Pierre Buraglio J1 vol 3 +...

Exposition
Arts plastiques
Galerie Catherine Putman Paris 04

La galerie présente une exposition de Pierre Buraglio : "J1 Vol 3 + ...". "J1 Vol 3" est le nouveau volet d'un journal en images que l'artiste a commencé en 2004. « J1, volume 1, volume 2 … Suite de Portefolios à petits tirages - en cours… Appelation obscure pour le plus grand nombre… De quoi, de qui s’agit-il ? Des enfants en bas âge entre 1940-1947, de leur carte d’alimentation. De moi même, par conséquent… Ce sont des dessins, des photos, de l’écriture, un tout que fédère le tirage au jet d’encre pigmentaire et des rehauts à la gouache. A suivre… » Pierre Buraglio, 18 décembre 2005 "J1 Vol 3" (2010) est un portefeuille de 14 estampes rehaussées à la main, liées à des souvenirs de la petite enfance, de la France pendant la guerre. Il est accompagné de deux tirés à part et de dessins originaux sur ces mêmes thèmes. Cette nouvelle édition fait suite aux deux précédents albums qui seront également exposés : "J1 Vol 1" (2004) et "J1 Vol 2" (2005). Dans ces trois portefeuilles, Pierre Buraglio a dessiné, coupé, collé, assemblé des images et des mots : sa maison, l’auto de son père, les bords de Marne ; onomatopées, phrases d’enfant, voix des soldats… Un texte d’Annette Becker*, historienne spécialiste des représentations culturelles de la guerre, accompagnera l’exposition. Parallèlement la galerie, qui édite les estampes de Pierre Buraglio depuis 1993, présentera une sélection de ses éditions : lithographies, monotypes, variations sur divers supports ("D’après… Poussin", "Autour de… Manet") ; accompagnée de dessins. * Annette Becker est professeure à l’Université de Nanterre (Paris X), spécialiste des violences extrêmes et des cultures de guerre. Elle a publié plusieurs ouvrages sur les intellectuels et les artistes en guerres mondiales (Apollinaire, une biographie de guerre, 2009).

Complément d'information

J1

Dès le « Premier volet d’une SUITE (en cours… sans fin…) » Pierre Buraglio s’interroge, avec ironie sur lui-même et sur le genre du Journal : tendresse pour ses proches, peurs et soulagements d’enfant. Il a quatre ans, sa mère se trouve subitement « prisonnière », enfermée dans « le petit endroit ». L’épisode est dérisoire, il le ressent sur un mode tragique : « De quoi se souvient-on » ? Ce Journal dessiné et collé, rehaussé de couleurs et de remarques écrites expose avec une grande subtilité ce que doit être une autobiographie : délibérer avec son passé, dans le morcellement et le collages de bribes de souvenirs familiaux, de fragments singuliers, retrouvés, rappelés, racontés. Souvenirs attachés aux récits des témoins-écrivains, (Paul Nizan, mort en 40, Georgescale Hyvernaud, le prisonnier), à ceux des témoins-historiens, (Marc Bloch, citoyen et résistant). S’y ajoute ce que PB devenu adulte a lu, appris, vu, oublié, redécouvert, refoulé, y compris parmi les artistes qu’il reprend en hommage : Otto Dix –un peintre combattant, l’autre guerre, la grande -, Hélion, Mario Merz, d’un igloo l’autre. La catalyse se produit dans ses pages : dessins, photographies, textes dactylographiés ou manuscrits, croquis, gribouillis d’enfant, plans. Les citations empruntées à Hubert Lucot donnent une clé d’interprétation : « Il s’agit de compacter et de traverser, de rendre son importance à l’instant. Il faut voir en lui un absolu, faire sentir d’où il provient et dessiner des prolongements. (…) Je sais que j’invente aujourd’hui ce détail. » Détail de l’instant ; instant du détail. On pourrait rajouter un extrait de La peau et les os de G.Hyvernaud, superbe leçon d’histoire que Buraglio fait sienne: « L’homme complique tout. Dès que l’acteur, celui qui y était s’en mêle, on ne s’y reconnaît plus, on ne peut plus s’en sortir. Il dérange les belles perspectives historiques avec sa façon à lui de mettre les détails en place, et jamais à la bonne place. (…) L’histoire des historiens n’a pas d’odeur. » Celle de PB si ; au-delà de l’odorat, c’est tous les sens qu’il provoque.
Pierre Buraglio est né en 1939. Date de naissance en date de guerre. Drôle de guerre, mesures de guerre. En mars 1940, premières restrictions alimentaires, classification dans l’air du temps – les marchandises, bientôt les hommes - cartes de rationnement. Pierre a un an, il entre dans la « catégorie E: Enfants des deux sexes âgés de moins de trois ans. » Etrange défaite, occupation, 1941, 1942. PB est désormais à l’âge du « J1: Enfants des deux sexes âgés de trois à 6 ans révolus. » Le titre s’impose, J1 ; c’est le temps d’une équation : guerre = avoir faim. On mange des ersatz de sucre, - drôle de nom que saccharine, presque le goût du « flytox », des ersatz de légumes, ces « rutabaga, topinambour », plantes qui n’apparaissent bizarrement qu’en temps de guerre. Ecrire, ne pas dessiner, ne pas représenter, surtout pas ; une « grenadine à l’eau », des « crêpes à l’eau ». Enfin un jour, quand tout est fini, un « éclair », foudroîment du chocolat, une page complète pour la représentation du délice pâtissier. Ersatz de vêtements, bas simulés et jambes teintes, semelles de bois. Ersatz d’êtres humains marqués comme des animaux, étoile jaune aperçue, ce n’est pas le soleil du dessin. Jouer à la guerre dans le jeu cruel de la guerre.
Le petit garçon a la chance de vivre dans un cocon, la maison construite par son grand-père que l’artiste habite toujours aujourd’hui. Contrairement à tant d’enfants en temps de guerre il habite un réel foyer, même s’il n’est plus que féminin : mère, grand-mère, tantes, et une cousine très chère dédicataire du premier volet, Pouny. Dans de nombreuses représentations reviennent le balcon, le petit jardin, un appentis. Héritage de constructeurs, maçons italiens, architectes, maîtres-d’œuvre. Vivre c’est construire et aussi tenir bon sur le front domestique, littéralement celui de la maison, domus. Mais la guerre, elle, déconstruit, brise, fait sauter la cellule familiale, bombarde les villes. Une tuile sur le crâne, souvenir réinventé de blessure à la tête, guerre d’Apollinaire, l’autre, la première. Gaz. Fusées. Un V2 jusqu’à Maison-AIfort . Il ne reste qu’à se réfugier dans la cave-abri de la maison, sous le regard du trop grand immeuble voisin, défense passive dans l’est parisien.
Le père, prisonnier, loin, en Allemagne, l’oncle Emile, à l’appétit d’ogre, a dû sourire du nom de son groupe de résistance, Pantagruel. Il est arrêté, interné à Fresnes. Le volume 3 nous emmène de 1944 à 1946 : dernières tentatives des Nazis et de la Milice, derniers enfants juifs arrachés à leur mère, derniers convois de déportés, le Fort de Charenton miné et sauvé par l’héroïsme de l’artificier Henri François. Associations de sons, d’idées, d’images. Les mitraillettes, la patinette, la trottinette de l’enfant, les éléphants de Vincennes. Onomatopées : Zazou Zavatta, FIFI, Youpala, Zig-zig. (Une mère se fait « sauter » par les Américains, son enfant est renversé par les mêmes ; encore une blessure à la tête, une trépanation.) Libérateurs en jeep, hommes, vengeances viriles, femmes tondues. L’héroïsme des résistants, le topos aussi, la traction noire –celle de Pierrot le Fou, croix de Lorraine en plus, le sexe, tarifié ou pas, les grenades. En forme de pénis.
Retour du père, pour lequel l’enfant catholique a tant prié ; foi à la Giotto. Fin du camp de prisonnier pour le bâtisseur et nouvelle équation : retour = reconstruction. En Normandie cette fois. La plage, la mer, le ciel, une tour historique, pas un mirador, La-Haye-du-Puits. Ruines. Cela s’appelle désormais dommages de guerre. Destructions, oreilles décollées de l’enfant, métonymie personnelle des déplacements mondiaux, des bouleversements. Et des blockhaus, des bunkers. Restes du mur de l’Atlantique. Le fils devient artiste aux côtés de son père qui arpente les villages pour remodeler les maisons détruites à la vie. Je dessinerai des Blokoss.
Pour Pierre Buraglio qui a dû un jour de 2010 casser un carreau là où sa mère fut autrefois « prisonnière », avec admiration et gratitude.
Annette BECKER, Mai 2010



* Annette Becker est professeure à l’Université de Nanterre (Paris X), spécialiste des violences extrêmes et des cultures de guerre. Elle a publié plusieurs ouvrages sur les intellectuels et les artistes en guerres mondiales (Apollinaire, une biographie de guerre, 2009).

Artistes

Adresse

Galerie Catherine Putman 40 rue Quincampoix 75004 Paris 04 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020