Horsd'oeuvre n°46

DIPLA PRAGMATA
Parution
Théorie, critique d’art
Interface Dijon
Couverture Horsd'oeuvre n°46

Les choses doubles

Et si les objets étaient impossibles ? L’histoire de l’art du XXe siècle pourrait être aussi celle d’une interrogation des objets. Des inserts cubistes d’items communs aux ready-mades, des détournements surréalistes aux expérimentations constructivistes, la manipulation et la convocation d’objets communs par les artistes résonne comme le refoulé de la séparation entre arts libéraux et arts mécaniques quelques siècles plus tôt. Surtout, ces tentatives attestent d’une impossibilité pour les objets de rester à leur place d’outils aphones. Dans un numéro du Surréalisme au service de la révolution, Roger Caillois précise : « L’objet déborde toujours de l’instrument car un objet ne justifie jamais complètement sa forme », renvoyant à l’apparente ubiquité de la chose, dont l’identité flotte entre l’apparence et l’usage. Martin Heidegger s’inscrivait directement dans cette dichotomie en opposant deux concepts, le zuhandenheit, le moment où l’objet est invisible car en cours d’utilisation, et le vorhandenheit, quand l’outil, cassé, offre sa matérialité et s’offre comme spectacle.

Cette approche dualiste semble avoir été constamment fragilisée par les artistes de la seconde moitié du XXesiècle, des painted bronzes de Jasper Johns aux Combines paintings de Rauschenberg, des Brillo Boxes de Warhol aux « objets peints » et aux « superpositions » de Bertrand Lavier. Chacune de ces propositions est l’indice du caractère conventionnel de l’identité des objets dont nous ne saurions nous satisfaire. Augustin Berque nous rappelle à quel point cette impossibilité de l’ubiquité des choses reste une obsession occidentale, typique de notre approche dualiste, arguant d’une porosité entre sujet et objet, tandis que James Gibson nous indique dans son Approche écologique de la perception visuelle que l’identité d’une chose dépend de celui ou celle qui l’observe : un même bord de falaise apparaîtra comme un danger et la fin de sa promenade pour l’humain, là où il sera perçu comme une pertinente base d’envol pour un oiseau. Nos musées ethnographiques ne sont-ils pas remplis d’objets usuels pour les collectifs dont ils sont issus, objets que nous traitons comme des artefacts ?

Le présent numéro d’Horsd’oeuvre interroge précisément cette position impossible dans laquelle nous enfermons les choses. Par obsession catégorielle, nous leur refusons la possibilité de l’ubiquité. Par dandysme ontologique, nous récusons les objets qui ne seraient désespérément qu’eux-mêmes : c’est notre aveuglement à l’outil, c’est notre détestation de la tautologie. Ainsi, les choses ne peuvent ni renvoyer à elles-mêmes, ni suggérer une multiplicité d’identités.

L’ensemble des propositions ici rassemblées activent à leur façon l’idée que nous tanguons en permanence au sein d’une sémiose, un agencement incessant de significations, où l’identité d’un item mute toujours vers une autre. Finalement, les notions d’unicité et de fixité semblent être les moins pertinentes pour appréhender ce qui nous entoure. Ce que nous percevons de notre environnement comme des idées qui transpirent de l’univers ressemble plus à une improvisation jazz qu’à une définition du dictionnaire. Dans ses Métaphysiques cannibales, l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro postule l’existence d’une multitude des natures des choses, des êtres, des systèmes de pensée. C’est dans cette optique que nous avons souhaité activer une forme de versatilité dans les articles : ils diffèrent les uns des autres, vont du récit personnel à la critique d’art plus standard, en passant par l’enquête sociologique. Plusieurs interrogent leur propre nature : la sociologie des objets est également un retour réflexif sur la posture de l’intervieweur ; le texte analytique dit aussi la difficulté même d’écrire sur l’art, comme celle du rapport personnel aux œuvres ; la critique plastique côtoie l’analyse sociale de l’habitat, et des extraits de fiction s’encastrent dans des tissus de réel. La pluralité des natures est moins le chaos de la discordance que l’harmonie fragile de voix dépareillées, asynchrones, et pourtant étrangement complémentaires. Elle constitue surtout l’assurance existentielle, sinon politique, pour tout un chacun d’y trouver sa place. Disons qu’entre brouillard ontologique et brouillard lacrymogène, le premier sentira toujours davantage le parfum de la liberté.Nicolas-Xavier FERRAND

Edito de Nicolas-Xavier FERRAND

Complément d'information

Ont participé à ce numéro : Franck Balland, Sofian BeldjerdNicolas-Xavier Ferrand, Pascale Joffroy, Martine Le Gac, Paloma Moin, Paul Bernard-Nouraud

Le journal est diffusé à 5000 exemplaires en France dans plus de 150 lieux.

Couverture : Augustin Dupuid
Accrocher une ombre, 2020, photographie

Double page intérieure : Raphaël Zarka
Abstractions Gnomoniques11A, 2020
Abstractions Gnomoniques11b, 2020

Commissaires d'exposition

Adresse

Interface 12 rue chancelier de l'hospital 21000 Dijon France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 13 octobre 2022