NO LIMITS

Exposition
Arts plastiques
Interface Dijon
nolimits

Pour fêter nos 25 ans, Interface organise No Limits, exposition collective (forme peu courante dans nos murs « réduits ») qui emmène certains artistes dans des territoires qui ne sont pas totalement les leurs. À travers les œuvres présentées, les espaces d’Interface seront explorés, confrontés à leurs limites de territoire pour mieux déborder par le regard ou par la réflexion mental : un schéma directeur commun pour une réflexion sans limite.

 

Complément d'information

Le point de départ de ce commissariat, est un artiste qui me (nous) manque. Éric Duyckaerts est la guest star par son introspection, cette radiographie d’un mur du Centre Pompidou à Paris en 2007. La genèse de ce travail a eu lieu à Dijon au Frac Bourgogne en juin 1999 avec la tentative de radiographier pour la première fois le mur d’un espace d’exposition. Ce souvenir d’Éric en radiologue restera gravé en moi comme un moment fort où le jeu était poussé à son paroxysme : voir les tripes d’un mur blanc, lire son passé pour faire  œuvre. L’une de ses pièces les plus abstraites où la performance (dans laquelle il excellait) était le silence du corps sans vie d’une cimaise mais où les trous, chevilles, rails à placo, « accidents de la vie » d’une surface restaient encore visibles (témoignages, vestiges des accrochages précédents depuis 1986). Cette radiographie présentée ici joue, par son exposition, d’une superposition des espaces de Pompidou à Interface et du fantôme de l’accrochage d’une toile de Malevitch, point d’arrivée et de départ d’histoires picturales. Cet épiderme exploré et livré à Analyse (au sens psychanalytique comme l’aimait Éric) joue dans la même salle d’exposition avec des œuvres de Pierre-Yves Magerand, Claudio Parmiggiani et Claude Rutault : quel assemblage improbable !

À y regarder de plus près, le négatif radiographique d’Éric Duyckaerts fait face à l’empreinte, au négatif en suie d’une bibliothèque réalisée par Claudio Parmiggiani en 1998. Dans un monde de l’invisible rendu visible, Polvere (collection Frac Bourgogne) reste une matérialité qui devient mentale comme un livre reste imprimé en nous après en avoir lu les pages et en avoir extrait son sens. La couleur (du tableau de Malévitch comme des livres classés) a perdu de son importance et fait place aux cinquante nuances de gris pour mieux rayonner de sens.
Activons à proximité un noir intense, mat sur mat, de Claude Rutault. Qui mieux que Claude épouse les murs, donnant des règles pour jouer avec les limites du mur et du tableau ?! Le tableau est traité à égalité avec le mur. De surface au premier abord neutre et ton sur ton avec le mur, la définition/méthode (souscouche dermique) révèle l’importance d’où l’œuvre est vue, conçue à un instant T à tel endroit ou au contraire, simplement archivé, sans physicalité.
Enfin, Pierre-Yves Magerand vient s’étendre au sol, proposant une  œuvre littéralement au pied de celle d’Éric, flaques picturales légèrement en lévitation, sortant de la plinthe comme si la limite du mur d’une exposition n’en était pas une. La peinture est ici liquéfiée, figée en fragments solides aux contours aléatoires. Discrète par la teinte mais mouvante, cette  œuvre redéfinit nos limites là où Éric nous invite déjà à un au-delà.

Avant de se rendre dans la seconde salle, faisons un petit détour par la petite salle de bains ! Les carreaux tapissant celle-ci, reçoivent en vidéoprojection Le laveur de carreaux. Anna Malagrida en réalisant cette pièce en 2010, propose de mettre en évidence cette peau infime vitrée entre la rue et la galerie RX à Paris. Ce laveur (homme de ménage de la galerie), positionné côté rue, vient balayer d’un geste pictural la surface au gré de sa raclette, dans une maîtrise parfaite. Performance éphémère de sa part (et non l’artiste) où la mousse obstrue pour ne devenir qu’abstraction, jusqu’à la transparence totale, annulant la surface vitrée et ouvrant cette frontière pour faire rentrer la vie de la rue dans le White Cube. Le modèle-performeur en face à face avec l’artiste (prenant la vidéo) et qui finit par questionner les rapports d’autorité et de la place de chacun bouleversé.

Cette vidéo fait écho à sa photographie Boulevard Sébastopol (2008) également présentée dans la deuxième salle. Celle-ci est une sorte d’arrêt sur image entre figuration et abstraction où la photographie est tout autant l’acte d’une peinture anonyme. Le blanc d’Espagne vient recouvrir le cadrage, masquant l’intérieur mais mettant en valeur la réflexion du boulevard. Ici, le dehors est vu en regardant vers le dedans. En dehors de ce jeu de va-et-vient du regard, l’important est aussi dans cet accrochage d’exposition, cette délocalisation, cette mise en abîme des surfaces et des villes. Anna Malagrida semble vouloir nous immerger dans un monde où la porosité est présente partout et où le focus est difficile à tenir : chaque instant est balayé pour passer à un instant tout aussi important, à l’artiste de révéler au regardeur la bonne image prélevée du quotidien (ici après la crise de Lehman brothers en 2008, de nombreuses enseignes à Paris sont fermées et obstruées « au blanc »).

Fait face, une autre photographie de l’artiste John Hilliard : Debate (18% Reflectance) n°1, 1996 empruntée à la collection du Frac Franche-Comté. Elle aussi propose une scène arrêtée où se mêlent élément abstrait (cimaise monochrome) et figuration dans cet arrière-plan composé d’indices vivants.
Que se passe-t-il au sein de ce groupe d’individus ? Est-ce un vernissage, un groupe d’artistes amateurs en pleine discussion ? La confusion de ce qui se joue est présente, tout en étant absorbée à 50% par la surface grise, plane, calme de ce mur-cloison du premier-plan. L’opposition du gris et de la couleur en grande partie masquée, accentue ce focus instable de l’analyse sémantique de l’image.

Dans cette salle consacrée principalement à l’image, la peinture/écran de Cécile Bart vient traverser l’espace pour mieux se heurter à la fenêtre sur cour, frontalement. Son châssis carré placardé de biais vient en lieu et place d’un éventuel rideau domestique. Le Tergal Plein Jour, tendu et teinté noir est bien un tableau peint. Là encore, par un jeu de transparence et de lumière, cette œuvre Fenêtre (noire), 2020 évolue au fil de la journée et de l’arrière-plan plus ou moins habité de notre cour. Cette pièce in-situ impose de se déplacer pour la redécouvrir, d’y revenir régulièrement pour en extraire toute la subtilité, l’intériorité. Le mur, la fenêtre, les espaces, la lumière, les visiteurs sont autant de facteurs déclenchants, prêts à donner du sens. Cette surface ingrate de l’appartement, très rarement exploitée comme mur (caissons, boiserie moulurée, grande fenêtre et passages de portes de part et d’autre) est sublimée par l’œuvre de Cécile Bart : ici c’est l’œuvre qui fait « tenir » le mur !

Pour rester « dans le ton », sans forte tonalité chromatique (les gris étant une valeur sûre), la vidéoperformance X (2016) de Claude Cattelain apporte après le laveur de carreaux d’Anna et le volatile d’Éric, la véritable présence humaine dans cette exposition. Tournée dans un espace très similaire à notre couloir, ce mimétisme spatial de l’image, nous invite mentalement à nous hisser du sol au plafond « à la manière de ». Ces lignes discontinues et croisées, finissent par dessiner un fil conducteur ascensionnel reliant sol et plafond.
De l’apparition à la disparition, le corps présent mais instable vient se mesurer à l’espace, s’ancrer aux parois pour mieux faire corps, faire œuvre avec. Cette avancée ascensionnelle, nous invite à nous rapprocher en avant de l’image positionnée au fond du couloir.

L’accès à la cave étant ouverte, une musique classique nous invite à y descendre. Là encore un mimétisme formel apparaît entre notre espace vouté et la forme de la tente igloo filmée en plan fixe dans la vidéo de 2007, Tent, Quartet, Bows, Elbows d’Ana Prvacki (collection du Frac Franche-Comté). Vue de l’extérieur, celle-ci se déforme au rythme du concert. Très vite, on comprend que les musiciens y sont enfermés dedans et que leur gestuelle vient se heurter à la membrane souple de la tente. Elle contient physiquement le son du mouvement Allegro Giocoso Alla Slovacca du quatuor à corde n°1 d’Erwin Schulhoff. Le mouvement de la tente, sa déformation, son gonflement, s’accordent parfaitement avec l’écoute. S’il y a bien quelque chose qui traverse les murs, c’est bien le son ! La virtuosité n’en est que plus belle en l’absence de repères visuels du quatuor. Libérés de leur confinement en fin de concert, les instrumentistes du T’ang Quartet semblent remonter de notre caveau.

Avant de conclure, une œuvre discrète, qui vous a peut-être échappé, vient ramper et surtout se conceptualiser comme un « Statement » pendant et après l’exposition, comme pour mieux la faire déborder de ses limites. Elsa Werth diffuse subtilement l’œuvre Ligne de contour en expansion, produite sous forme de rouleaux « havane » adhésifs durant sa résidence chez Adhex Technologies à Chenôve en 2020. Ceux-ci seront utilisés pour réemballer les œuvres de l’exposition No Limits et cette expérience de « contamination » se poursuivra au delà de cette limite d’exposition pour nos événements suivants. Ces lignes de contours adhésives viennent définir, délimiter des espaces de formes les plus courantes (carton, palettes) aux plus imaginaires, voire même illimitées. Une fois fixé autour d’un colis, la ligne devient elle-même une sculpture, sculpture activée d’une manière involontaire par les transporteurs. À Interface, cette ligne sans réelle fin, est venue matérialiser la déclinaison linéaire du couloir que tout le monde subit à Interface, sans vraiment la percevoir physiquement, happé souvent par ce qui est donné à voir en son fond.
Ce rappel de niveau au ras du sol vient dialoguer, par opposition, avec l’ascension instable proposée en vidéo par Claude Cattelain. Ses 3 bâtons de bois viennent se poser obliquement dans l’espace, entre les murs, le temps suffisant pour faire œuvre, comme cette mue horizontale d’Elsa Werth posée le temps qu’il faudra durant l’exposition.

Cette envie d’explorer modestement nos limites sensorielles et spatio-temporelles est venue bien avant notre confinement collectif imposé. Celui-ci n’a fait que renforcer mon sentiment d’appartenir à un tout et que le cadre dans lequel on vit, on réfléchit, doit sans cesse être redéfini, exploré et remis en question. Le virus n’a pas de limite, pas de frontière, la création contemporaine doit s’apparenter à cette liberté d’expression.
Cette contagion par contact d’un lieu met en valeur la porosité qu’entretiennent parfois les œuvres : faire sens là, dans ce lieu, avec les autres et avec vous.

Cette narration au gré des œuvres sélectionnées n’est qu’une hypothèse. Pâle introspection par rapport au génie d’Éric ! Aucune radiographie n’en révèlera tous les secrets, alors effacez le tout et écrivez votre fil conducteur sans limites.

Frédéric Buisson
avril 2020

Commissaires d'exposition

Partenaires

Remerciements pour le prêt des œuvres :
Frac Bourgogne, Frac Franche-Comté, collections privées et artistes.

L’association Interface reçoit le soutien de :

la DRAC Bourgogne Franche-Comté, du Conseil Régional de Bourgogne Franche-Comté, du Conseil départemental de la Côte d'Or et de la Ville de Dijon.

Mécénat

Adhex Technologies

Horaires

ouvert du mercredi au samedi de 14h à 18h

Tarifs

entrée libre

Adresse

Interface 12 rue chancelier de l'hospital 21000 Dijon France
Dernière mise à jour le 11 août 2020