Sous l'Amazone coule un fleuve

40 artistes de la collection du FRAC Auvergne
Exposition
Arts plastiques
FRAC Auvergne Clermont-Ferrand

Eric Poitevin, Sans titre, 1994, Cibachrome, 170 x 210, Collection FRAC Auvergne

 Lors d’un entretien avec Laure Adler sur France Culture1, l’écrivain Philippe Djian était invité
à s’exprimer sur la question du style en littérature : «Il est très compliqué de parler du style,
de la langue, d’expliquer ce que c’est. On a découvert un fleuve énorme sous l’Amazone,
beaucoup plus grand : c’est ça la langue. Quand vous lisez une histoire, le petit fleuve qui
est au-dessus peut être sympathique (miroitement, tranquillité...), mais si cette chose est
capable de transformer votre vie c’est parce qu’il y a quelque chose en dessous, et ce
sont souvent des textes dont les histoires ne nous ont pas spécialement marqué. C’est
comme les infrasons : je crois qu’il y a un infra-récit, qu’il y a quelque chose en-dessous.
Si la littérature ne sert pas à ça, elle ne sert à rien. Si vous voulez des histoires, achetez les
journaux, il y a plein d’histoires dans les journaux. Si vous allez vers la littérature, n’y allez
pas pour lire des histoires. Ce qui est important, pour un auteur, c’est de mettre au point une
langue et un style.»
La littérature et, par extension, l’art dans sa totalité n’ont pas pour finalité de raconter des
histoires et, inversement, les histoires n’ont pas nécessairement besoin de l’art pour être
racontées. Marcel Proust ne dit rien d’autre quand, dans à la Recherche du temps perdu,
il montre son personnage définitivement bouleversé par la vision des tableaux d’Auguste
Renoir, à tel point que sa vision de la réalité s’en trouve définitivement modifiée : les
femmes sont devenues des Renoir, les voitures, l’eau, le ciel sont devenus des Renoir2….
Le monde n’est plus le même avant et après les tableaux de Renoir, non pas que Renoir
ait créé une nouvelle image du monde ou qu’il ait raconté telle ou telle histoire inédite :
le bouleversement provient de la langue picturale elle-même. Quelque chose s’est passé
avec ces peintures, leur intonation, le vibratile de leurs couleurs, et un filtre nouveau s’est
déposé sur la réalité, comme une lentille polarisante. C’est ce que le philosophe Gilles
Deleuze appelle, dans son livre Critique et clinique, l’ «opération poétique», un état singulier
de la langue qui «tremble de tous ses membres». Cela signifie que comprendre une oeuvre
d’art, ce n’est plus seulement la considérer dans sa signification ou dans une supposée
logique mais admettre qu’elle soit la résultante d’une «opération poétique» par laquelle la
langue «n’est plus seulement une instance de connaissance mais qu’elle devient, par le style,
une puissance.»3 La très belle image de ce fleuve invisible, qui se déploie à 4000 mètres de
profondeur, bien plus lent mais bien plus vaste que l’Amazone constitue le point de départ de
cette exposition qui rassemble plus de 60 oeuvres réalisées par une quarantaine d’artistes
de la collection du FRAC Auvergne.

Les espaces du rez-de-chaussée regroupent des oeuvres qui entretiennent une relation
spécifique au cinéma et au statut de l’image. Si certaines d’entre elles citent explicitement
des films - The Departed de Scorsese, Vertigo d’Hitchcock, Fight Club de Fincher, Blow Up
d’Antonioni, elles posent avant toute chose la question de la langue cinématographique
et de ses extensions vers les autres arts que sont la peinture, la photographie, le dessin,
la vidéo ou la sculpture et doivent permettre de tenter de répondre à ces trois questions
qui sont les fondements de l’histoire du cinéma : qu’y a-t-il sur l’image, qu’y a-t-il derrière
l’image, comment puis-je m’insérer dans l’image ?
Le premier étage pourra donner le sentiment que les oeuvres se déploient selon deux
voies toujours parallèles qui, au final, constituent deux manières possibles d’appréhender
ce parcours. L’une, narrative en apparence, conduit le spectateur d’un rapport ombre/
lumière (première salle) jusqu’à l’abstraction (dernière salle) en passant par le contemplatif,
le paysage, la déambulation, le documentaire, le sensible. L’autre voie est plus souterraine :
des images dédoublées de la première salle, jusqu’à la dernière peinture de ce parcours,
cette seconde manière d’aborder l’exposition tente de rejoindre ce fleuve souterrain qui
est celui de la langue, du style, de la puissance qui se dissimule derrière les oeuvres. Si,
pour Gauguin (évoquant la peinture de Cézanne), « rien ne ressemble plus à une croûte
qu’un chef-d’oeuvre », il faut admettre que la force de l’art ne réside pas uniquement à la
surface des choses et que, sans doute, sous l’Amazone coule un fleuve. Le philosophe Gilles
Deleuze dit d’édith Piaf qu’«elle avait ce truc de chanter faux et de rattraper perpétuellement
la fausse note, cette espèce de système en déséquilibre où on ne cesse pas de rattraper,
parce que ça me paraît être le cas de tout style»4 et l’on pourrait dire, à l’inverse, que le rock
est un mouvement mélodique opposé à celui de Piaf, où l’on commence par chanter juste
pour faire dérailler la voix en fin de phrase : nous ne sommes pas très éloignés dans les deux
cas de certaines oeuvres qui figurent dans la toute dernière salle de cette exposition...
Enfin, ajoutons que les oeuvres n’ont de sens que parce qu’elles ont cette formidable et
étonnante capacité à déplacer nos perceptions, parce que leur signification n’est pas celle
des mots employés pour les décrire (et les notices qui constituent ce livret n’ont qu’une
valeur très relative), parce que le souvenir que nous gardons des oeuvres et la manière dont
celles-ci surgissent inopinément dans notre mémoire obéissent assurément au profond et
lent mouvement d’un fleuve inexprimable qui donne à l’art sa valeur absolue.
Jean-Charles Vergne.

 

Commissaires d'exposition

Autres artistes présentés

Walter Swennen
Achyara Vyakul
Adrian Paci
Bjarne Melgaard
Elly Strik
AK Dolven
Andreas Eriksson
Gilgian Gelzer
Lydia Gifford
Al Martin
Jonathan Pornin


Partenaires

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Mécénat

Crédit Agricole Centre France Atalante Productions Carré Magma

Horaires

du mardi au samedi de 14h à 18h le dimanche de 15h à 18h fermeture jours fériés et lundis

Adresse

FRAC Auvergne 6 rue du Terrail 63000 Clermont-Ferrand France

Comment s'y rendre

Accès mobilité réduite
Dernière mise à jour le 2 mars 2020