À propos d’une œuvre d’Emile Signol

Par Virginie Inguenaud
Emile Signol, La Religion chrétienne vient au secours des affligés et leur donne la résignation, 1836

Emile Signol (1804-1892), La Religion chrétienne vient au secours des affligés et leur donne la résignation, 1836 (FNAC PFH-6860). Lubersac, église paroissiale, déposé en 1838.

Le journal « L’Artiste » décrit ainsi le tableau en 1837 : « Il [Emile Signol] a représenté dans une toile de grande dimension un prêtre priant avec une famille éplorée qui se lamente auprès du lit d'un moribond ; la Religion et la Résignation, au milieu d'un nuage, dominent cette scène de deuil et de recueillement ». Représentée le regard baissé, la tête ceinte d’une couronne d’épines et tenant un roseau de la main droite, la figure de la Résignation reprend les attributs du Christ en « Ecce Homo » tandis que l’agneau aux pattes liées évoque saint Jean-Baptiste. Signol fait ici preuve d’une louable inventivité sur le plan iconographique car la Résignation, fort peu montrée en peinture, est absente des grands manuels d’iconologie, tant de l’ancien régime que du début du XIXe siècle.

Un important tableau d’Emile Signol, La Religion chrétienne vient au secours des affligés et leur donne la résignation, propriété de l’Etat depuis 1837, est visible dans l’église de Lubersac en Corrèze depuis la fin des années 1830. Pourtant, cette vaste composition (352 x 456 cm), bien connue des milieux érudits, n’avait pas encore été portée sur les registres d’inventaire du fonds national d’art contemporain. Explications et retour sur cette acquisition ancienne.

Une question de sources

Le fonds national d’art contemporain ne détenant de registres d’inventaire que depuis 1860, il convient de faire appel à d’autres sources pour reconstituer la liste des achats effectués par l’Etat depuis la fin du XVIIIe siècle auprès d’artistes vivants. Les pièces anciennes témoignant de la vie du service ont été versées aux Archives Nationales et composent une bonne part des dossiers de la série F21 (Beaux-Arts), principale source d’information pour reconstituer un inventaire rétrospectif. Cependant, la conservation des documents étant parfois aléatoire, nulle pièce de cette série ne venait confirmer l’acquisition par l’Etat de La Religion […], ni ne précisait son lieu de dépôt, qui était cependant connu grâce à certaines publications. C’est l’exploitation de la série F4 (comptabilité du Ministère de l’Intérieur) qui a permis de retrouver la trace du paiement effectué par l’Etat à l’artiste. Grâce au pointage de ces données, outre cette huile sur toile de grand format, ont ainsi pu émerger de nombreuses autres œuvres appartenant bien à l’Etat, mais jamais inventoriées jusqu’à présent.

De Rome à Paris et de Paris à Lubersac

Né à Paris en 1804, élève de Gros et de Blondel, titulaire du Prix de Rome en 1830 avec Méléagre reprenant les armes à la sollicitation de son épouse (coll. de l’E.N.S.B.A.), Emile Signol se trouvait encore en Italie lorsqu’il commença à peindre La Religion […]. Ébauchée à Rome, achevée en 1836 à Paris, notre œuvre devait être présentée à l’exposition des ouvrages des pensionnaires de la Villa Médicis mais n’y parut cependant pas, l’artiste ayant dû répondre à d’autres sollicitations qui l’empêchèrent de terminer l’ouvrage à temps, La Religion […] fut exposée au Salon de 1837 sous le n°1676. Achetée par l’Etat à cette occasion et payée à l’artiste 2500 francs le 16 octobre 1837, l’œuvre ne profita à la commune de Lubersac qu’à partir de 1838 à la suite de la recommandation d’un député de la Corrèze, selon les procédures et circuits habituels.

L'idéal de la peinture chrétienne selon Charles de Montalembert

Farouchement opposé au Romantisme, Emile Signol (1804-1892) avait rencontré un allié de poids en la personne du comte Charles de Montalembert (1810-1870), ardent défenseur d’un certain idéal religieux spécialement bien servi en peinture, selon lui, par les « Nazaréens », Johann Friedrich Overbeck (1789-1869) en tête. Charles de Montalembert était « triste que l’Allemagne puisse s’attribuer à elle seule la gloire de cette véritable et salutaire renaissance », quelques artistes français contemporains trouvèrent néanmoins grâce aux yeux de Montalembert, particulièrement Victor Orsel (1795-1850) et Emile Signol qui savaient produire « des œuvres si accomplies et si heureusement inspirées ». La critique française, déconcertée par ce style jugé trop froid et cette manière distante, fut bien moins enthousiaste, évoquant tour à tour un discordant « mélange du style classique et des abstractions chrétiennes » ou « un système bâtard qui transforme la religion en fiction poétique ». Si le contenu idéologique de la La Religion […] prête à maints commentaires, ce sont les indéniables qualités iconographiques, artistiques et techniques de l’œuvre qui lui ont valu d’être classée au titre des monuments historiques en 1988.

Virginie Inguenaud
Responsable des collections historiques (1791-1870)
Centre national des arts plastiques
 

Pour en savoir plus

MONTALEMBERT C. de, 1839, « De l’état actuel de l’art religieux en France, 1837 », in Du vandalisme et du catholicisme dans l’art (fragmens) (sic), Paris, pp. 159-204.

CAFFORT M., 1986, « Un nazaréen français : Emile Signol », La Revue de l’Art n°74, pp.47-54.

CAFFORT M., 2009, Les Nazaréens français : théorie et pratique de la peinture religieuse au XIXe siècle, Rennes, pp. 171-173.

DUCLOUX M., 1996, Les chroniques du temps retrouvés à Lubersac, Brive, pp. 74-75.

DULAC-ROORYCK I., 1987, « Correspondance. Contribution à l’identification d’un tableau perdu d’Emile Signol », La Revue de l’Art n°78, pp. 96-97.

Le journal « L’Artiste » décrit ainsi le tableau en 1837 : « Il [Emile Signol] a représenté dans une toile de grande dimension un prêtre priant avec une famille éplorée qui se lamente auprès du lit d'un moribond ; la Religion et la Résignation, au milieu d'un nuage, dominent cette scène de deuil et de recueillement ». Représentée le regard baissé, la tête ceinte d’une couronne d’épines et tenant un roseau de la main droite, la figure de la Résignation reprend les attributs du Christ en « Ecce Homo » tandis que l’agneau aux pattes liées évoque saint Jean-Baptiste. Signol fait ici preuve d’une louable inventivité sur le plan iconographique car la Résignation, fort peu montrée en peinture, est absente des grands manuels d’iconologie, tant de l’ancien régime que du début du XIXe siècle.

Dernière mise à jour le 29 avril 2020