L’État et les Seconds Prix de Rome : l’exemple de l’architecture

Par Stéphane Allavena

Charles-Henri NICOD, Un château d'eau
FNAC 2015-0497 (4).
Crayon, encre de chine et aquarelle sur papier, 72,5 cm x 113 cm
Vue cavalière
2e second grand prix de Rome en 1905
Dépôt du Centre national des arts plastiques à l’ENSBA depuis le 31/08/1905
© Domaine public / Cnap
Crédit photographique : Beaux-Arts de Paris ; Distrib. RMN-Grand Palais

Créé en 1663 pour récompenser les meilleurs élèves de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, le Grand Prix de Rome a longtemps constitué la plus haute distinction qui soit accordée à un artiste désireux d’embrasser la carrière des Beaux-Arts.
Dans le domaine de l’architecture, ce n’est pas avant l’année 1720 néanmoins qu’un premier concours est organisé. Maintenu régulièrement jusqu’en 1968, hormis lors d’une courte période sous la Révolution française, ce dernier s’accompagne dès 1721 de l’attribution d’un second et troisième prix, baptisé, à partir du XIXe siècle, 1er Second Grand Prix et 2e Second Grand Prix. Entre 1865 et 1923, l’ancienne administration des beaux-arts, soucieuse d’apporter à la création vivante un nouvel élan, procède à l’acquisition systématique de tous les projets ayant obtenu cette récompense.
Déposés à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, les achats de l’État dans le domaine du dessin d’architecture forment aujourd’hui un ensemble remarquable ayant permis d’enrichir de manière significative les collections de l'école.

Du Grand Prix de l’Académie au Grand Prix de Rome, chronique d'une épreuve éminemment réglementée

Héritière du concours organisé par l’Académie Royale d’Architecture fondée en 1671, la compétition pour le Grand Prix de Rome en architecture, dénommée jusqu’à la Révolution « Grand Prix de l’Académie », obéit au XIXe siècle à une procédure particulièrement codifiée. Programmée par les membres de l’Institut, cette dernière impose aux concurrents la réalisation d’une  esquisse, faite à partir d’un sujet imposé, puis, pour les candidats ayant été retenus au terme de ce premier exercice, l’exécution d’une composition à grande échelle, dont le rendu doit être parfaitement fidèle au modèle initial, sous peine d’exclusion.

Dès la fin des années 1820, l’élaboration du projet définitif, étendue sur plusieurs semaines, s’effectue dans le bâtiment des loges de la nouvelle Ecole Royale des Beaux-Arts construite par l’architecte François Debret (1777-1850). Effectué au crayon, à l’encre de chine et à l’aquarelle, selon le principe du dessin géométral, l’ouvrage remis par les participants doit comporter un plan général, une élévation et une coupe, auxquels peuvent s’ajouter des relevés de détail. À rebours du XVIIIe siècle, où l’architecture privée était régulièrement mise à l’honneur, les programmes des concours portent alors exclusivement sur la réalisation d’un édifice public. Ambassades, ministères, préfectures, hôtels de ville, académies, palais d’exposition ou encore musées, forment ainsi la majeure partie des sujets, au détriment d’une architecture rurale et industrielle globalement ignorée.

Conformément à une tradition, qui ne s’institutionnalise par ailleurs qu’au début du XIXe siècle, le jugement final du concours accorde au Premier Prix le droit à un séjour à Rome d’une durée de cinq ans, accompagné de la promesse d’obtenir, au retour du séjour ultramontain, d’importantes commandes publiques. Si les perspectives offertes aux Seconds Prix demeurent naturellement moins prestigieuses, les impétrants, bénéficiaires d’une médaille et d’une reconnaissance honorifique, peuvent toutefois prétendre à un séjour d’un an dans la Ville éternelle, tout en bénéficiant à partir de 1865 d’une acquisition de leur œuvre par l’État.

D’un palais à l'autre, le poids du contexte et des événements

109 Seconds Prix d’architecture sont achetés par l’administration des Beaux-Arts entre 1865 et 1923. À l’instar du temps où le concours était organisé par l’Académie Royale d’Architecture, une grande partie des travaux réalisés par les lauréats ne manquent pas d’entretenir des liens étroits avec la vie et l’épopée de la Nation.  

Nombreux sont les événements politiques qui exercent ainsi une incidence directe sur le choix des sujets. En 1871, les élections législatives du 8 février inspirent « Une Assemblée nationale », en 1890 l’intérêt renouvelé pour l’héroïne de la Guerre de Cent Ans « Un monument à Jeanne d’Arc », tandis qu’en 1914 les prémisses de la Première Guerre Mondiale conduisent le jury à proposer aux futurs lauréats « Une école militaire ». Le conflit achevé, les candidats traitent en 1919 « Un palais pour la Ligue des Nations », anticipant de quelques mois la création de la future Société des Nations le 10 janvier 1920, puis l’année suivante, « Un monument à la Victoire ».  

L’extraordinaire fièvre constructrice qui s’empare de Paris depuis le second Empire, suscitée par les travaux d’Hausmann, le relèvement de certains édifices détruits par la Commune et la tenue de plusieurs Expositions universelles, constituent une autre source d’inspiration déterminante. C’est ainsi qu’un « Palais des Beaux-Arts » répond en 1867 à la réunion du Louvre aux Tuileries achevé par Hector Lefuel (1810-1890), « Un muséum d’histoire naturelle » en 1872 à l’édification d’une nouvelle galerie de Zoologie ordonnée par Adolphe Thiers, « Un Palais de justice » en 1875 à la reconstruction des bâtiments incendiés sous la Commune, « Un palais pour les expositions et les fêtes », proposée en 1895, à la tenue de l’Exposition universelle de 1900.

À partir du second quart du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les mutations économiques et sociales qui touchent le pays favorisent enfin l’émergence de nouvelle thématiques. Sous l’influence du mouvement hygiéniste et de l’industrialisation croissante, l’Académie des Beaux-Arts propose en 1880 « Un hôpital pour enfants malades au bord de la Méditerranée », en 1884 « Un établissement thermal », en 1891 « Une gare de chemin de fer », en 1902 « Une imprimerie nationale » et en 1904 « Une manufacture de tapisseries ».

Quand l'architecte se fait peintre

Alors que le répertoire des sujets connaît des évolutions manifestes, essentiellement déterminées par le contexte politico-culturel, le rendu des compositions fait également l’objet d’interprétations diverses au cours de la période.

Un certain goût pour l’opulence, associé à une volonté de multiplier les effets de polychromie, caractérise les projets réalisés sous le second Empire et les débuts de la Troisième République. Cette tendance à l’enrichissement illustre l’attraction exercée par deux architectes particulièrement actifs au milieu du siècle : Jacques-Ignace Hittorff (1792-1867), ardent défenseur de la couleur dans l’architecture, et Charles Garnier (1825-1898),  Premier Prix de Rome en 1848, dont l’Opéra de Paris, commencé en 1862, ne tardera pas à devenir l’un des monuments les plus symboliques de la capitale. Influencé par le style éclectique de ces derniers, les jeunes lauréats puisent alors à un répertoire stylistique d’une grande diversité allant de l’Antiquité à la Renaissance, en passant par le gothique et le néo-byzantin pour les édifices religieux. Plans, coupes et élévations font l’objet d’une mise en page sobre et soignée, au sein de laquelle la représentation du monument, traité invariablement de manière symétrique, est agrémentée parfois de ciels aquarellés et de discrètes frondaisons.

Un tournant s’opère néanmoins au début des années 1880. Bien que le style des constructions change relativement peu et que certains élèves préfèrent revenir à une manière plus sobre fondée uniquement sur les effets d’encre de Chine, une propension à la monumentalité et au pittoresque s’affirme. Attentif aux relations entre l’édifice et son environnement, les architectes intègrent leur sujet dans de vastes compositions arborées où l’eau, la terre et le ciel, font leur apparition de façon récurrente. En 1900 le projet de Charles Lemaresquier (1870-1972) pour « Un établissement d’eau thermale » se détache d’un somptueux fonds de ciel orageux traversé par un rai de lumière d’une essence presque romantique.

Ce goût pour le grandiose et le spectaculaire se confirme au tournant du siècle et jusqu’à l’après-guerre, certaines coupes et élévations pouvant atteindre jusqu’à 6 mètres de long. Tandis que le cadre bucolique des années 1890 cède la place à un décor plus volontairement urbain, les architectes traitent désormais leur composition comme de véritables paysages ou le parti décoratif et les détails l’emportent sur la représentation des masses et des volumes. En 1912, « Le casino dans une ville thermale » d’Henri-Roger Expert (1882-1955), 2e Second Grand Prix, s’intègre dans une ville d’eau, dont les rives sont animées, à la manière d’une toile impressionniste, par une foule de badauds et de navires. Quelques années plus tard, « Une manufacture de tapisseries » de Georges Labro (1887-1981), Premier Second Prix de Rome en 1921, prend place au cœur d’une ville industrielle ponctuée de rues grouillantes de citadins, de cheminées d’usine et de pavillons au style éclectique. Ignorant les novations apportées par l’Art Nouveau d’Hector Guimard ou le Mouvement moderne d’Auguste Perret, la majeure partie de ces projets demeurent en revanche fidèles à la tradition académique en vogue depuis la seconde moitié du siècle.

Ainsi, bien qu’ils n’aient intégré que tardivement les évolutions stylistiques de l’époque (le premier projet adoptant le principe du béton armé n’apparaissant qu’en 1924), les sujets réalisés par les Grands Prix n’en sont pas moins l’illustration vivante des grandes mutations qui touchent la France au cours de la Révolution industrielle. Plusieurs ouvrages, récompensés au titre du Second Grand Prix, annonceront même certaines réalisations futures. Il en est ainsi du Palais des Beaux-Arts de Pierre-Henri Mayeux (1845-1929) et du Château d’eau d’Henri Ratouin, dont les élégants portiques annoncent la façade du palais Galliera édifié en 1894 par Paul-René-Léon Ginain (1825-1898), ou encore du musée d’artillerie de Jules-Louis Deperthe qui préfigure l’ordonnancement du Petit Palais de Charles Girault (1851-1932), réalisé pour l’Exposition universelle de 1900.

Stéphane Allavena
Conservateur du patrimoine, mission de récolement, Centre national des arts plastiques

Pour en savoir plus

Edmond DELAIRE. Les architectes élèves de l’Ecole des Beaux-Arts. Paris, Ed. du patrimoine, 2004.

Annie JACQUES ; Riichi MIYAKE. Les dessins d’architecture de l’école des Beaux-Arts. Paris, Arthaud, 1988.

Jean-Marie PEROUSE DE LONTCLOS. Les concours de l’Académie Royale d’Architecture au XVIIIe siècle. Paris, Berger-Levrault, 1984.

L’Architecture à l’Ecole des Beaux-Arts. Exposition Ottawa Galerie Nationale. Ottawa, Galerie Nationale du Canada, 1976.