Depuis les années 1980, Ange Leccia emploie le terme d'« arrangement » pour qualifier son travail. Arrangement plutôt qu'installation, cela désigne sa pratique très singulière de la sculpture, qui consiste à travailler avec des objets qu'il choisit très précisément dans la vaste étendue de l'industrie et des choses produites par les designers et les ingénieurs.
En l'occurrence ici, deux véhicules, deux mini-camions comme l'on peut en voir au quotidien dans les rues japonaises, adaptés au format des ruelles japonaises, et, sur les bennes de ces camions placés dos à dos, un ensemble d'arbustes en fleurs qui viennent composer un paysage.
L'image photographique vient cadrer cet arrangement, qu'il avait présenté dans l'espace public. Il devient une œuvre en soi. Le végétal vient constituer un lien, un continuum au-delà de la coupure qui peut s'instaurer entre ces deux véhicules placés dos à dos.
L'arrangement chez Ange Leccia est une lointaine réminiscence, sans doute, du Baiser de Constantin Brancusi, c'est-à-dire cet alliage de deux figures identiques et pourtant différentes, gémellaires, qui viennent s'embrasser, s'associer pour n'en constituer plus qu'une.
Il y a presque une forme d'anthropomorphisme de l'objet industriel. C'est un vecteur d'émotion et toute l'esthétique d'Ange Leccia réside dans cette tension entre la froideur du monde industriel et sa capacité à l'investir d'une charge émotionnelle.
Le paysage que cela constitue entre en dialogue avec l'un des concepts clés de la tradition ancestrale et toujours renouvelée du paysage zen. Cette notion s'énonce comme étant le shakkei. Le shakkei, c'est l'intégration du lointain dans le proche, l'intégration, dans un paysage clos, absolument construit et pensé dans sa symbolique, dans ses constituantes, d'un paysage plus lointain qui vient le compléter.
C'est le proche et le lointain qui viennent s'assembler ici à la surface de cette image photographique, qui prend donc son statut propre après, et non pas en témoignage de l'arrangement sculptural qui fut présenté dans l'espace public kyotoïte.
Ce travail-là, comme un certain nombre d'autres produits dès ce moment de sa production, en 1992, préfigure d'une certaine manière ce que l'on pourrait nommer un néojaponisme dans la culture artistique contemporaine, notamment française, c'est-à-dire une redécouverte de la richesse, de la complexité de la culture japonaise, une fascination pour cette culture, et, dans le cas très particulier d'Ange Leccia, une capacité pour lui à relier deux îles, deux pensées insulaires, celle de sa Corse natale et celle du Japon, où il était à ce moment-là en résidence, à la Villa Kujoyama. Il en fut l'un des premiers résidents.
Et la fréquentation de ces jardins, de cette beauté qui se trouve partout, au quotidien, dans la ville de Kyoto, a vraiment fait émerger ce motif nouveau dans son travail.