Résultats 2025

Soutien à la recherche en théorie et critique d'art

10 lauréats ont bénéficié en 2025 du soutien à la recherche en théorie et critique d'art, à la suite de la commission dédiée qui s’est déroulée les 29 et 30 octobre.

Daria Ayvazova

Quand le design défroqué fait école : Jerszy Seymour et la pédagogie expérimentale du groupe Nuclear Banana

Ce projet de recherche et d’écriture critique poursuit le travail entamé lors d’une recherche doctorale formulant des hypothèses autour des pratiques dissidentes dans le champ du design. Les designers qui y sont associés, qualifiés de “défroqués”, disent renoncer à servir le système capitaliste néo-libéral. La présente recherche aspire à approfondir cette figure en se concentrant cette fois sur la posture et la pratique de Jerszy Seymour, en analysant, autant son activité d’enseignant, dans le cadre du Dirty Art Department, dont il est co-fondateur et qu’il dirige, que la structure de ce département dans une école européenne et une époque récente – les années 2007-2020.

Jerszy Seymour commence sa carrière comme designer industriel au Royaume-Uni puis en Italie, il prend du recul avec le milieu et adopte une posture plus artistique et critique en s’installant à Berlin en 2004. En 2009 il co-fonde avec Catherine Geel, Stéphane Barbier Bouvet et Clémence Seilles le groupe de travail Nuclear Banana, qui prépare l'expérience pédagogique mise en œuvre au sein du Dirty Art Department. L'attitude qui fait du design un acteur des transformations, et pas seulement le lieu des formalisations de schémas dominants, a été théorisée par les membres de Nuclear Banana en tant que réaction aux dysfonctionnements sociaux d’une société régie par des lois du marché. L’objectif serait donc d’interroger à travers l’exemple de Jerszy Seymour, de Nuclear Banana et du projet pédagogique du Dirty Art Department, l'influence et l'importance de cette attitude en design au tournant des années 2010 et les trajectoires des praticien·nes issues de cette formation.

Anne Bonnin

Tours, détours et contours. Projet de recherches sur l’artiste portugaise Lourdes Castro (1930-2022) et son entourage artistique

Cette recherche s’inscrit dans la continuité d’un travail que je mène depuis 2018 sur une histoire de l’art portugais moderne et contemporain. Pour cette nouvelle étape, je vais travailler sur des artistes portugais actifs sous la dictature, à Paris durant les décennies 1950-70, la Révolution des Oeillets entraînant le retour de nombre de Portugais. L’artiste va nous guider dans l’exploration d’un milieu artistique parisien cosmopolite dans lequel s’inscrivent les parcours de l’artiste et de son mari l’artiste René Bertholo. Le fil conducteur de ce projet, ainsi que son objet, est le parcours transnational de Lourdes Castro que je vais recomposer, afin de dresser la cartographie d’un réseau artistique et amical, auquel elle a donné forme, en particulier dans ses fameuses Ombres portées. Les archives de Lourdes Castro sont également une source essentielle de ce projet. Si elle fait partie des artistes qui gardent tout, elle a cependant organisé au fil des jours et des ans un matériau hétérogène et foisonnant. Son archive comprend entre autres : une documentation sur les artistes qu’elle a rencontré.e.s, des albums, des dossiers à caractère biographique et documentaire. Prolongeant l’Œuvre qui en est le cœur, cette archive fait de l’artiste une témoin précieuse de son temps : d’un milieu artistique dans les années 1960 et 1970 et du parcours d’une artiste femme dont je vais suivre le cheminement à travers les décennies et les lieux où elle a vécu, travaillé et exposé. 

Ana Bordenave

Présence Sorcières (1975-1982) Une recherche de genre

Conçue entre 1975 et 1982, la revue Sorcières, revue féministe littéraire et artistique, reflète les recherches créatives d'une époque en plein renouvellement culturel. Sous la direction de Xavière Gauthier, femme de lettres, écrivaine et philosophe, rejoint dès 1976 par Anne Rivière, historienne de l'art et artiste, cette publication se présente comme un lieu de rencontre et de recherche, celui d'un “art de femmes”. Portés sur l’oralité, souhaitant s’éloigner d’une écriture théorique pour revenir vers l’expression du corps et du senti, ces textes n’ont-ils pas des implications plastiques ? Pourquoi ne pas s’inspirer de cette approche pour analyser les travaux des plasticiennes de la revue ? Si l’on peut percevoir les interventions plastiques au même titre que les interventions textuelles, l’objet-revue offre-t-il aussi une nouvelle tranche d’analyse dans son unité de création ? Ce projet souhaite interroger la revue Sorcières et ses œuvres dans une approche complémentaire entre étude queer et intermédialité, à travers une analyse des œuvres et numéro, mais également un travail d'entretiens des participantes, et un retour aux archives interrogeant la réception critique de la revue et des œuvres publiées.

Jean-Baptiste Carobolante

Carnaval & dévoration

Le projet Carnaval & dévoration prolonge ma collaboration avec le collectif Petticoat Government, qui avait représenté la Belgique à la Biennale de Venise 2024. Leur performance au lac de Resia, où des géants carnavalesques dansaient autour d'un clocher englouti, a constitué le point de départ d'une réflexion sur le carnaval comme culture à part entière, enracinée dans une métaphysique et dans une tradition de transgression collective. Héritier des cultes agraires et des religions dionysiaques, le carnaval mêle renaissance et destruction, fête et chaos, sacré et profane ; il incarne une énergie vitale et dévorante, toujours ambivalente. Cet essai en développera les divers aspects en partant de l'œuvre du collectif et en l'élargissant à des corpus historiques, picturaux et rituels, articulant iconographie, anthropologie et arts actuels. La recherche s'appuiera sur des archives européennes (Binche, Trente) et antillaises (Mémorial ACTe), afin d'explorer la dimension coloniale de cette culture, où la dimension politique est particulièrement prégnante. Ce travail, accompagné par les éditions MagiCité, inclura un carnet de documents inédits. Il prolonge mes recherches sur les formes d'expression populaires et mon engagement auprès des artistes. Le carnaval, événement total, apparaît ainsi comme un terrain essentiel pour penser l'art, la communauté et leurs zones d'ombre, afin de penser notre contemporanéité et nous projeter vers un nouvel vivre ensemble.

Estelle Coppolani

Entretiens avec Jack Beng-Thi. Retour sur 50 ans de travail à la Réunion et dans le monde

Le projet consiste à mener un grand entretien avec l’artiste réunionnais Jack Beng-Thi, né en 1951 – figure majeure mais peu commentée de la création contemporaine de l’île. À partir d’échanges amorcés avec l’artiste, un entretien est imaginé afin de proposer une analyse critique d’un demi-siècle de travail, replacé dans l’histoire culturelle réunionnaise. 

Bien que largement présent dans l’espace public et régulièrement acquis par les institutions locales, Beng-Thi demeure peu visible en France, sa trajectoire ayant privilégié les pays dits du Sud global (Cuba, Haïti, Sénégal, Afrique du Sud…). Voyageur infatigable, le sculpteur développe une pratique nourrie par la connaissance des fibres végétales, bambou et vétiver en particulier, qu’un dialogue avec de nombreux artisans africains et asiatiques amplifie au cours de sa carrière, à mesure qu’il formalise une mémoire de la résistance à l’esclavage par le modelage et des installations de plus en plus monumentales (bustes dressés ou couchés, bientôt suivis de « demeures »).

La bibliographie de l’artiste est essentiellement composée de textes courts et de deux catalogues monographiques majeurs, fruits du travail conjoint des commissaires et critiques Orlando Britto Jinario (Canaries), Nilo Palenzuela (Canaries) et José Manuel Noceda Fernández (Cuba). En raison d’une connaissance lacunaire de l’histoire de la Réunion, aucun travail critique n’a toutefois proposé une lecture véritablement contextuelle de l’œuvre du sculpteur. Le grand entretien envisagé souhaite donc participer à cette entreprise, en identifiant et en documentant les « périodes » de l’artiste, en soulignant ses influences locales et internationales, en liant ses nombreux voyages à son perfectionnement technique, et en soulignant enfin la singularité d’une pratique dans un contexte de restructuration du territoire réunionnais à l’aune de la départementalisation.

Vanessa Desclaux

Comme le cancer le poème travaille

Ce projet explore des pratiques artistiques et poétiques qui ont choisi de se saisir des outils de création pour se réapproprier leur récit de la maladie suite à l'expérience d'un cancer. Cette recherche s'intéresse aux transformations au cœur des pratiques artistiques concernées pour en analyser les enjeux formels, et positionne ces œuvres en regard des recherches dans le champ élargi des sciences humaines au sein desquelles des chercheurs et chercheuses ont aussi questionné la valeur épistémologique des récits de patient.es, et en particulier leur récit en tant que chercheur.euse et malade. Ce travail convoque différentes méthodologies de recherche qui implique un travail d'accompagnement d'une création en cours avec Violaine Lochu dans un dispositif de création en structure de soin ; il se projette dans une démarche d'entretiens avec différentes artistes dans des champs pluriels de la création (Liliane Giraudon, Bettina Samson et Marie Moreau) ; enfin ce travail envisage une démarche de recherches dans les champs de la sociologie et de l'anthropologie, dans un dialogue étroit avec des chercheurs et chercheuses de ces disciplines. 

Valentin Gleyze

«Same Skin for Everybody » : les corps à corps de Nicola L.

Parmi les figures d’artistes qui traversent ce que l’on a pris coutume de nommer les «années pop» et leurs lendemains, il en est peu, telle Nicole Leuthe (1932-2018), dite Nicola L., pour occuper un positionnement aussi rétif à la classification, mouvant et ludique à la fois. Un temps peintre, formée d’après le modèle vivant à l’Académie Julian puis à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (1950-1959), elle décide cependant vite, dès le milieu des années 1960, de s’engager dans une pratique plus expérimentale — et le corps de devenir non plus seulement motif, mais aussi, par gradation, médium : les toiles peintes deviennent des « Pénétrables », puis laissent place à des objets de design anthropomorphes, des sculptures, des performances ou des films expérimentaux, à mesure que l’horizon s’élargit. C’est que la géographie qui est celle de Nicola L. s’amplifie, elle aussi, dans le même mouvement : depuis Paris, l’artiste gagne Bruxelles, New York ou Ibiza, où se trouvent Pierre Restany, Marcel Broodthaers et Carolee Schneemann, entre autres. Or, en dépit de la visibilité réelle de certaines de ses créations — notamment de mobilier —, la connaissance de la trajectoire précise de l’artiste, et partant celle de son inscription dans l’histoire de l’art, restent modestes en France. Il s’agirait donc de parcourir les archives, de recueillir les témoignages de certain·es de ses proches, mais aussi d’arpenter les quelques « scènes » où elle a vécu et qu’elle a fait vivre, avec intensité.

Marie Lécrivain

Ouvrages : généalogie et filiation de la lettre textile

Ce projet s’envisage comme une enquête graphique autour de la lettre textile. Qu’elle soit brodée, cousue, tissée ou assemblée, on peut l’identifier comme un lettrage à point, c’est-à-dire formé par les fils qui viennent délimiter ou former la lettre. L'histoire de la lettre textile est parallèle à la lettre imprimée, mais c'est toutefois à travers les livres qu'elle connaît d’abord son essor – notamment avec Thérèse de Dillmont. Cette éditrice et brodeuse est le point d’accroche des deux axes que j'entends explorer, tout d’abord en inventoriant la généalogie de la lettre textile à travers les manuels imprimés tout en indexant une documentation pluridisciplinaire ; puis en travaillant la notion de sources et de filiation contemporaine auprès de créateur·ices qui ont une pratique de la lettre en lien avec le textile. La notion d’ouvrages possède donc ici une double dimension. Mon intérêt pour ces lettres a débuté dans des archives industrielles locales et s’est développé avec du dessin de caractères, des samplers brodés, des workshops et des bulletins édités. Pour le projet que je présente aujourd’hui, il s’agira d’ouvrir la recherche à d’autres archives et d’inscrire le travail d’auteur·ices de ces lettres dans le champ théorique et critique de l’art et du design. À travers le prisme du design graphique, je porterai une attention particulière aux formes de lettres et aux types de messages en vue de révéler une histoire visuelle et typographique souterraine émancipatrice.

Vincent Romagny

Exposer pour l’enfant en France dans les années 1970 et 1980

Avant que ne se généralisent des départements des jeunes publics et services de médiation dans les institutions artistiques dans les années 1990, dans années 1970 et 1980, nombre d’expositions d’art contemporain ont été conçues spécifiquement pour les enfants en France. Loin de tout effort pédagogique d’éveil à l’art ou de découverte didactique de pratiques artistiques, il s’agissait, pour nombre d’entre elles, par l’art, de proposer des expériences nouvelles aux enfants. Ces expositions ne visaient pas à adapter l’univers d’un artiste à un nouveau public, mais au contraire à proposer une création originale qui leur soit destinée, qui n'avaient pas de vocation didactique, et dont les enfants étaient éventuellement les co-auteurices. Elles invitaient l’enfant à une expérience physique, mais également réflexive et souvent ludique. Les artistes ayant réalisé de ces expositions étant toustes issues de la génération du baby-boom, iels ont maintenant dépassé les 75, voire les 80 ans. Il s’agira d’en rencontrer un plus grand nombre possible, ainsi que les commissaires de quelques expositions collectives qui ont également été conçues pour des enfants. Soit un peu plus de 25 personnes dont il s’agira d’enregistrer les paroles et numériser la documentation pour comprendre en quoi consistaient ces expositions et comment iels comprenaient alors les compétences esthétiques des enfants.

Sonia Voss

Voyages à l'Est (titre provisoire)

Le projet se présente sous la forme d'une série d'entretiens associée à un ensemble de courts textes sur les scènes photographiques écloses derrière le rideau de fer pendant la guerre froide, notamment dans les années 1970 et 1980, en Allemagne de l'Est, Lituanie, ex-Tchécoslovaquie et Pologne. Les entretiens permettront de dresser une cartographie des personnalités et des structures de ces régions, tandis que mes textes, rédigés sur un mode personnel, mêleront réflexions et décryptages d’images, récits de visites, comptes-rendus d’expositions, portraits d’artistes, de galeristes et de critiques. L’idée est de retracer une histoire par le biais de paroles, mais aussi de raconter mon propre cheminement dans cette histoire, non pas tant parce qu’il aurait quoique ce soit de singulier, mais parce qu’il permettra au lecteur de (re)découvrir ces décennies par le prisme des écosystèmes actuels. Plus de trente ans après la chute du Mur de Berlin, artistes, professionnels et chercheurs contribuent à la sauvegarde, l’étude et l’accessibilité des œuvres qui forment le patrimoine récent de leur pays. Ce seront mes guides dans ces voyages à l’Est. 

Dernière mise à jour le 17 décembre 2025