Résultats 2026
Soutien à la photographie documentaire contemporaine
29 lauréats ont bénéficié en 2026 du soutien à la photographie documentaire contemporaine, à la suite de la commission dédiée qui s’est déroulée le 2 juin.
Vincent Catala
La ligne
Mon projet photographique propose une exploration de la frontière entre la Finlande et la Russie, l’une des plus longues frontières terrestres de l’Union européenne avec son voisin oriental. Longue d’environ 1300 kilomètres, elle traverse principalement des paysages forestiers, lacustres et faiblement peuplés.
Aujourd’hui située dans un contexte géopolitique particulièrement sensible, cette frontière reste pourtant, dans de nombreux endroits, à peine perceptible dans le paysage. Routes secondaires, villages isolés, forêts et infrastructures discrètes composent un espace où la ligne politique qui sépare deux territoires demeure souvent presque invisible.
Ce nouveau projet s’inscrit dans la continuité d’une recherche photographique consacrée aux territoires périphériques et aux paysages mentaux.
Matthieu Cauchy
Hôtel Faussette
Ce projet prolonge une réflexion amorcée en 2018 dans le cadre de Fos-sur-Terre, atelier mené avec Gilles Saussier à l’ENSP d’Arles, au sein duquel j’ai développé un récit documentaire centré sur les enjeux territoriaux de Fos-sur-Mer et découvert l’« Hôtel de la Fossette ».
Il s’agit d’un hôtel abandonné, jamais exploité, bien qu’achevé depuis plus de quarante ans, dans lequel œuvre pourtant encore un « concierge » : gardien solitaire et presque fantomatique d’une pension sans clients ni histoire officielle. Le lieu s’inscrit dans une zone floue, désert salin traversé par des flux, des transits et des trafics, interface instable entre espaces marins et infrastructures industrielles. Il apparaît comme le symptôme d’un territoire fragmenté, fantasmé tel un « Far West » américain.
L’homme qui le garde y dort toute l’année depuis deux décennies, dans l’unique chambre aménagée du premier étage. Ce projet prendra la forme d’une immersion documentaire à l’« Hôtel de la Fossette », à travers la description de la relation singulière qui se noue entre ce lieu et son gardien, mais aussi par une enquête documentée visant à situer l’hôtel et son gardien dans le temps et dans l’espace.
Claire Cocano
Mr de Langreo
Aussi loin que je puisse me souvenir, M était un silence. Personne n'en parlait dans ma famille. J'ai découvert son existence très tardivement, il y a quatre ans quand je décide de déposer ma demande de nationalité espagnole. M mon arrière-grand-père, disparu pendant la guerre civile, n’a ni date, ni lieu de mort, ni tombe. Il semble être un fantôme évaporé comme ces années de vie dans les Asturies. A douze ans, mon grand-père a quitté avec sa mère la maison familiale pour ne plus jamais y revenir. Il n’a jamais parlé de ce qu’il avait vécu.
Avec ce projet, il m’importe d’interroger la transmission de cette mémoire traumatique qui est aussi celle de toute une génération. Cette exploration passera par la réalisation de photographies contemporaines qui laisseront la place aux évocations, aux métaphores et restitueront un rapport poétique et singulier à la lumière et à l’espace. L’histoire de M est indissociable de l'histoire du bassin minier qui a façonné la région et le paysage.
William Daniels
Retour à Homs
Début 2012, Homs devient l’un des symboles tragiques de la guerre civile syrienne. Dans le quartier assiégé de Bab Amr, rejoint clandestinement, une roquette de l’armée syrienne tue les reporters Rémi Ochlik et Marie Colvin. Ma binôme Édith Bouvier est grièvement blessée. Protégé par un fragment de mur, j’en réchappe. Les dix jours suivants, dont la médiatisation nous échappe, prennent des allures de fiction hollywoodienne : une fuite périlleuse à travers égouts, hôpital de fortune et fermes, jusqu’au Liban. Nous savons depuis qu’un ordre avait été donné d’« éliminer » les survivants.
Quatorze ans plus tard, alors que Bachar el-Assad a fui et que la guerre s’achève, je souhaite revenir dans cette ville martyre, avec la maturité acquise depuis 2012. Malgré la pauvreté, les ruines et les tensions confessionnelles, Homs apparaît comme un laboratoire de reconstruction.
J’ai toujours su que je reviendrais à Homs. Restait à savoir quand ce retour serait possible et quand j’y serais prêt. Le contexte actuel offre une opportunité : photographier à nouveau les Syriens comme artisans de la reconstruction. Et si cette « reconstruction » me concernait aussi ? Je ne doute pas de la portée thérapeutique d’un tel projet : boucler enfin une histoire commencée quatorze ans plus tôt.
Mon récit personnel devient ici une porte d’entrée sensible au service d’une enquête documentaire à tiroirs sur les défis de la nouvelle Syrie après cinquante ans de dictature et treize années de guerre civile.
Hannah Darabi
Quatre sœurs
« Quatre sœurs » est un projet de recherche artistique qui explore les notions de genre et d’identité à travers les corps dansants de la diaspora iranienne à Berlin. Depuis l’émergence du mouvement « Femme, Vie, Liberté », la signification de la danse populaire s’est transformée : d’une forme de divertissement relevant de la culture pop, elle est devenue une expression sociale et politique plus large, allant jusqu’à se constituer en outil de protestation.
En suivant plusieurs individus de différentes générations dans leurs pratiques de la danse - des studios aux centres communautaires, jusqu’aux clubs berlinois - ce projet cherche à explorer la danse populaire non seulement comme une forme d’expression individuelle, mais aussi comme un espace d’expérience collective, particulièrement au sein de la culture iranienne. À travers des mouvements de danse hybrides, le projet interroge les sentiments d’appartenance à une communauté qui dépasse les frontières nationales.
David De Beyter
HYPERSTITIONS : THE LIMINAL PROCESS
Il s’agit d’un essai techno-critique qui explore le concept d’hyperstition. Le projet s’appuie sur les visions prophétiques issues de la pensée scientifique controversée de la géo-ingénierie solaire, révélant un imaginaire post-écologique. La peur de la mort et du chaos, générée depuis des siècles par le Vésuve, procède de la même façon que la peur suscitée par les changements climatiques. En analysant les imaginaires spéculatifs de la géo-ingénierie et en explorant les territoires volcaniques ainsi que les instruments scientifiques de l’astrophysique solaire, le projet interroge notre transfert de la foi, du spirituel vers la technologie. Par son installation vidéo et photographique, il brouille les frontières entre documentaire et fiction, géologie et présent extrême, poésie et critique du progrès.
Axelle De Russé
Sous les eaux du Cap Horn: l'écho des forêts.
Les forêts de kelp comptent parmi les écosystèmes les plus essentiels de notre planète. Elles participent à la production d’environ la moitié de l’oxygène que nous respirons. Alors qu’elles disparaissent presque partout, fragilisées par le réchauffement climatique, la surexploitation ou la pollution, elles demeurent intactes dans l’extrême sud du Chili, au cœur de la Patagonie. C’est dans les eaux froides du canal de Beagle, de « l’allée des glaciers » et du Cap Horn que subsistent les forêts de kelp les mieux préservées au monde, des sanctuaires dont l’accès est presque impossible. Je propose ici de suivre les équipes de chercheurs du CHIC (Cap Horn International Center) afin de documenter leurs recherches, et plonger avec eux afin de montrer l’incroyable beauté et richesse de ces forêts d’algues.
Andrea Eichenberger
Île de la magie - Partie II : Les habitants et ses sorcières
Avec ce projet, je pose mon regard sur mon lieu d’origine, une île du sud du Brésil connue pour ses paysages exubérants et ses histoires fantastiques, ce que lui a valu le surnom d’Île de la Magie. Affectée aujourd’hui par un processus de reconfiguration irréversible de ses espaces naturels, l’île devient l’objet d’une recherche invitant à une réflexion sur nos rapports au monde et à l’environnement.
C’est en observant l’actualité de ce lieu et son histoire, marquée par de croyances traditionnelles et des récits peuplées par des sorcières et autres êtres mystérieux, que je mènerai ce projet. Ces récits, très connus des habitants de l’île, et appropriés de nos jours par l’industrie touristique et les grands investisseurs immobiliers, deviendront le fil conducteur d’un travail reliant photographie documentaire et approche littéraire. Entre images qui documentent les paysages locaux et explorent les atmosphères fantastiques, viendront s’inscrire des photographies construites en collaboration étroite avec les habitants. Ils deviendront les personnages d’un « conte visuel », conçu comme un espace de partage de points de vue et de questionnement du monde contemporain.
Morgan Fache
Entre Deux Rives : Migrations et Identités en Guyane
La Guyane, à l’instar de Mayotte, est un territoire ultramarin confronté à d’importants flux migratoires et à des tensions frontalières. À Saint-Laurent-du-Maroni, principal point d’entrée des migrants en Guyane, la croissance démographique est particulièrement rapide et la ville pourrait devenir la plus importante du département d’ici 2030. Située à la frontière du Suriname, elle constitue un espace stratégique où se concentrent des enjeux migratoires, sociaux et politiques.
Ce projet documentaire propose d’explorer cette frontière ultramarine en interrogeant les mécanismes de contrôle, de circulation et d’appartenance qui s’y déploient. À travers l’observation des transformations urbaines, des mobilités et des réalités sociales locales, il s’agit de mettre en lumière les dynamiques contemporaines qui façonnent ces « frontières européennes aux confins du monde ».
Ce travail s’inscrit dans une recherche menée depuis plus de dix ans dans les territoires ultramarins français.
Fiora Garenzi
L’air de Gabès
À l’Est de la Tunisie, dans la ville de Gabès, presque tout le monde a régulièrement des difficultés à respirer. Certains jeunes ont des faiblesses physiques et du mal à se déplacer, les cas de cancers sont nombreux, un peu trop nombreux pour ne pas se douter que quelque chose d’étrange se passe dans la zone. Sur la plage longeant le quartier de Chatt Essalem, les oiseaux tombent du ciel et meurent au bord de l’eau, les tortues de mer s’échouent et agonisent sur le rivage, des centaines par an sur ce banc de sable d’un kilomètre ou deux.
Selon l’endroit, l’eau de mer est brunâtre, noirâtre ou d’un bleu azur opaque. Quand on dépasse les maisons qui font face à la mer, la terre des champs est rugueuse, presque plus rien ne pousse. Les dattes tombent des palmiers avant d’être mûres sans ne pouvoir être cueillies, les grenades se décomposent sur les arbres.
À quelques centaines de mètres on aperçoit des fumées grises épaisses. Au coucher du soleil la ville prend des allures postapocalyptiques. Des cheminées se dressent vers le ciel et des bâtiments se dessinent, souvent dans un mauvais état. Au premier plan ce sont les usines du Groupe chimique tunisien (GCT), implantées dans le Golfe de Gabès depuis 1972, au milieu des dattiers. Les fumées dont l’odeur s’intensifie à mesure que l’on s’approche se composent d’un mélange toxique de soufre, d’ammoniac et de fluor.
L'air de Gabès documente le sort des habitants, de la faune et de la flore du Golfe face à la pollution chimique.
Nicolas Giraud
Le fil de l’image
Je souhaite pour ce projet conduire une enquête photographique sur la place de l’image dans les affaires militaires. L’idée est de rendre visible, la façon dont l’image, notamment photographique, s’est immiscée dans le domaine militaire, comme moyen et comme terrain. Il ne s’agit pas de penser une énième iconographie de l’armée ni de la guerre, mais au contraire de rendre visible la façon dont l’image est progressivement devenue un champ de bataille à part entière.
Cette série documentera ce nouveau paysage tactique, par l’exploration de sites militaires et de lieux où s’élabore les opérations d’infoguerre et de cyberdéfense. Elle couvrira aussi, comme en cercles concentriques, les campagnes de recrutement et de communication de l’armée, les salons d’armement et les sites civils où l’image peut être employé. Le projet fait écho aux préoccupations actuelles pour la question militaire, mais il s’inscrit surtout dans la continuité de mon travail photographique et sa relation à l’histoire industrielle (La Vallée), technologique (Le Dialogue des Machines) ou environnementale (Various Disasters). Il vient aussi faire directement écho au projet projet Smoke and mirrors, construit durant plusieurs années, en dialogue avec un groupe de gardes du corps dont plusieurs sont d’anciens militaires.
Lewis Joly
Bougainville, le pays qui vient
Sur l’île de Bougainville, territoire mélanésien aux confins de l’Océanie, près de 300 000 habitants s’apprêtent à faire sécession de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. En septembre 2027, l’île obtiendra son indépendance et deviendra le 198e État du monde. Mais que signifie faire nation aujourd’hui ? La naissance d’un pays au XXIe siècle constitue un événement rare. À l’heure où le multilatéralisme s’effrite et que les frontières se referment, l’émergence d’une nouvelle nation m’interroge.
Depuis 1768, l’île n’a cessé d’être administrée et renommée par des puissances étrangères. Colonisation française, administration allemande, tutelle australienne puis rattachement forcé à la Papouasie-Nouvelle-Guinée lors de son indépendance en 1975 : Bougainville n’a jamais véritablement choisi son destin. Cette longue histoire de dépossession a façonné un désir politique profond, culminant lors du référendum de 2019 lorsque 97,7 % des votants se prononcent en faveur de l’indépendance. Ce rêve ancien semble enfin à portée de main.
En mêlant passé, présent et futur, je souhaite scruter les traces visibles et indicibles qui ont façonné l’identité politique et la volonté d’indépendance des habitants de Bougainville. La naissance de ce nouveau pays, événement loin d’être anecdotique, touche de nombreux enjeux sociaux et internationaux contemporains : souveraineté et nationalisme, identités post-coloniales, devoir de mémoire, protection de l’environnement...
Julie Joubert
ULTRA
"ULTRA" est un projet photographique documentaire qui prolonge mes recherches sur l’identité, la jeunesse et les représentations contemporaines du masculin. Il interroge la manière dont certaines masculinités se construisent et se radicalisent dans des contextes de crise sociale, politique et symbolique.
Après "Mido", consacré à l’adolescence et à l’enfermement social, et "Patria Nostra", réalisé au sein de la Légion étrangère, ce projet porte sur des milieux masculinistes contemporains : sphères d’extrême droite, communautés incels et espaces idéologiques connexes. Ces environnements majoritairement masculins fonctionnent comme des espaces clos où se développent des récits identitaires fondés sur la frustration, le sentiment de déclassement et la recherche d’appartenance.
Le projet articulera des images réalisées lors de rassemblements collectifs — manifestations, conférences, camps d’été — avec des photographies plus intimes : portraits, intérieurs, objets, écrans ou signes de radicalisation. Ce va-et-vient entre espace public et privé montre comment la violence symbolique du collectif s’inscrit dans l’intime et façonne les corps, les postures et les imaginaires.
"ULTRA" propose d'interroger ce que ces milieux révèlent de notre époque et de la crise actuelle des modèles masculins en mettant en avant les liens entre virilité, violence et appartenances collectives.
Coline Jourdan
De l’or dans nos jardins
Les pollutions font désormais partie intégrante des paysages. Si elles étaient indiscutablement perceptibles, odorantes et visibles par leurs poussières, leurs fumées, leurs eaux viciés à l’aube de l’ère industrielle ; elles ont désormais disparu du paysage, du moins en apparence. En dehors d’événements exceptionnels comme les accidents, elles sont composées de résidus de très petite taille indiscernables à l’œil nu.
C’est pourquoi elles sont souvent qualifiées d’invisibles et ainsi, invisibilisé. Elles nous échappent en grande partie et ne sont saisissables qu’à grands renforts de méthodes et d’instruments scientifiques qui ne parviennent pas toujours à résorber les incertitudes. Si ces pollutions ne se perçoivent parfois pas, que pourrait faire la photographie à l’endroit de sa figuration ? Comment pourrait-elle prétendre à la représenter ?
Je souhaite désormais enquêter sur la relation qu’ont les habitants avec ces paysages, et ainsi de m’intéresser aux conséquences intimes des pollutions. Il s’agira donc de s’intéresser à cette relation particulière à ces territoires en proposant un changement de perspective, en s’intéressant aux expériences et points de vue des habitants, ceux à qui on raconte que ces pollutions sont le prix à payer pour la prospérité. En sciences de l’environnement, la « vulnérabilité perçue » sur un territoire conjugue à la fois les risques auxquels il est exposé et la valeur humaine ou environnementales qu’il lui est accordée.
Stéphanie Lacombe
Entre les plis
Ce projet intitulé "Entre les plis", propose d’explorer un geste domestique rarement représenté : le repassage. Derrière cette activité secondaire se dessinent pourtant des enjeux sociaux, culturels et politiques. Inspirée par les réflexions d’Annie Ernaux dans "La Femme gelée", je souhaite interroger ce que cet acte révèle des rapports de classe, des assignations familiales et de la division genrée du travail, plus de cinquante ans après les premières mobilisations féministes.
À travers des portraits accompagnés de témoignages, "Entre les plis" cherche à révéler ce que ce geste répétitif dit de nos manières d’habiter et de travailler, tout en rendant visible un espace domestique souvent relégué au second plan.
Letizia Le fur
Jardins d’empires
"Jardins d'empires" explore les jardins botaniques européens comme lieux de mémoire coloniale. Conçus pour classer, acclimater et mettre en scène les plantes arrachées aux territoires conquis, ces espaces continuent de performer, silencieusement, une vision impériale du monde. En réponse à cette violence symbolique, le projet propose un renversement du regard : les plantes y deviennent actrices d'une révolte sourde, leur présence excédante débordant les cadres qui prétendent les contenir.
Cette résistance s'exprimera à travers des photographies saturées de matière végétale, aux couleurs poussées, traversées par des impressions de mouvement et d'instabilité dont le débordement se prolongera jusqu'aux tirages, où l'encre elle-même fuira hors du cadre. Conduit sur une année complète à travers onze institutions européennes, ce projet s'inscrit dans la continuité de "Décolorisation" (2024) et dialogue avec "Les Monstres" (en cours), poursuivant une réflexion sur la nature comme espace politique, mémoriel et résistant.
Antoine Lecharny
Feu Stalinsdadt
Depuis 2023, je m'intéresse aux années d'après-guerre, à leurs vestiges idéologiques et patrimoniaux, ainsi qu'aux résurgences actuelles des haines et violences en Europe. Compte tenu de sa singularité de ville socialiste modèle, sortie de terre en RDA en 1950, j'ai choisi de focaliser mon regard sur Eisenhüttenstadt, baptisée à l'origine Stalinstadt. Pensée par le régime communiste est-allemand comme un symbole concret de rupture avec le passé nazi, cette ville fut bâtie autour d'un combinat sidérurgique et dotée d'une architecture incarnant un idéal égalitaire. Après la chute du mur, la cité a connu une forte désindustrialisation, un exode massif puis un basculement politique récent vers l'extrême droite.
Afin de proposer une vision approfondie d’Eisenhüttenstadt, potentiellement tentaculaire, j’ai identifié trois points névralgiques de la ville : l’aciérie, le Centre de documentation de la culture quotidienne en RDA, et les centres distincts d’accueil pour demandeurs d’asile et d’expulsion. Le projet se déploierait ainsi dans ces lieux, prolongeant le corpus d’images déjà en partie constitué. Il me parait également nécessaire de dériver entre ces lieux et d’y faire l’expérience de ce qui les entoure, les rattache ou les sépare.
Flora Nguyen
Nước Dâng, les Gardiennes de l’Eau
En 2025, le Vietnam a subi 15 typhons en une saison, un record qui a dévasté les régions côtières, du Nord, du Centre et le delta du Mékong.
Pourtant, ce sont les femmes (60 à 80% des agriculteurs) – rizicultrices, pêcheuses, ouvrières, mères de famille – qui ont porté le fardeau de ces catastrophes, tout en restant invisibles dans les récits médiatiques et politiques.
Nuoc Dang: Les Gardiennes de l’Eau est un projet photographique documentaire qui explore leur résilience face aux crises climatiques : Leur rôle central dans la survie des communautés et impact intime des catastrophes.
Ce projet interroge également la transformation du paysage vietnamien à travers le continuum de sur- exploitation : sous la colonisation (plantations, monocultures), défolié par l’agent orange, industrialisés par le capitalisme ultra libéral (après le Doi Moi), et submergé par les typhons.
Richard Pak
L’île
Depuis Thomas More, l'île est le support privilégié de l'utopie, un espace de rupture géographique et symbolique propice à l'imaginaire d'un monde meilleur. Dans les années 1960, les Baléares deviennent des laboratoires de vie alternative, attirant beatniks et hippies en fuite du conformisme occidental.
L’ile documentera les mutations de cet héritage à travers trois pratiques issues des années 1960 : la club-culture, le yoga et le naturisme. La fête, autrefois rituel collectif et subversif, alimente aujourd'hui un tourisme de masse. Le yoga, jadis quête spirituelle aux accents révolutionnaires, est devenu une industrie mondiale au service de la performance individuelle. Le naturisme, marginal et radical à l'origine, se rebrande en "écologisme tendance".
Le travail se déploiera en deux volets : des paysages couleur dans l'esthétique des grands voyageurs des XVIIIe-XIXe siècles ; et un corpus en noir et blanc de fragments de corps de yogis, raveurs et naturistes saisis dans leurs rituels.
Marion Péhée
Not bad – part 3
« Not bad » est un travail qui a débuté en 2016 à Chtchastia, dans le Donbass, en Ukraine, à quelques kilomètres de la ligne de front. Pendant plusieurs mois, j’ai photographié les jeunes de cette ville, suivant leur quotidien au rythme des combats tout proches.
Aujourd’hui, Chtchastia est occupée par l’armée russe depuis les premiers jours de l’invasion à grande échelle. Les jeunes que j’avais photographiés sont devenus voyous ou soldats, patriotes ou collabo, héros ou disparus, mères ou martyrs. Ils vivent désormais en zone occupée, ailleurs en Ukraine, en Russie ou à l’étranger. Les destins croisés des enfants de Chtchastia racontent une jeunesse ukrainienne en guerre sur une décennie.
Dans le dernier volet de ce projet, je souhaite me concentrer sur ceux qui vivent à l’étranger. Je veux montrer comment la guerre continue de marquer leur quotidien, même loin de chez eux. La plupart sont partis seuls, laissant derrière eux famille et amis.
Romain Philippon
L’enfance coupable
Créée en 1936 à la Plaine des Cafres, l’APECA (Association Pour l’Enfance Coupable et Abandonnée) est devenue au fil des années une figure d’épouvante brandie par les parents réunionnais pour faire obéir. Aujourd’hui disparue, cette maison de redressement à la discipline de fer reste gravée dans la mémoire de ceux qui l’ont vécue, mais entourée d’un nuage de contradictions populaires. Ce projet photographique propose de faire la lumière sur cette institution à travers portraits, témoignages, archives et une série de paysages mythiques des hauts de l’île de La Réunion interprétant les souvenirs et l’imaginaire. Une enquête visuelle et sonore sur l’éducation, qui permet de mettre en perspective les dérives de l’époque, pour mieux appréhender l’avenir.
Gilles Pourtier
Costruire correttamente
Le projet photographique Costruire correttamente (« construire correctement », formule empruntée à l'architecte Pier Luigi Nervi, utilisée ici par ironie) documente les petites sculptures et assemblages d'objets que les habitants de Cavaillon et autres communes limitrophes (Vaucluse) disposent spontanément devant leurs maisons : statuettes,galets peints, Bouddhas en béton...
Ces créations populaires, souvent kitsch, sont analysées comme des réponses à une nécessité profonde — celle de marquer son seuil, d'affirmer une présence, de refuser le vide. Je les relie à une longue tradition anthropologique (niches grecques, lares romains, tokonoma japonais) et à l'esprit du Palais Idéal du Facteur Cheval : une créativité hors institutions, libre et obstinée.
Le choix de Cavaillon, ville « ordinaire », est délibérément politique : il s'agit de décentrer le regard vers des territoires que le monde institutionnel ignore.
Caroline Ruffault
Sky is Bigger in Texas
En novembre 2024, je me suis rendue dans l’ouest texan pour travailler sur les échanges entre des territoires marqués par l’extraction pétrolière et les corps de celles et ceux qui les habitent. Très vite, le corps a disparu du paysage, absorbé par l’habitacle des voitures. La route et cet espace intermédiaire reliant le nord extractif au sud apparemment préservé sont devenus le véritable sujet. J’ai choisi de faire dialoguer ces territoires afin d’interroger la mythologie américaine de la route et de rendre perceptible le coût écologique des récits de liberté qui façonnent notre imaginaire.
En 2026, je retournerai au Texas, entre Midland et Dallas, sur les terres d’un rancher rencontré l’an passé et dans la ville d’Arlington. Cette seconde étape confrontera l’idéal d’une nature supposément intacte, la wilderness, à la pollution de l’air et aux corps exposés quotidiennement aux émissions liées à la fracturation hydraulique. Il s’agira d’interroger la préservation comme dispositif contradictoire, protéger certains paysages tout en déplaçant ailleurs les violences environnementales.
Mon écriture photographique, à la lisière du documentaire et de l’expérimentation, alterne noir et blanc et recherches plastiques en couleur. Je cherche moins à démontrer qu’à rendre sensible ce qui circule invisiblement entre territoires et corps.
Natalya Saprunova
Territoire de l’attente
Territoire de l’attente est un projet photographique documentaire consacré aux mutations socio-économiques et aux bouleversements environnementaux de l’Albanie.
Proclamée destination touristique majeure pour 2026 par plusieurs médias, l’Albanie est aujourd’hui présentée comme un nouveau paradis européen : paysages spectaculaires, rivières bleues et montagnes préservées. Pourtant, derrière cette image de nature intacte, le pays connaît d’importantes transformations environnementales, particulièrement autour de l’eau, ressource stratégique et pilier de la production énergétique basée sur l’hydroélectricité. Les barrages modifient profondément les rivières et les écosystèmes aquatiques, tandis que la pollution pétrolière liée aux zones d’extraction encore exploitées menace la qualité de l’eau. Les rivières encore sauvages, comme la Vjosa ou la Shushica, comptent parmi les dernières d’Europe mais restent soumises aux pressions du développement économique.
Ce projet photographique dresse un portrait contemporain de l’Albanie, un pays suspendu entre l’héritage du communisme et l’ambition d’intégrer l’Union européenne. Entre villes en expansion, villages qui se vident et infrastructures en transition, l’Albanie révèle un territoire où plusieurs temporalités coexistent. À travers paysages, scènes de vie et traces du développement, ce travail observe comment habitants vivent ces transformations, entre modernisation, mémoire et luttes pour la préservation des territoires.
Gilles Saussier
Ghost ship
Ghost Ship est une enquête sur le trafic maritime et fluvial en Europe du nord (Belgique, Pays-Bas) à la source de l'imaginaire occidental de contrôle des eaux. Elle propose d'explorer les grands chantiers hydrauliques contemporains (Terneuzen, Zeebruges, Nieuport) et le développement de la navigation autonome -sans capitaine ni équipage - pilotée numériquement depuis des centres de contrôle sur terre. L'enjeu est de documenter l'impact de l’électronique et de la robotique sur la morphologie de l'estuaire de l'Escaut, des ports (Anvers, Gand) et des voies fluviales.
Ghost Ship se rapprochera de laboratoires de recherche tels le Marine robotics centrum (VLIZ) à Ostende et les laboratoires hydrauliques de Delft et d'Anvers. Inspiré par "Ship of Fools / The Dockers' Museum" d'Allan Sekula, conservé par le Musée d'Art Contemporain d'Anvers (Mukha), ce projet propose également de ré-ouvrir des pistes de recherches laissées en friche par le photographe américain comme sa visite de l'ascenseur à péniches de Strépy-Thieu (2005), reliant les voies navigables de l’Escaut et du Rhin. Cette même année, Bart De Wever, actuel premier ministre belge, alors leader d'un petit parti flamand nationaliste, avait organisé devant l'ascenseur de Strépy un happening politique en camion dénonçant le gaspillage de l'argent public. Ghost Ship propose de revisiter cet épisode sous la forme d'un re-enactement documentaire et d'un dispositif d'exposition mobile, le "Trucker's Museum".
Jean-Louis Schoellkopf
Présence de Peugeot (Stellantis) dans la région Montbéliard, Sochaux, Mulhouse; traces, portraits et paysages
Le projet relève d’une étude historique, géographique et sociologique de la présence industrielle de Stellantis (Peugeot) dans le territoire.
Il s’inscrit dans la continuité de mon travail de ces cinquante dernières années. J’ai documenté l’impact de l’activité industrielle sur le territoire, les gens et la culture à Saint-Etienne dans les années 70, à Ludwigshafen en 2015, à Louviers dans les années 2000 mais encore à Hayange et Liévin dans un contexte post-industriel.
Il s'agira ici de documenter les traces de l'activité industrielle liée à la présence de l'industrie automobile dans le pôle Montbéliard-Belfort-Mulhouse d'abord dans la géographie, puis dans la dimension sociale (culture et traditions ouvrières). Je prévois de demander la coopération de l'entreprise Stellantis pour photographier dans les sites industriels (idéalement).
Xavier Schwebel
Between two seas
Ce projet prend pour point de départ le futur canal reliant la mer Noire à la mer de Marmara, voulu par Recep Tayyip Erdoğan sur la rive européenne d’Istanbul. Ce projet d’infrastructure transforme déjà un territoire rural traversé par d’importants enjeux environnementaux et sociaux.
Je souhaite composer une série mêlant paysages dénués de présence humaine, fragments signifiants et portraits réalisés en dialogue avec les habitants ou riverains. Je veux montrer la manière dont les usages et les corps résistent dans leurs présences et leurs postures au basculement en cours.
Mon travail photographique explorera l’esprit d’un lieu au seuil d’une transformation majeure et les tensions entre ce qui est visible et ce qui agit en profondeur dans ce moment de bascule entre présent vécu et futur projeté. Il interrogera la manière dont ces transformations affectent les usages, les imaginaires et les équilibres du vivant.
Gaëtan Soerensen
Another green line
Ce projet documentaire explore la ligne verte à Chypre non comme une frontière mais comme un territoire complexe et vivant, un « tiers-paysage » selon Gilles Clément. La ligne verte apparaît comme un espace fragmenté, inaccessible, un jardin minéral où se croisent séparation et résistance.
Ma recherche photographique tente de révéler cette épaisseur à travers les dispositifs de division : miradors, clôtures, postes de contrôle, panneaux obsolètes, mais aussi à travers les signes de vie qui la contournent ou la transcendent : bord de route, végétation, infrastructures partagées, usages détournés ou exceptions pour certains civils. Il s’agit de documenter l’impact d’une frontière au cœur de l’Europe, sa gestion et son devenir. La ligne verte cesse alors d’être un simple tracé pour devenir un espace multiple, riche de signes et d’interprétations.
Eleonora Strano
Refaire surface
Faire surface est un projet photographique mené entre Saint-Pierre-et-Miquelon et Terre-Neuve. À partir d’une inquiétude liée à la transformation rapide du littoral de Miquelon — où la montée des eaux rend nécessaire le déplacement du village — le projet interroge la manière dont nous habitons des territoires fragiles et changeants.
Au fil de mes recherche, j’ai découvert une histoire peu connue : celle d’une ancienne alliance entre les habitants français de l’archipel et les communautés mi’kmaq de Terre-Neuve. Cette relation est notamment symbolisée par un canoë mi’kmaq conservé dans l’église de Miquelon.
À la suite de ces recherches, j’ai été invitée à séjourner à Conne River par le chef mi’kmaq Mise’l Joe. Cette rencontre constituera la première étape du projet : un temps d’écoute et d’apprentissage autour de la manière dont la cosmogonie mi’kmaq envisage les relations entre humains, mer, animaux et esprits, et comment ces savoirs accompagnent aujourd’hui les transformations environnementales.
Nourri par cette expérience, le travail prendra ensuite la forme d’une recherche photographique expérimentale à Miquelon : projections sur textiles, superpositions, longues expositions et captations nocturnes. L’image y apparaît comme une surface instable où se croisent mémoire, paysage et récits invisibles.
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Dernière mise à jour le 27 juillet 2026