Stanley William Hayter

Par Pierre-Yves Corbel
Stanley William Hayter, Persistence of Life, 1943

Stanley William Hayter, Persistence of Life, 1943. Burin, vernis mou et gouge, sur vélin Cranach 20,4 cm x 24 cm (hors marge) 1/30 FNAC 19945 (en dépôt au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale, depuis décembre 1988)

Stanley William Hayter​​​​​​​, La Rue, 1930

Stanley William Hayter, La Rue, 1930. Burin, sur papier 40 cm x 30,2 cm 26 cm x 18 cm (hors marge) 41/50 FNAC 19946 (en dépôt au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale depuis décembre 1988)

Stanley William Hayter, Cronos, 1944

Stanley William Hayter, Cronos, 1944. Burin, vernis mou et gouge, sur vélin Cranach 48,5 cm x 58,5 cm 39,8 cm x 50,4 cm (hors marge) 26/50 FNAC 19940
Estampe réalisée en utilisant les mêmes techniques que « Persistence of Life » et « Flight ». Le petit « escargot » blanc, en bas au milieu, a été obtenu en recreusant la plaque de cuivre à la gouge.

Stanley William Hayter, Descente, 1945

Stanley William Hayter, Descente, 1945. Burin, vernis mou et gouge, sur papier Kochi 27,4 cm x 18,8 cm (hors marge) 4/30 FNAC 19943 (en dépôt au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale, depuis décembre 1988)

Stanley William Hayter, Cinq personnages, 1946

Stanley William Hayter, Cinq personnages, 1946. Burin, gouge et sérigraphie en couleurs, sur papier Kochi 37,6 cm x 60 (hors marge) 44/50 FNAC 19941 (en dépôt à l’Institut français de Barcelone, Espagne, depuis juillet 2003)

Stanley William Hayter​​​​​​​, Araignée, 1967

Stanley William Hayter, Araignée, 1967. Eau-forte, vernis mou et gouge en couleurs, sur vélin (FNAC 30540)

Hector Saunier, Camalotes, 1967

Hector Saunier, Camalotes, 1967. Aquatinte et eau-forte en couleurs, sur vélin (FNAC 29744)

Le britannique Stanley William Hayter (1901-1988) a été un graveur à part entière (comme en témoigne l’impressionnant catalogue raisonné de ses estampes publié en 1992) mais aussi un passeur et un pédagogue, dont l’atelier parisien (plus connu sous le nom  d’ « Atelier 17 ») est devenu dès les années 1930 un lieu mythique pour les artistes du monde entier désireux d’apprendre la gravure.

Tous ceux qui ont connu Hayter en gardent un souvenir à la fois ému et admiratif. Ainsi l’artiste américain André Racz (1916-1994), qui avait fréquenté l’Atelier 17 de New-York dans les années 1940 : «  J’en garde une grande nostalgie. Hayter créait autour de lui une magnifique ambiance de travail, sans idéologie esthétique ni but commercial… Les moyens techniques et matériels restaient modestes et limités, mais l’Atelier 17 rayonnait d’énergie et d’enthousiasme…Tout cela a permis de réaliser de bien belles choses. »

Itinéraire de Hayter : de la chimie à la gravure

Né à Hackney près de Londres, Hayter fait des études de chimie et de géologie, et travaille quelque temps en Iran pour une compagnie pétrolière. Mais il est déjà attiré par l’expression artistique. Après quelques essais encourageants dans le domaine de la peinture, il franchit le pas et se rend à Paris en avril 1926 pour parfaire sa formation à l’Académie Julian.

Plus que l’Académie Julian (qu’il abandonne rapidement) ce sont les rencontres avec d’autres artistes qui seront décisives pour la suite de son itinéraire, en particulier celle du graveur Joseph Hecht, spécialiste du burin.

Cet itinéraire peut paraître surprenant. Un ingénieur chimiste anglais lâche une carrière toute tracée pour venir vivre la bohème parisienne…Mais Hayter n’est pas seul dans ce cas. Paris aimante alors tous ceux qui se sentent une vocation artistique et cette puissance extraordinaire d’attraction en fera la capitale internationale des Arts jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale.

Hayter fait ses débuts au Salon d’Automne de 1926 et s’engage résolument dans la voie de la gravure. Il investit ses économies dans l’achat de matériel (notamment d’une presse). Et il ne travaille pas seul. Plusieurs amis et confrères découvrent chez lui l’art de la gravure et viennent pratiquer dans son atelier. Commence alors une belle aventure collective, celle de l’Atelier 17, inséparable aujourd’hui du nom de Hayter.

Les ateliers de Hayter

« Atelier 17 » désigne à l’origine l’atelier ouvert par Hayter en 1933, situé 17 rue Campagne-Première (Paris 14ème). En fait Hayter a accueilli et formé des artistes dès 1927 (rue du Moulin vert, puis Villa Chauvelot). Mais c’est rue Campagne-Première, entre 1933 et 1939, qu’il a pleinement développé son projet de coopérative internationale ouverte à tous les artistes désireux d’explorer les techniques de la gravure.

Le succès de l’ « Atelier 17 » ne peut s’expliquer seulement en termes de formation technique. Il tient surtout à l’esprit de cette formation et à la personnalité de Hayter : énergie, enthousiasme, générosité. Sans aucun but de rentabilité commerciale, Hayter parvient à faire fonctionner un projet collectif presque utopique. Il ne demande à chacun que la contribution financière strictement nécessaire au fonctionnement du lieu, respecte les choix esthétiques de tous (n’impose aucun « style »), prodigue les conseils et favorise toutes les innovations. Il s’agit avant tout de permettre à chacun d’exprimer pleinement sa créativité, à travers la maîtrise et le développement des moyens techniques propres à l’art de la gravure. Hayter lui-même, aidé en cela par sa formation d’ingénieur chimiste, mettra au point de nouvelles techniques de tirage couleurs.

Malgré les inévitables aléas liés à l’environnement historique et économique (la Seconde Guerre Mondiale), Hayter ne baissera jamais les bras. Exilé à New-York en 1940, il y installe l’Atelier (d’abord à la New School for Social Research de New York, puis dans Greenwich Village), formant de nombreux artistes américains et européens. Les œuvres de l’Atelier sont exposées avec succès en 1944 au Museum of Modern Art. Mais Hayter garde la nostalgie de ses belles années d’avant guerre à Paris et revient s’y installer en 1950. L’aventure de l’Atelier 17 – qui fait dorénavant partie de l’histoire de l’Art Graphique et a acquis une véritable aura internationale – va continuer jusqu’en 1988, rue Daguerre puis rue Didot, fonctionnant toujours selon les mêmes principes de coopérative mondiale.

En 60 ans d’activité, Hayter a vu passer dans son Atelier, à Paris et New-York, plusieurs générations d’artistes, dont la plupart des grands noms de l’Art du XXè siècle (Calder, André Masson, Picasso, Max Ernst, Giacometti, Chagall, Miro, Yves Tanguy, Alechinsky…). Tous étaient attirés par l’esprit de liberté, de créativité et d’émulation qui régnait autour de Hayter, par son incroyable disponibilité dès lors qu’il s’agissait d’ouvrir de nouvelles voies dans l’art de la gravure. Cette disponibilité apparaît d’autant plus remarquable  que Hayter ne s’est pas contenté d’être un passeur ou un technicien. Il a durant toutes ces années développé une œuvre graphique personnelle, comptant plus de 450 estampes.

Estampes de Hayter dans la collection du Cnap

Le nombre d’estampes de Hayter figurant dans la collection du Cnap est certes modeste au regard de son œuvre globale : 16 estampes, plus une planche gravée. Mais le choix de ces acquisitions s’est avéré, rétrospectivement, très pertinent  - car il rend bien compte de l’évolution de son style et comporte certaines de ses œuvres les plus marquantes.
La plus ancienne dans les collections est « La Rue » (1930). Il s’agit de la première estampe d’Hayter éditée dans le commerce (éditions Jeanne Bucher). A l’époque Hayter reste attaché à un style figuratif et manie le burin à la manière de son maître Hecht. Mais l’irruption du cheval sauvage dans le décor urbain indique déjà l’influence surréaliste, qui deviendra encore plus nette par la suite (Fig. 1).

Quelques années plus tard, Hayter a délaissé la représentation figurative. L’ensemble de 6 estampes dénommé « L’Apocalypse » (édité en 1932), accompagné d’un texte du poète George Hugnet, marque ce passage. La maîtrise du burin et de la pointe sèche est ici au service d’une poétique onirique et surréaliste, faisant une large part à l’inconscient et au geste automatique (Fig.2 à 4).

Les 5 estampes « Cruelty of Insects », « Persistence of Life », « Flight »,  « Cronos » et « Descent », datent toutes de la période américaine (années 1940). Elles témoignent de l’inventivité technique et de la richesse stylistique auxquelles est alors parvenu Hayter dans la gravure en noir et blanc. Au tracé et au dynamisme du burin, qui donne les lignes de force, s’ajoutent ici en effet de nouveaux procédés. Hayter utilise l’impression sur vernis mou, en l’occurrence des morceaux de gaze (tarlatane) imprimés sur le vernis malléable, pour créer des noirs et gris d’une grande richesse de nuances et de matières. Dans les zones blanches, il recreuse certaines parties à la gouge afin d’obtenir du relief. Au moment du tirage, les creux profonds non encrés permettent d’obtenir, après une forte pression sur la feuille humide, de véritables reliefs d’une belle blancheur, faisant le même effet que des rehauts de gouache blanche (Fig.6 à 9).
L’estampe « Cinq personnages » (1946) occupe une place particulière dans l’œuvre de l’artiste et, au-delà, dans l’histoire de la gravure en couleurs. Car il s’agit de la première gravure en couleurs tirée en un seul passage sous la presse, procédé technique nouveau inventé et mis au point (après des mois d’essais) par Hayter et ses collaborateurs. L’image en couleurs traditionnelle supposait l’emploi de plusieurs planches (une par couleur) avec, à chaque passage sous la presse, un repérage soigneux des zones à colorer pour éviter les décalages dans le rendu final. Hayter a réussi à appliquer les différentes couleurs sur une même planche, en utilisant la technique de l’écran-pochoir (comme en sérigraphie) et en jouant sur les différences de viscosité des encres pour éviter les mélanges intempestifs (Fig. 10). Une fois mise au point, cette technique donnait aux artistes beaucoup plus de liberté et de spontanéité dans l’exécution que la méthode traditionnelle.

À partir de 1946, Hayter abandonne le noir et blanc pour la couleur et développe son nouveau procédé en couleurs. Vers 1965, son style, peut-être influencé par l’apparition de l’Art Optique, évolue vers un graphisme ondulatoire, évoquant souvent les mouvements aquatiques, vagues ou courants, et associant de façon audacieuse des couleurs vives et franches, presque psychédéliques (Fig.11).

Hayter a travaillé jusqu’à la fin de sa vie (mai 1988). Sa dernière estampe, intitulée de façon symbolique « Downward » (« la Chute ») a été tirée en avril 1988, par son collaborateur Hector Saunier. Ses archives personnelles de travail, qui documentent de façon précise la plupart de ses œuvres, sont conservées au British Museum.

 

Pierre-Yves Corbel
Conservateur en chef du patrimoine
Mission de récolement
Centre national des arts plastiques

Bibliographie

Black, Peter and Moorhead, Désirée: The Prints of Stanley William Hayter, a complete catalogue. London : Phaidon Press, 1992.

Hayter et l’Atelier 17 : quinze ans d’activités. Catalogue de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Caen [23 octobre-31 décembre 1981]. Caen : Musée des Beaux-Arts, 1981.

Hayter et l’Atelier 17. Gravelines : Musée du dessin et de l’estampe originale, 1993.

Moser, Joann. Atelier 17 : essay and catalogue ; a 50th Anniversary Retrospective Exhibition. Madison : University of Wisconsin, 1977.

Dernière mise à jour le 25 juin 2020