Romain Bobichon

soleil.je
Exposition
Arts plastiques
Florence Loewy Paris 03
Romain Bobichon, Tempo, 2021, Huile sur tolile

soleil.je ("soleil point je" dans la bouche).

Le titre de la première exposition personnelle de l'artiste Romain Bobichon à la Galerie Florence Loewy, provient d'une erreur de frappe d'une mère, celle de l'artiste, écrivant trop vite sur le clavier de son ordinateur. Il évoque à la fois l'une des étoiles les plus puissantes de l'univers et une valeur référentielle, au plus proche de notre for intérieur : le pronom personnel de notre individualité face au monde. Deux pôles de valeurs aux antipodes l'une de l'autre, liés ou séparés par un point qui ne met fin à rien, bien au contraire.

Avant de m'endormir, il m'arrive parfois de jouer avec les formes nuancées de gris qui se dessinent dans l'infini paysage obscur de mes paupières fermées. Enfant, je me pensais maître de ces abstractions liquides, de ces matières parfois granuleuses, parfois lisses. Travaillant durement à atténuer les formes rugueuses pour en créer une matière soyeuse comme de l'huile, avant de pouvoir enfin m'endormir dans ce monochrome dont la couleur (#16161D) porte un nom : eigengrau (« gris intrinsèque » en allemand). Cette couleur est celle d'un noir impossible. Elle se manifeste dans un contexte de non-vision, par l'apparition de photons lumineux dans l'obscurité. Cette couleur est le souvenir d'un gris mental, d'une lumière dans la rétine.
Dans les peintures de Romain Bobichon, les gris sont colorés dans des nuances obscures, presque boueuses. Ce phénomène de la peinture, parfois incontrôlé, provient des agrégats de la matière, des rencontres entre des couleurs. Des couleurs néanmoins choisies, autant que les formats de châssis choisis, les temporalités de travail, elles, partiellement choisies. Alors que les mesures de son corps, de ses mains, de son buste, ne sont pas choisies. Les gestes sont soumis à l'intuition de ce corps, de ces mains. Les conditions de travail sont variables : d'une économie instable à une lumière naturelle changeante. L'esprit est nourri d'histoires collectives du jour et de lectures solitaires de nuit.

C'est l'été et les toiles sèchent dans l'atelier. Je pourrais vous décrire dans ce texte ce que j'y ai vu : les formats, les couleurs, les matières, les formes. Mais une description textuelle de ces peintures ne témoignerait en rien d'une représentation exacte de celles que vous voyez aujourd'hui en lisant ces mots. De la même manière que vous et moi n'avons pas un spectre visuel identique, et que nos yeux ne lisent pas les mêmes nuances qui se jouent en transparence, le langage que j'aurai utilisé pour décrire partiellement ces peintures, aurait été troublé par ma subjectivité et mes émotions personnelles. D'autre part, le phénomène pictural qui se joue dans chacune des peintures et qui se produit encore à l'heure où j'écris : couches après couches, recouvrant une peinture après l'autre, ne me permettrait pas d'en faire une image mentale figée. Quoi qu'il en soit, il est évident que si je pouvais écrire les peintures de Romain Bobichon, elles n'auraient pas lieu d'être accrochées sous vos yeux. Pourtant le silence n'est pas de mise et ces mots sont bien plus issus d'une relation, vécue contextuellement avec les oeuvres et les pensées partagées avec Romain, qu'une vaine recherche d'utopie sémiotique (recherche de signes, pour les lire et les dire). Ce texte est ainsi à appréhender comme un commentaire sur une relation superposant (encore une histoire de couches) deux présences : celle de la couleur et celle du langage.

Si Romain Bobichon n'emprunte rien aux éléments du réel, il porte une attention particulière à ses pensées pour les autres (artistes), qu'il convoque comme des amix de passages, plus que des repères chronologiques dans l'histoire de l'art. Il les convoque pour se promener avec elleux dans l'histoire des formes et des couleurs. À la fin de la journée, il les quitte sans regrets et revient dans la solitude de son atelier. Dans les peintures sédimentaires de Romain Bobichon, il y a des strates d'histoires cachées en elles, comme en lui-même. Elles révèlent sa subjectivité dans leur ensemble et leurs relations, qui se tissent dans cet espace temps qu'il leur dédie, comme des variations uniques d'elles-mêmes. Toutes ces couches de relations, de conditions, de pulsions non-contrôlées, surgissent comme "une surprise qui (lui dit) quelque chose (qu'il ne savait) pas déjà" (1) . Les couleurs se parlent, "se bloquent entre elles, elles se contredisent ; elles vivent et meurent au gré de mouvements de destruction et de reconstruction perpétuelle" (2) . Elles sont relationnelles, elles circulent entre elles, entre vous et moi. Le recouvrement d'une peinture après l'autre sur cette même toile, crée une vibration, un bruit visuel, perceptible selon l'attention portée à ces surfaces qui gardent en mémoire les précédentes, comme des soeurs d'une autre génération ou des expériences passées qui résistent au temps.

Avez-vous déjà essayé d'identifier précisément chaque instrument d'un orchestre, chaque rang qui émet et compose une symphonie ? Ce n'est pas tant cette identification qui compte, que le résultat même de l'écoute et ici, de la vision. De même que les objets hétéroclites, qui nourrissent le collectionnisme des syllogomanes (des gens qui gardent tout ou qui ne jettent rien), n'ont pas de liens entre eux si ce n'est leur relation avec le corps de leur accumulateur·rice qui vit dans les derniers espaces de vides de son habitat envahi. L'abstraction pourrait-elle être une forme de syndrôme de Diogène pictural ? Cannibalisant des souvenirs de formes et de couleurs, assemblés et mélangés dans les transparences de la peinture. L'accumulation de chaque forme, de chaque de couleur, de chaque tonalité musicale crée la cohérence sonore et la perception visuelle d'un ensemble homogène, harmonieux ou dissonant selon l'intention de l'écriture, se répondant dans les interstices des silences, des un·es et des autres.

Certaines personnes comblent le vide par la parole afin de créer un lien constant avec l'autre, comme si le silence altérait le lien entre les corps et les esprits. D'autres, apprécient le vide entre elles et eux. Ils et elles s'entendent dans un vide sonore partagé, qui ralentit la discussion. Ce silence crée un lien dans la réception d'informations issues de la discussion, qui précède celui-ci. L'espace vide est une des conditions de la relation que Romain Bobichon crée avec ses peintures. Il devient un seuil entre lui et elles, entre elles, entre elles et nous. Il est à la fois le chef d'orchestre de ses pensées picturales et l'amix qui crée le lien intime entre chacune d'elles, naissant respectivement dans le contexte de ses ateliers : aujourd'hui situé à Saint-Beauzile, hier à Carquefou, et demain ?

Romain Bobichon évoque dans nos discussions l'artiste, théoricien et activiste Tetsuo Kogawa, qui témoigne de son expérience au sein du mouvement des radios libres japonaises du début des années 1980. Kogawa ré-invente les rapports d'émission et de réception des ondes radiophoniques : du broad-casting (diffusion massive) à la notion de narrow-casting (diffusion restreinte) impliquant une relation plus intime avec les récepteu·rices situé·es dans des périmètres intimes de la ville, s'adressant à un ensemble de personnes situées et impliquées. Nous pouvons donc situer l'origine et l'adresse de la parole. Romain Bobichon tente également de comprendre et d'appréhender ces rapports d'émissions et de réceptions (massive/restreinte) du geste pictural : d'où et pour qui je parle ? d'où et pour qui je peins ? Comme les signes de ponctuation invisibles, qui dictent le rythme de notre énonciation (on ne les voit pas, mais ils nous parlent), l'abstraction, si elle n'abrite pas de signes, n'est pourtant pas muette. Alors comme la bouche, qui nous permet le partage de la pensée, la main pourrait transmettre une pensée picturale, au-delà de l'écriture. Si la main libère la parole, la peinture murmure-t-elle à mes yeux, des pensées sur le bout des doigts ?

Liza Maignan

 

1. SILLMAN Amy, Faux Pas. Écrits et Dessins, traduit et édité par Charlotte Houette, François Lancien-Guilberteau et Benjamin Thorel, After8Books, Paris, 2022 p. 76
2. Ibid.

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Florence Loewy 9-11 rue de Thorigny 75003 Paris 03 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 13 octobre 2022