Monumenta 2010 - Christian Boltanski - Thèmes proposés

Mémoire individuelle et mémoire collective

Ce qu’il reste de la vie.
L’Histoire raconte un temps qui nous échappe. Elle ne conserve que la mémoire des sociétés de son temps, et des grandes mécaniques qui à travers les âges les ont conduit vers où elles se dirigent aujourd’hui. Sélective, nos souvenirs sont pour elle autant de déchets, inclassables, produits d’un quotidien aux mille histoires insignifiantes, abandonnées à leur singularité. L’Histoire relève et scelle les traces d’un passé anonyme: des chiffres, des signatures, des morts et des reliques.

Dans ce brassage de données objectives, elle ignore tout de nos joies, de nos terreurs et de nos hontes. Où se trouve alors la mémoire affective d’une communauté ? Se réappropriant la méthodologie de l’historien, ce que Christian Boltanski propose dans ces amoncellements d’objets dérisoires (Dispersion (91), Favorite objects (98).etc.) et d’identités disparues (Les enfants de Dijon(85), Les Suisses morts (89), Sans souci (91).etc.): des symboles d’arrières mondes, des traces de l’existence de vies, en deçà de l’Histoire, de quoi lutter contre la somme de nos oublis. A travers ces inventaires érigés en autels, c’est bien la sacralité de l’individu qui est interrogée et restituée dans son appartenance au collectif.

A la jonction entre le souvenir personnel et l’historiographie, son travail explore, relate et nous invite parfois à reproduire autant de gestes destinés à prendre la mesure d’un temps qui appartient à chacun d’entre-nous (Reconstitution de Chansons qui ont été Chantées à Christian Boltanski de 1946 à 1948 (71), Cœur (2005).etc.).
Dans Détective (88), des clichés de vie quotidienne de victimes et de bourreaux de l’Allemagne nazie, s’offrent à notre regard dans leur irréductible ressemblance. Ces bribes d’existences ainsi indifférenciées, juxtaposées, face à la notre, nous rappellent ce travail de discernement que l’historien ne saurait remplir à notre place.
Discernement, chargé d’affects, sans lequel notre histoire commune ne serait qu’un « théâtre d’ombres».

Archives

Christian Boltanski va dès le début de sa carrière s’intéresser à la notion d’archive. Dans les années 1970, il prétend avoir si peu de souvenirs de son enfance qu’il cherche à rassembler un fond d’archives de celle-ci : ce sont les Reconstitutions. Certains de ces objets sont présentés sous vitrine, rappelant les musées ethnographiques qui fascinent alors l’artiste. Un tel travail doit avant tout être perçu comme une manière d’interroger le spectateur sur sa propre enfance. Boltanski évoque l’idée de « petite mémoire », qui n’est pas la grande mémoire des livres mais la mémoire individuelle qui disparaît après la mort de la personne.
Peu après, il commence la série des Inventaires, dans lesquels il présente tous les objets qui appartiennent ou ont appartenu à des personnes, aussi bien leurs vêtements et leurs meubles que leur courrier ou leurs livres. Là encore, ces œuvres ne nous apprennent que peu de choses sur les personnes inventoriées, mais nous rappellent notre propre vie, entourée d’objets chargés d’émotion pour nous seuls.
Boltanski a également travaillé avec les outils même de l’archive (annuaires, revues, images télévisuelles...) afin de composer des pièces où le collectif se mêle au personnel. En 2008 enfin, il entreprend les Archives du cœur, partant de l’idée qu’il ne pourra jamais plus entendre le cœur de sa grand-mère. Il propose aux spectateurs d’enregistrer le battement de leur cœur afin qu’un jour, un enfant puisse aller écouter battre un cœur venu du passé.

Réel et fiction

Christian Boltanski mêle réel et fiction dans des œuvres qui font souvent référence au souvenir collectif. Pour lui, l’artiste est quelqu’un qui a un miroir à la place du visage, c’est-à-dire que ce que l’artiste raconte à la première personne doit être identifié par le spectateur comme étant sa propre histoire personnelle.
Dans ses premiers travaux des années 1970, il évoque son enfance sur le thème de l’autobiographie.
Pourtant, à mieux regarder les photographies et les objets qu’il présente, il s’agirait plutôt d’une autofiction soigneusement guidée par l’artiste de manière à la rendre réelle aux yeux du spectateur.
Avouant être quelqu’un d’extrêmement menteur, Boltanski recueille le souvenir collectif pour mieux nous rappeler notre propre enfance par le biais de la sienne, réinventée pour l’occasion. Dans son œuvre, la banalité du réel doit devenir magique.
Par ailleurs, une part importante de l’œuvre de l’artiste tourne autour de la question de la Shoah. Du fait de son histoire personnelle, il a vu sa famille bouleversée par la seconde guerre mondiale. Né en
1944, Boltanski n’aura connu de la guerre que les témoignages des survivants et ne peut remémorer cette douloureuse histoire que par le biais de la fiction. Les photographies d’enfants disposées en reliquaires sont contemporaines, et pourtant elles nous rappellent la déportation, de même que les piles de vêtements entassés évoquent les images des réserves de vêtements dans les camps de concentration.

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Dernière mise à jour le 31 janvier 2020