LAPSE & RELAPSE

Agnès Geoffray et Tom Molloy
Exposition
Photographie
galerie Duchamp Yvetot

Peut-être aimez-vous, comme Agnès Geoffray et Tom Molloy, les vieilles photographies : celles que l’on trouve dans les greniers, aux puces ou sur eBay. Des inconnu·e·s représenté·e·s, on s’imagine des choses. Ce qu’on y projette se nourrit de l’immense et toujours grossissante mémoire d’images avec laquelle nous vivons : une mémoire charriant nos archives personnelles (portraits de famille et clichés de vacances), l’imagerie publicitaire ou documentaire, les photographies de presse devenues historiques. Ainsi, une image nous parle de ce qu’elle montre, mais aussi – beaucoup – de toutes ces autres images qu’elle rappelle et qui constituent une sorte de matière parlante, vivante.

Les photographies choisies, travaillées, fabriquées par Agnès Geoffray et Tom Molloy me parlent. J’y trouve une fascination joueuse, drôlement distante, consciente de leur pouvoir, exploitant leur polysémie jusqu’à l’oxymore. Leur violence n’est pas manifeste mais je la sens, sourde, épaisse de toutes ces images qui flottent autour, invisibles et pourtant bien là.

Leurs opérations sont souvent simples : Tom Molloy retourne une image et des athlètes de plage se transforment en titans mythiques – et l’on pense au culte voué au corps par le régime nazi (Tom Molloy, Atlas, 20XX). Agnès Geoffray tamponne des tirages trouvés, qui interpellent malgré leur banalité ; le commentaire apposé est apparemment technique (« non fixée » ou « sans retouche »). On a beau y chercher un sens métaphorique qui expliquerait le choix du tirage – sa valeur – ça ne vient pas. Il reste muet (Agnès Geoffray, PROOFS, 2021).

D’ailleurs, les images de Tom et Agnès sont assez mystérieuses ; voire étranges. D’une étrangeté parfois ordinaire, qui se croise au coin de la rue, à Rouen ou ailleurs (Tom Molloy, Amongst You, 2020-2021). Une étrangeté qui tient à des gestes suspendus dont on attend la chute car elle en éluciderait le sens. Mais l’image est fixe et la suite perdue. Même quand elle arrive, cette chute, l’œuvre reste essentiellement opaque : comme dans ce court film d’archives où un homme prétendant voler s’élance depuis la Tour Eiffel et – – – le plan suivant montre l’impact de son corps dans le sol. Sa profondeur est bizarrement évaluée par un piquet, comme ceux plantés sur le bord des routes de montagnes pour mesurer l’épaisseur des chutes de neige (Agnès Geoffray, Flying Man, 2015). Il y a quelque chose de trivial et donc cruel dans ce piquet qui fait étalon.

Agnès et Tom ne se contentent pas de constater le mystère : ils l’épaississent d’un travail manuel, technique minutieux. Les corrections numériques d’Agnès Geoffray sont si soignées qu’elles disparaissent, mais au lieu de simplifier l’image, de lui faire dire quelque chose de clair, elles la rendent plus incompréhensible encore, complètement double : comme lorsqu’elle modifie l’angle du bras d’une fillette en un drôle de salut (Signes série « Incidental Gestures », 2011-2012). La petite fille sourit, mais son bras tout raide a l’air de vouloir frapper son frère ou de saluer une croix gammée. Tom Molloy, lui, reproduit à la mine de plomb les photographies qui l’attirent ; le dessin est parfait – high-fidelity – au prix d’heures de travail. Parfois, le tirage est reproduit tel quel et le temps de la reproduction, rendu manifeste, nous pousse à regarder (Lovers, 20XX). Parfois, une partie manque et alors, on la voit mieux (Mother and Child, 2009).

Cette représentation de la violence par d’autres moyens – une manière très laborieuse et discrète mais qui a la netteté du dessin au carreau – voilà, je crois, ce qui m’attire dans les œuvres d’Agnès et Tom. C’est là que le caractère politique de leur travail me semble le plus fort. Politique non pas au sens où il traiterait d’histoire ou de relations internationales – ce qu’il fait aussi parfois – mais au sens où il représente avec beaucoup de subtilité et d’attention la complexité des rapports de pouvoir. Comme dans la série « Des Équilibres » (2019) où Agnès Geoffray met en scène des corps de performeurs parfaitement immobiles mais contraints dans des poses où se perçoit une tension physique. L’image est parfaitement calme. Elle a pourtant la violence des expériences scientifiques les plus sordides dont l’épreuve photographique témoigne.

Face aux images de Tom et Agnès, on peut se sentir mal à l’aise : l’attention est à la fois excitée par leur virtuosité et inquiétée par une forme d’exhibitionnisme (est-ce bien le mot ?). Pas que leur travail soit moralisant ni racoleur. Non, leurs œuvres sont sobres, équilibrées, nettes, clairement composées. Et pourtant, elles nous renvoient à une violence fonctionnelle, à une crudité ordinaire, à une précarité fondamentale, susceptible à tout moment de se rompre. Comme la promesse d’une chute.

Julie Faitot

Commissaires d'exposition

Horaires

Du mardi au dimanche de 14h00 à 18h00 et sur rendez-vous.

Gratuit. Un.e médiateur.trice est présent.e pour vous accompagner si vous le souhaitez lors de la visite.

Plus d'informations sur notre site internet.

Tarifs

Entrée libre
La date à laquelle le tarif devient valide

Adresse

galerie Duchamp 5-9 rue Percée 76190 Yvetot France

Comment s'y rendre

Située au centre ville d'Yvetot, la Galerie Duchamp se trouve à quelques minutes de la gare, accessible en 1h30 depuis la gare de Paris Saint-Lazare.

Dernière mise à jour le 9 septembre 2021