Médaille de 1853 commémorant la découverte de Ninive

Par Hélène Bouillon
Louis Merley, Médaille commémorant la découverte de Ninive, 1851

Louis Merley (1815-1883), « Médaille commémorant la découverte de Ninive », 1851 (PFH-2727(4))

La République ôtant le voile de l’ignorance, par Jean-François Soitoux

Jean-François Soitoux (1816-1891), La République ôtant le voile de l’ignorance, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais (Inv. : PPS03396). 
Le thème du dévoilement est développé par la suite sous la IIIe République. Ce peut être l’allégorie de la République elle-même comme ici, dans un monument présenté au concours de 1879.

La Grèce antique se dévoile à l’archéologie, par Léon-François Comerre

Léon-François Comerre (1850-1916), La Grèce antique se dévoile à l’archéologie, 1898 (Achat par commande à l'artiste en 1896, Inv. : FNAC 1323).

Cette toile marouflée décorant l'amphithéâtre Guizot à la Sorbonne, montre une grande liberté par rapport à l’iconologie classique : ici se mêlent allégorie et représentation d’un chantier de fouille. L’archéologue n’est autre que Maxime Collignon (1849-1917) qui devint professeur titulaire de la chaire d’archéologie peu après l’exécution de cette toile. Tout en examinant un tesson, il assiste à cette scène intemporelle, comme certains hommes fortunés du Moyen Âge et de la Renaissance semblaient assister aux scènes religieuses représentées sur les retables dont ils étaient commanditaires.

Médaille commémorant la découverte de Ninive, par Louis Merley

Louis Merley (1815-1883), Médaille commémorant la découverte de Ninive, vers 1851 (Achat par commande en 1851, Inv. : FNAC PFH-2727 (4)).

Avers. Inscription latine : NAPOLIO III FRANCORUM IMPERATOR L(udovicus) MERLEY F(ecit).

Envoyée dans les mairies, musées, préfectures et sous-préfectures de France, cette médaille commémorative en bronze montre de nombreux détails illustrant aussi bien la petite que la grande histoire.

Archéologie, politique et rivalité franco-britannique

En 1843, Paul-Emile Botta (1802-1870), consul français à Mossoul (actuelle Irak), découvre à côté du village de Khorsabad, un site archéologique de grande importance qu'il pense être l’antique cité de Ninive. En 1846, les reliefs ornant la base des murs du palais, ainsi que les taureaux androcéphales monumentaux qui en gardent les portes sont envoyés en France. L’année suivante, le roi Louis-Philippe inaugure au Louvre un « Musée assyrien ». Il faudra encore une dizaine d’année pour que le déchiffrement des inscriptions cunéiformes permette d'attribuer ces vestiges non à Ninive mais à Dur-Sharrukin construite par Sargon II (721-705 av. J.-C.).
Les événements politiques qui surviennent en France entre 1848 et 1851 mettent un terme à l'engouement gouvernemental pour les antiquités assyriennes. Cependant, à partir de 1849, commence la publication des monuments mis au jour par Botta et dessinés par Eugène Flandin. Il est décidé en 1851, de faire graver une médaille pour commémorer ce que l’on appelle encore la « Découverte de Ninive ». Cette décision marque un regain d’intérêt pour l’archéologie en Assyrie. Des crédits sont à nouveau votés pour permettre de faire face à la concurrence britannique. Les consuls-archéologues de Grande-Bretagne sont en effet beaucoup mieux dotés : leurs subsides sont directement alloués par la Compagnie des Indes.

De la République à l'Empire

La médaille est commandée en 1851 à un certain Louis Merley (1815-1883), élève de Pradier et David d’Angers et du graveur André Galle. L’iconographie utilisée est un étonnant mélange de styles. Les attitudes sont inspirées du courant néo-classique tandis que les détails montrent une réinterprétation de motifs assyriens finement observés.
Quand la commande est passée à Louis Merley en octobre 1851, c'est-à-dire avant le coup d’Etat du 2 décembre, il est question d’une médaille dont la face représentera une figure allégorique et dont le revers consistera en une simple inscription. La France est alors une République, ce que représente la figure debout et couronnée.
En mai 1854, le Ministère de l’Intérieur, alors en charge de Section des Beaux-arts, insiste pour que le revers soit modifié et présente le profil de l’Empereur des Français (Lettre adressée par le Chef de la Section des Beaux-arts à Louis Merley, le 2 mai 1854). Le portrait de Napoléon III, qui devient alors l’avers de la médaille, met l’accent sur la nature désormais impériale du régime.

Soulever le voile : de l'ésotérisme au positivisme

L’iconographie du dévoilement revêt elle-même un aspect idéologique intéressant. Dans le dictionnaire iconologique d’Honoré Lacombe de Prézel (1725-1793), il se trouve sous l’entrée « Nature ». « Les Egyptiens », nous dit Prézel, « la représentaient sous l’image d’une femme couverte d’un voile ». Il fait référence aux figures d'Isis-Artémis. En fait, la déesse Isis des anciens Egyptiens n’était jamais représentée voilée ; l’iconographie d’Isis-Artémis, puis de l’Isis voilée s'est sans doute développée dans les courants ésotériques du XVIe siècle, mêlant plusieurs images déjà syncrétiques de l’Antiquité tardive. La déesse voilée représente les mystères de la Nature et son dévoilement est tantôt le privilège des initiés, tantôt interprété comme un sacrilège.
Le siècle des Lumières reprend l’iconographie du dévoilement pour en faire une allégorie de la recherche de la Vérité. Cette acception est déjà présente dans la statue de « La Vérité révélée par le Temps » du Bernin (1646). Au XIXe siècle, il devient un geste positiviste symbolisant le progrès de l’humanité. C’est dans ce cadre qu’il faut envisager la médaille de Ninive et sans doute y voir au moment de sa création une allégorie de la République découvrant les vestiges du passé.

Hélène Bouillon
Conservateur du Patrimoine
Centre national des arts plastiques

Pour en savoir plus

BENOIT A., 2003, Les Civilisations du Proche-Orient ancien, coll. « Manuels de l'École du Louvre », École du Louvre, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, pp. 513-535.

BOTTA P.-E., FLANDIN E., 1849-1850, Monument de Ninive découvert et décrit par M. P.-E. Botta, mesuré et dessiné par M. E. Flandin, Imprimerie nationale, Paris.

FONTAN E., CHEVALIER N., 1994, De Khorsabad à Paris : la découverte des Assyriens, Catalogue d’exposition, Louvre /Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, p. 97, fig. 4.

HADOT P., 2008, Le voile d’Isis : essai sur l’histoire de l’idée de nature, Gallimard, Paris.

HOTTIN Chr. et al., 2007, La Sorbonne : un musée, ses chefs-d’œuvre, Editions La Chancellerie des Universités de Paris, Paris.

LACOMBE DE PREZEL H., 1779, Dictionnaire iconologique, Chez Hardoin, libraire, rue des Prêtre Saint-Germain-l’Auxerrois, Paris, pp. 101-103.

LAMI S., 1921, Dictionnaire des sculpteurs de l’Ecole française au dix-neuvième siècle, Champion, Paris, pp. 439-443.

Dernière mise à jour le 26 juin 2020