens qui seront venus ici vont raconter cette exposition ou l'expérience de certaines œuvres à d'autres personnes. Il y a cette idée comme d'une mise en abyme et que l'expo se transmette elle-même, de bouche à oreille on pourrait dire.
Et la suite de la suite, moi j'aimerais énormément que cette expo tourne, comme on dit, c'est-à-dire que je serais vraiment très heureux que d'autres lieux d'art puissent être intéressés par ce projet et qu'on puisse le diffuser et le montrer peut-être un petit peu différemment ailleurs. Donc qu'il se prolonge et qu'il se transmette lui-même, ça pourrait vraiment être quelque chose d'extrêmement bien.
J'aperçois des toiles de Gérard Fromanger, d'autres bleues et noires de Jacques Monory accrochées aux hauts murs blancs qui tapissent l'intérieur de son sac à main.
Une petite foule circule lentement dans cette salle. Certains de ceux qui la composent ont une coupe de champagne à la main. C'est l'heure du vernissage, me dit-elle, en dégrafant lentement son chemisier noir dévoilant son sein droit.
Il se met à pleuvoir à l'intérieur du bus et tandis que je plonge l'œil ou la main dans le sac, je vois l'expo se dissoudre rapidement dans un nuage de bulles comme un comprimé d'aspirine effervescente au fond d'un verre d'eau.