Marc Chagall, Plafond de l'Opéra Garnier à Paris

Marc Chagall, Le soleil, s.d. Ensemble de 12 panneaux latéraux destinés au plafond du théâtre de l'Opéra Garnier, Paris 9e (Achat par commande à l'artiste en 1964, Inv. : FNAC 28495 (1 à 12)).

Comptant près de 102 500 œuvres achetées aux artistes vivants, la collection est le reflet de « l’art en train de se faire ». De nature discontinue, elle est aussi curieuse et surprenante. Au fil des modifications administratives et des rattachements à différents ministères, le service chargé d’acquérir les œuvres au nom de l'État prend des noms différents. Depuis 1982, c’est le Centre national des arts plastiques qui les acquiert au nom de l’État, dans tous les domaines liés aux arts visuels.

Le dépôt de l’Etat

À la fin du XVIIIe siècle, les peintures des collections royales et les saisies des biens des émigrés sont présentées au Museum central des arts (1793) à Paris et dans les musées des provinces, en train de se construire. Une ligne budgétaire se met en place, destinée à l’« encouragement » des talents naissants et à la promotion d’un art susceptible d’éduquer les citoyens. Il se crée une organisation de diffusion des œuvres d’une « collection sans mur » qui prend le nom de « dépôt de l’État ». Dès 1791, un budget propre est distingué de celui des musées pour acquérir ces œuvres – originales ou copies – au nom de l’État et les déposer en institutions.
Au cours du siècle suivant, le service chargé d’acheter ou de commander des œuvres change souvent de nom : « Division des beaux-arts, des sciences et des spectacles » en 1791, « Bureau de l’encouragement des arts » en 1879 puis « Bureau des travaux d’art » en 1882. Ses missions s’affirment : encourager et soutenir les artistes vivants.
Le Bureau des travaux d’art reste une des grandes divisions du secrétariat d’État aux Beaux-arts jusqu’en 1961. Il y porte alors quelques projets d’envergure, comme la création du Musée national d’art moderne, celle du Palais de Tokyo dans les années 1940, et la préfiguration du Centre Georges Pompidou avant 1977. Sa politique d’acquisition devient ainsi plus intense mais aussi plus exigeante.
Avec l’Exposition Universelle en 1937 et la période du Front Populaire, l’art vivant a la côte : pour remédier au retard de la France, l’État acquiert plus de 1000 œuvres pour la seule année 1937, contre 477 l’année précédente.
Malgré la Seconde Guerre mondiale, cette politique d’achats ne faiblit pas avec une moyenne de 450 œuvres par an entre 1940 et 1945. Il faut pourtant attendre le milieu des années 1940 pour que les achats hors Salons deviennent majoritaires et que la commission d’achats prenne pleinement en compte les œuvres vues dans les ateliers, les expositions, les ventes. C’est la fin du règne sans conteste de l’Académie sur la politique artistique de l’État. Une attention immédiate est alors portée à l’avant-garde, comme la Nouvelle École de Paris. Des achats rétrospectifs sont opérés pour tenter de combler les lacunes d’acquisitions.

Ouverture sur la création contemporaine

Avec l’« ère Malraux » (1960-1976) et la création du ministère des Affaires culturelles en 1959, une politique d’acquisition ouverte et attentive à la création contemporaine est mise en place. En 1962, le service de la création artistique naît sous la direction de Bernard Anthonioz et intègre le Bureau des travaux d’art. À cette période, sont également mis en place un bureau des travaux de décoration des édifices publics et une commission de la création artistique, « chargée de proposer au Ministre l’acquisition ou la commande d’œuvres d’art ».
Des établissements favorables à une politique d’achats tournée vers l’art vivant se créent (Centre national d’art contemporain, 1969) ainsi que des revues et des lieux d’exposition dédiés à l’art contemporain. Par un travail de prospection, les achats se font simultanément aux manifestations fondatrices des groupes et des mouvements artistiques inscrits aujourd’hui dans l’histoire. Des mouvements parfois aussi politiques qu’artistiques, à l’image de la Figuration narrative ou du Nouveau Réalisme. Paris étant un foyer d’artistes internationaux, la scène contemporaine étrangère ne tarde pas à intégrer la collection : une œuvre de Francis Bacon est acquise en 1968 et Alexander Calder est sélectionné en 1964 et 1969 puis Louise Nevelson, Mark Tobey, Sam Francis, Mark Rothko, Georges Segal ou Claes Oldenburg au cours de la décennie.

Quand le projet du Centre Pompidou est lancé en 1969, une grande partie du budget d’acquisition est allouée à la constitution d’une collection pour le futur Centre (son budget d’acquisition est autonome dès 1974). Parallèlement à cette politique active d’acquisition d’œuvres muséales, l’achat d’œuvres destinées aux dépôts institutionnels est maintenu. Pour pallier un budget bien entamé, l’État s’appuie sur les donations ou sur les dations et acquiert beaucoup d’œuvres graphiques peu coûteuses. Il découvre également de jeunes artistes prometteurs, comme Bernar Venet, Christian Boltanski, Annette Messager ou Daniel Dezeuze. En assurant une politique de suivi des artistes tout au long de leur carrière, un fonds représentatif de leur travail, dans la durée et la variété de ses modes d’expression est constitué. L’État achète aussi des œuvres secondaires d’un artiste en difficulté économique : une politique qui est menée jusqu’à la création d’un système de sécurité sociale pour les artistes en 1977. Alors que le Centre Pompidou ouvre en 1977, la collection de l’État porte dorénavant le nom de « Fonds national d’art contemporain » (arrêté de Michel Guy du 25 avril 1976).

Affirmation d’une politique culturelle

Depuis le début des années 1980, la politique d’acquisition se structure et s’intensifie en faveur de la création contemporaine. L’importance des moyens financiers consacrés par le gouvernement à la culture et notamment aux arts plastiques constitue l’un des traits saillants de la politique menée à partir de 1982 en France.
Le Fonds national d’art contemporain, à la fois collection et service administratif, est alors placé sous la tutelle de la Délégation aux arts plastiques (devenue Direction générale de la création artistique en 2010) du ministère. Avec cette appellation, le principe des acquisitions d’œuvres  à des artistes vivants est posé : la collection enregistre toute la diversité des pratiques et des démarches artistiques actuelles dans les arts visuels.
On y distingue :
- la période « historique » de 1791 (date de création de la ligne budgétaire autorisant la république naissante à acquérir les artistes vivants) à 1904 ;
- la période « moderne », de 1905 (exposition des « Fauves » au Salon d’Automne) à 1960 ;
- la période contemporaine, à partir des années 1960, qui s’ouvre aux arts décoratifs, métiers d'art, création industrielle, audiovisuel, vidéo, nouveaux médias, photographie, et design graphique.

En 1982, la collection est affectée au Centre national des arts plastiques, nouvel établissement public du ministère de la Culture et de la Communication (décret fondateur du 15 octobre 1982). Il est chargé d’enrichir, de conserver et de diffuser les œuvres de l’État. Cette diffusion de la création contemporaine s’inscrit alors dans la politique globale de décentralisation culturelle : entre 1981 et 1983, des Fonds régionaux d’art contemporain (un par région) et centres d’art sont en effet créés en France.
Le nombre d’acquisitions augmente considérablement en raison de l’accroissement du budget.  En 1982, des commissions consultatives chargées de donner un avis sur les propositions d’achat sont instituées au sein du Cnap. La réforme de 2015 instaure finalement une seule commission d’acquisitions et de commandes, divisée en 3 collèges :
- Arts plastiques ;
- Photographie et images ;
- Arts décoratifs, design et métiers d’art.
Présidée par la Directrice du Cnap, la commission est composée de 6 membres de l’administration, de 2 artistes - auteurs et de 6 personnalités extérieures choisies pour leurs compétences (des critiques d’art, des collectionneurs, des responsables de structures d’art contemporain, etc.). Ces membres sont renouvelés tous les trois ans.

La commande publique

Tout au long du XIXe siècle, l’histoire de la commande publique se résume à la « statuomanie » et aux souscriptions publiques. À l’échelle nationale et locale, des concours sont lancés pour la réalisation de monuments commémoratifs et d’hommages aux grands hommes. C’est pourquoi, au début du siècle suivant, les politiques publiques s’inscrivent dans cette tradition et privilégient les artistes issus des beaux-arts qui respectent les canons dictés par l’Académie et par le jury du Salon.
La commande trouve finalement son autonomie dans les années 1930 sous le gouvernement du Front populaire. Jean Zay, alors Ministre de l’éducation nationale et des beaux-arts, constitue une équipe engagée avec Jean Cassou, Georges Huisman et Louis Hautecoeur. Dans un nouvel état d’esprit, la commande publique s’ouvre à des artistes se situant en dehors de l’Académie (Fernand Léger, Auguste Herbin, les Delaunay,…). L’État commande un ensemble d’œuvres pour l’Exposition internationale des arts et techniques de 1937 à Paris.

En 1962, le service de la Création artistique du Ministère d’André Malraux est fondé. Il confie des commandes prestigieuses à des artistes réputés : Marc Chagall pour l’Opéra Garnier et André Masson pour le Théâtre de l’Odéon. Parallèlement, Bernard Anthonioz développe une politique de commandes passées à de jeunes artistes : Agam, Jean Tinguely, Jean Pierre Raynaud…
Le ministère des Affaires culturelles apporte son appui à certaines initiatives locales, comme le « musée sans murs », premier symposium de sculptures en France, organisé à Grenoble en 1967 pour les jeux Olympiques.
À partir de 1974, alors que Monique Faux est nommée conseillère aux arts plastiques dans le cadre de cette politique d’aménagement du territoire, un vaste programme de commandes dans les villes nouvelles se développe : l’artiste est invité à travailler pour l’espace public et avec des équipes pluridisciplinaires. Un dialogue nouveau s’engage avec l’aménageur, l’architecte, l’urbaniste, ou encore le paysagiste. Ce croisement de compétences est une des nouvelles orientations de la commande publique.

En 1983, la politique devient plus volontariste avec la mise en œuvre de la commande publique artistique du ministère de la Culture et de la Communication, stimulant la production d’art public. Une dotation dédiée se créé cette année-là. Maquettes, dessins, notes d’intention, images de synthèse ou vidéos forment un fonds atypique et hétérogène, géré par le Cnap, qui retrace le processus créatif à l’origine de la réalisation.
Le budget de la commande publique distinct des achats d’œuvres permet de mettre en place un cadre d’action unique destiné à favoriser la rencontre entre un artiste et un projet à caractère public.
L’impulsion portée par les services centraux du ministère de la Culture et de la Communication (Direction générale de la création artistique) et par son opérateur, le Cnap, dans les années 1980, permet aux collectivités avec les Directions régionales des affaires culturelles du Ministère d’initier à leur tour des programmes de commandes publiques. De nombreuses œuvres réparties sur l’ensemble du territoire témoignent de l’ampleur des réalisations.

Désormais conçue comme un outil mis à la disposition des artistes, la commande publique leur permet de réaliser des projets dont l’ampleur, l’originalité et le caractère expérimental ou utopique nécessitent un soutien particulier de la part de la collectivité. Ils ont ainsi la possibilité d’inventer, dans des lieux d’implantation divers, un nouveau rapport au public et au territoire.

Diffusion des œuvres en France et à l'étranger

Dès les premières décennies du XIXe siècle, les œuvres achetées ont vocation à être immédiatement mises en dépôt. Elles sont souvent identifiables par un cartouche portant la mention « Don du Roi », « Don de l’Empereur », « Don de la République » ou « Don de l’État », puis, vers la fin du siècle, par une appellation juridiquement plus correcte, « Envoi de l’État », puisque ces œuvres constituent des dépendances du domaine public et sont à ce titre inaliénables et imprescriptibles.
On évalue à plus de 55 000 les œuvres déposées dans toute la France depuis le début du XIXe siècle. Accompagnant la mise en place et la valorisation des musées en région, les dépôts concourent alors à l’ameublement et à la décoration des nombreuses administrations de l’État et des collectivités territoriales : mairies, édifices religieux, établissements scolaires, palais de justice, préfectures, hôpitaux ou encore organismes militaires, tout comme les représentations diplomatiques françaises à l’étranger et les anciennes dépendances françaises. Dépourvu d’espaces d’exposition, le Cnap donne ainsi à voir les œuvres du fonds, dans une politique volontaire et active de diffusion.

Le XXe siècle perpétue cette tradition, mais c’est la création, en 1959, d’un ministère des Affaires culturelles autonome qui apparaît aujourd’hui comme une étape décisive du changement.
Aujourd’hui, les nouveaux dépôts concernent en premier lieu les institutions culturelles publiques, notamment les  musées, les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), mais également les administrations de l’État, les assemblées parlementaires, etc.
Cette politique ne cesse de se poursuivre avec le dépôt, dans de nombreuses institutions culturelles, d’ensembles significatifs : musée des Beaux-Arts de Dôle (2010), musée des Années 30 à Boulogne (2011), Musée Nicéphore-Niepce à Chalon-sur-Saône (2012), Frac Franche-Comté, MuCEM à Marseille, musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne (2013), Frac Picardie (2015-2016), ou encore musée des Beaux-Arts de Rennes et musée national Adrien-Dubouché à Limoges (2018).
La possibilité de déposer dans des musées à l’étranger est ouverte et a pour le moment bénéficié, notamment, au MAMCO (Genève-CH) et au Grand Hornu (Hornu-B). Le nombre d’œuvres déposées peut varier de 500 à 1 200 œuvres en fonction des années.

Parallèlement, le Cnap prête près de 2 000 œuvres chaque année pour des expositions temporaires auprès d’institutions de toute nature, en France et à l’étranger.