François Bianco

Rullo, 2018

Biographie

 Depuis ses premiers pas à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris dans l’atelier d’Emmanuel Saunier, François Bianco compose des assemblages qui mettent en relation différents matériaux. Que ce soit de la pierre, du ciment, du métal, des sons ou des images, il entretient toujours un rapport poétique avec eux, et pratique toujours la suggestion plutôt que l’affirmation. La notion de fragment est omniprésente chez lui. Conçues comme des plateformes pouvant accueillir d’autres éléments, ses premières oeuvres étaient des compositions modulaires, dont certaines ont été conservées et d’autres ont déjà été recyclées au sein de son propre travail avec la volonté de préserver des strates de mémoire qui ne sont pas toujours visibles au premier regard (Innommées Insomnies, 2015)

SONS

Ses formes épurées évoquent l’art minimal, plus du côté de Robert Morris ou de Richard Serra que de Sol LeWitt ou de Donald Judd. Les recherches bruitistes de John Cage, les expérimentations de La Monte Young, les hallucinations produites par la Dream Machine de Brion Gysin viennent à l’esprit également. Toutefois, c’est moins par les arts plastiques que par le son que François Bianco est arrivé à sa propre pratique, en particulier par des formes de techno industrielle, proches de musiques rituelles d’Amazonie ou de Scandinavie, qui lui sont familières depuis l’adolescence, mais aussi la par la musique expérimentale, comme le Helicopter Quartett de Karlheinz Stockhausen. De là lui viennent ses « murs de sons » qui rappellent la forme des caissons de basses et évoquent le passage des vibrations par des systèmes d’évents, comme des cordes vocales dans la gorge. À partir d’un voyage en Finlande en 2012, ces deux aspects de son existence se sont mêlés dans une sculpture à performer dont la structure est faite de tubes métalliques (Tuska, 2012). Le son est pour lui lié à l’idée du paysage, un paysage mental. On retrouve dans ses sculptures des formes abstraites qui évoquent même des partitions : ici deux lignes sismographiques parallèles creusées, comme une « tranchée musicale » écrite dans du ciment, qui dessinent des rythmes silencieux dont il serait le compositeur (strato sentiero, 2015), là des morceaux de marbre blanc qui affleurent à la surface d’un volume de ciment comme des notes de musique (SPECIMEN Résurgences, 2013), parfois même c’est l’ensemble de l’oeuvre qui évoque les variations d’une portée (le Dernier Souffle du Cyclope, 2015).

IMAGE

Chez François Bianco les images sont rares mais elles ne sont pas absentes. L’une de ses vidéos -il en a réalisé très peu- qui était présentée à son diplôme de l’ENSBA dans un dialogue avec des pièces sculpturales et sonores, fonctionne comme un paysage hallucinatoire. Dans une atmosphère de lanterne magique, on y reconnaît de temps à autre les traits d’un visage dans de la pierre. Il a filmé avec une caméra numérique la projection d’un film en Super8 dont il a gratté la pellicule, sur des sculptures de pierre qui évoquent à la fois l’art brut, les étrusques et les masques africains (Subsistance, 2013). Ce défilement coloré et spectral relève du collage. Il est silencieux mais une très forte musicalité émane des pulsations hypnotiques du montage, avec des passages au noir pour que de temps en temps le spectateur perde le fil. Ce travail que l’on sent émotionnellement très chargé rappelle à la fois le flicker du cinéma expérimental et la magie des croyances populaires.

VERS LA PICTURALITÉ

Lorsqu’il installe ses oeuvres dans l’espace, François Bianco les compose comme des sons, comme s’il organisait le mouvement des corps autour d’elles, et le défilement des images qui se succèdent et s’effacent sous les yeux des visiteurs. Il y a dans son travail une dimension cinématographique très forte. Dans son travail, la matérialité des objets (qu’il réalise lui-même) coexiste avec un sentiment de fugacité qui évoque le passage du temps, l’absence et la disparition, en quelque sorte le fantasme permanent de l’objet manquant. Dans l’installation qu’il vient de présenter à Jeune Création, synthèse aboutie de ses recherches actuelles, ce rapport au temps se trouve particulièrement accentué. Trois modules la composent, qui pourraient aussi être des éléments autonomes : l’un très plat, posé au sol, qui ne se livre qu’au dernier moment dans toute sa radicalité et sa discrétion (Mélopée sous la lame, 2015) ; l’autre beaucoup plus complexe qui se déploie dans l’espace comme un kaléidoscope (strato sentiero, 2015) ; le troisième construit autour d’une coquille en forme de brise-glace, fait de vides et de pleins, qui se transforme en cabinet de curiosité révélant de précieux trésors lorsqu’on en fait le tour (fata bromosa, 2015). François Bianco a travaillé les panneaux de métal, ciment et pierre, par grattage, ponçage, incrustation, oxydation. On y retrouve différentes strates qui dessinent des paysages abstraits. Un rouge sombre contraste même avec des ensembles de gris, de noir et de blanc. Chaque panneau se révèle dans des jeux de reflets en fonction de l’endroit où l’on se trouve. Une picturalité nouvelle se dégage de ces recherches empiriques, et l’illusion règne : le métal ressemble à de la pierre, le ciment à du dessin sur papier, et la pierre à de la peinture et à du son. C’est une illusion qui ressemble à celle du cinéma, avec des zones nettes et d’autres floues, comme des souvenirs qui remontent et qui s’effacent.


Anaël Pigeat, ARTPRESS 431, mars 2016

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Dernière mise à jour le 19 novembre 2018