Fragmentations

Trajectoires contre-nature
Exposition
Arts plastiques
Frac Bretagne, Fonds régional d'art contemporain Rennes

Cet été, le musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc accueille l’exposition Fragmentations, Trajectoires contre-nature, organisée par les Frac Bretagne et Pays de la Loire. Les œuvres choisies par Sébastien Pluot ont en commun d'organiser des phénomènes de fragmentation des formes, de l'espace et de la perception qui mettent en péril les modes de représentation idéalisés du paysage qu’il soit naturel, urbain ou mental. Le projet a été élaboré au printemps 2011 pour les espaces d’exposition du site départemental de la Garenne-Lemot à Clisson (44) et se décline dans sa seconde version adaptée au Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc (22).

Complément d'information

Commissariat d’exposition : Sébastien Pluot

L’exposition Fragmentations, trajectoires contre-nature rassemble des œuvres qui interrogent la manière dont l’art et la société ont entrepris de représenter, penser et transformer le paysage « naturel », urbain et mental, à différentes époques et dans différents contextes.
Les phénomènes de fragmentation impliquent une mise en péril des recherches de continuité, de pureté et d’aspiration à la totalité traditionnellement associées à la nature et au paysage. Les œuvres qui mettent en scène de telles expériences contredisent l’idéal d’une nature harmonieuse, originelle et autonome. Une totalité fantasmatique qui, selon certains des premiers romantiques allemands, devait se définir par une recherche de continuité entre le sujet et la nature. Celle-ci était un tout, alors que le sujet, infiniment en devenir, demeurait nécessairement morcelé et inachevé. C’est ainsi que la forme littéraire du fragment dans le Romantisme allemand est en relation avec le principe d’un Moi toujours en quête de son unité mais dont l’accomplissement est toujours en échec. Or, depuis les débuts de la modernité, la nature elle-même ne peut plus se définir comme totalité, ou alors sous la forme d’une fiction, d’un fantasme ou d’un artifice. Chaque revendication d’une complétude harmonieuse serait une manière de refouler les caractères parcellaires, impurs, discontinus, autant de formes emblématiques de la vie moderne et constitutives de la réalité de la vie psychique.

Le projet, déployé en deux temps et deux lieux, a été élaboré au printemps 2011 pour les espaces d’exposition du site départemental de la Garenne Lemot à Clisson (44) et se décline dans sa seconde version adaptée au Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc (22).
Sa conception se base sur une œuvre, Two-Way Mirror Bridge for Clisson de Dan Graham et sur un contexte, la Garenne Lemot, pour lequel elle a été conçue en 1989. Installée dans le parc en bord de rivière, cette sculpture fragmente la perception d’un paysage qui a pourtant été composé afin de produire l’illusion d’une continuité harmonieuse. Bien que l’œuvre ait recours à différents procédés d’assimilation au paysage (le reflet, la treille accueillant la végétation, le bassin prolongeant la rivière), les matériaux empruntés à l’architecture moderniste semblent radicalement hétérogènes au site. Les effets de transparence et de reflets démultiplient la perception du paysage, soulignant le caractère fictif et artificiel de ce lieu aux inspirations diverses : l’Antiquité, la Renaissance et la période romantique. Les effets de fragmentation, de scansion et de discontinuité sont à la fois physiques, temporels et psychiques.
Au Musée de Saint-Brieuc, un ensemble composé de maquette, photographies, dessins et plans documente la réalisation de cette œuvre in situ.

Pour la seconde déclinaison de l’exposition, les œuvres comme les enjeux sont adaptés au contexte du Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc.
Ainsi, avec Desquamated space, TTrioreau est-il intervenu sur le corps même du bâtiment avant la mise en place des œuvres selon de nouvelles configurations. Son action consiste à enlever la couche superficielle des murs (crépit, plinthes, moulures) afin de revenir à une surface antérieure. Un geste qui consiste à retirer un fragment de l’espace, sa peau, pour mettre en relief et révéler le passé du lieu. Cette stratigraphie muséographique s’apparente à une approche archéologique qui, à partir de prélèvements, met à jour et recompose l’histoire d’un site.

Perspectives fragmentées
Les principes de discontinuité et de morcellement remettent en cause l’expérience d’une contemplation apaisée ainsi que les modèles idéologiques de la représentation perspective comme « invention d’un monde dominé, possédé de part en part » tel que le définit Maurice Merleau-Ponty. Nombre d’œuvres déjouent cette conception du paysage en présentant des effets de disjonction, de brouillage et de perte de repères, comme cette route interrompue qui plonge dans le paysage du film de Natacha Nisic. L’artiste a réalisé ces images sur le lieu d’un tremblement de terre au Japon, mettant en relation les failles du site et celles du langage, incapable de représenter l’expérience vécue. Dans l’espace urbain, des enfants japonais photographiés par Pierre Thoretton longent une palissade en béton pour entrevoir la nature factice d’une banquise de zoo en pleine ville. Cet artifice témoigne d’une volonté d’appropriation de la nature, caractéristique de la ville moderne et des principes du colonialisme, consistant à prélever des fragments du monde pour les rassembler en un lieu domestiqué. Un monde moderne où les espaces et les temps ne sont plus continus, ne cessent de s’hybrider, de produire des fractures à l’instar de ces vues d’Ukraine découpées par les lignes haute tension, que Kristina Solomoukha a choisi de réaliser en broderie à partir de photographies. Dans le film Ruins of Private Property de Vahram Aghasyan, la ruine, l’un des motifs récurrents du Romantisme, ne porte plus l’idée d’une indéfinition entre l’esquisse et la disparition de la maîtrise du monde par la raison, mais devient le témoignage anxiogène et délirant d’une violence économique.

Représentations fragmentaires
Dans Small streams de Hreinn Fridfinnsson, les dimensions essentiellement fragmentaires du paysage affectent sa lisibilité. Avec ce triptyque, les spécificités du site, sa couleur et le caractère diffracté de la lumière semblent avoir été dissociés : l’image est portée par une photographie noir et blanc, la couleur par un nuancier, le scintillement par des cristaux. L’unité de la représentation est compromise ; l’artiste en offre des éléments presque factuels à la manière d’échantillonnages scientifiques. Cette impossible représentation est aussi mise en scène par Dominique Blais à travers la traduction sonore d’une aurore boréale diffusée par une série de micros installés en ellipse. Le grésillement du phénomène visuel circule autour de cette forme selon des vitesses variables. Il rend alors improbable l’appréhension de cette manifestation naturelle dans sa totalité.

Nature et science
Le savoir scientifique s’est constitué à partir de procédures de découpes, de prélèvements, de circonscriptions de domaines d’études, de typologies… Un ensemble d’opérations qui reposent sur une partition des connaissances alors que le fait observé n’est pas en lui-même divisé. Bille de Sharp n°4 de Raphaël Zarka matérialise la rencontre entre une connaissance mathématique abstraite et une matière concrète. Sur une masse rectangulaire en bois dont la forme, simple et inexpressive, évoque l’art minimal, il reporte les marques de découpe de la forme géométrique d’un polyèdre régulier inventé par un astronome du XVIIIe siècle. Ce parallèle entre unité et morcellement se développe au cœur d’un matériau naturel : une bille de bois brut qui, en continuant à « vivre », se transforme et met en péril l’organisation initiale du dessin. Le principe d’une rivalité entre nature et science se retrouve aussi dans les Blue Mark de Jean-Max Albert qui organisent et opposent, dans le même espace, la géométrie de la structure et l’irrégularité végétale.

Natures mortes
Les tentatives de figuration de la nature oscillent entre la volonté d’en saisir la totalité et l’usage d’un cadre de représentation nécessairement fragmentaire. Il est ainsi question d’exercices de prélèvements. La formule « Nature Morte » écrite par Franz Erhard Walther ne présente pas un détail de la nature comme il est d’usage dans ce genre pictural, mais simplement le terme, comme fragment de la langue qui occupe tout l’espace de l’œuvre. Urs Lüthi, un artiste connu pour ses autoportraits aux personnalités multiples, a, quant à lui, intitulé Nature Morte la photographie d’un miroir brisé agrandie à l’échelle d’un corps debout. En introduisant une mauvaise herbe factice au sein de l’espace d’exposition, Tony Matelli perturbe autant l’idéologie de neutralité aseptisée du « White Cube » que celle du contrôle de la nature par l’environnement domestiquée.

Politiques de la fragmentation
L’opposition fragmentation/harmonie a toujours été porteuse de dimensions idéologiques. D’une manière générale, la nature et l’art, conçus comme totalité harmonieuse, fournissent un modèle au pouvoir politique. La totalité organique harmonieuse du corps social, dont la tête contrôle l’ensemble, permettait de fournir une légitimation de la royauté sous l’ancien régime. Cette conception rejette toute possibilité d’individuation pouvant menacer l’organisation idéale. Ainsi, les œuvres doivent-elles correspondre à l’image d’une société policée et homogène afin de servir les intérêts du pouvoir. A cet égard, l’idéalisation de la nature est le modèle emblématique de cette conception illusoire d’un monde unifié. Epuration élective, de Fayçal Baghriche, met en scène un ciel constellé qui se révèle moins serein dès lors que l’on y reconnaît des drapeaux nationaux dont il n’a gardé que les étoiles. Dans les deux photographies Depuis Anata, 15 mars 2004 et Depuis Shufat, 3 avril 2004 d’Anne-Marie Filaire, le paysage est aussi sujet à des découpes spatiales arbitraires qui soulignent ce qu’implique la différence de point de vue entre deux nationalités et deux territoires. Pour Walid Raad, la guerre produit des phénomènes de disjonction physique, spatiale et temporelle tels qu’ils entravent la possibilité du récit historique. Des récits constitués de documents et de vérités fondamentalement incertaines et incomplètes. Sa vidéo We Can Make Rain But No One Came To Ask est constituée d’une vue parcellaire de l’environnement urbain libanais. Aménageant des zones de disparition et d’apparition, l’image met en scène des principes de résurgence, de spectralité et de survivance propres aux situations de conflits. Dans le contexte de la guerre du Vietnam, Martha Rosler réalise une série de photographies d’après photomontage intitulée Bringing the War Home : House Beautiful 1967-1972. Des vues de massacres sont insérées derrière les baies vitrées de l’intérieur moderniste d’un collectionneur. Une vision d’horreur fait ainsi irruption dans l’univers domestique, exception faite d’une sculpture de Giacometti qui semble partager l’inquiétude de la guerre.

Fragmentations du langage
Depuis les recherches du linguiste Ferdinand de Saussure, le langage est pensé selon une relation arbitraire entre signifiants et signifiés qui font de chaque phonème un fragment instable. Avec Concrete and abstract thought, Maria Loboda conçoit un paravent de forme géométrique élaboré à partir de signes empruntés au premier alphabet émancipé de l’idéogramme. Alors que la phrase écrite prélevée chez le philosophe Emmanuel Kant est un prisme découpant l’espace et donc organisant notre perception, son sens demeure opaque. Le langage structure notre rapport au monde et, comme en témoignent les récits de catastrophes mises en scène par Victor Burgin dans Etude pour Fogliazzi 2, l’irruption de phénomènes de destruction peut engendrer une véritable déconstruction du langage. Cette œuvre, réalisée par l’une des figures emblématiques de l’art conceptuel, est construite selon un enchevêtrement de bribes de récits réels et fictifs portées par la peinture, la photographie et l’écriture à travers différentes époques.

Fragmentation des espaces/temps
Au début des années soixante-dix, Gordon Matta-Clark développe un travail de découpe d’éléments architecturaux, modifiant les conventions de la perspective et soulignant les limites sociales, économiques et juridiques entre espaces privés et publics. Ses interventions révèlent les dimensions fragmentaires de l’expérience spatiale dans la ville contemporaine. Un ensemble d’œuvres est présenté pour évoquer certains aspects de ce travail. Notamment la série de photographies de Joachim Koester qui revient trente ans plus tard sur les lieux que Gordon Matta-Clark a documentés pour l’œuvre Fake Estates. Koester confronte ainsi trois périodes de l’histoire : celle de la conquête de l’ouest, alors que les colons envahissent le territoire indien en le divisant en parcelles commercialisables, celle de l’absurdité de l’administration moderne new-yorkaise qui met en vente des parcelles aussi petites qu’inexploitables, et la période actuelle où rien ne semble avoir changé de ce que Matta-Clark dénonçait dans les années soixante-dix. De son côté, TTrioreau a réalisé gmTT-ck/edge on a ledge #1, une maquette en miroir du Frac des Pays de la Loire. Dans cette œuvre, les dimensions fragmentaires sont évidentes : d’une part, un élément d’architecture est déplacé au sein d’une autre architecture, une pratique très spécifique au travail de Matta-Clark. D’autre part, la maquette multiplie, par les reflets, l’image d’un espace de telle manière que, au lieu de retrouver le paysage du Frac sur les surfaces réfléchissantes, c’est l’intérieur du Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc qui se diffracte. Cette œuvre ouvre un champ d’interrogation sur le caractère essentiellement instable de toute œuvre nécessairement transformée par les contextes institutionnels, architecturaux, spatiaux et temporels qu’elle rencontre. Des trajectoires nécessitant d’interroger sans cesse leurs significations infiniment renouvelées. Ainsi, la grille géométrique que Martin Boyce a prélevée et interprétée à partir de motifs schématiques d’une façade de l’architecte Robert Mallet-Stevens fait-elle irruption dans l’espace contemporain. La sculpture, faisant office de prisme, structure alors le lieu d’exposition. En 2008, Julie C. Fortier suit le protocole suggéré par Les Levine dans son livre House de 1971 dans lequel il convie le lecteur à réaliser une maison en bois effondrée qu’il documente par une série de photographies. Près de quarante ans plus tard, Julie C. Fortier n’a retenu qu’un seul cliché dont le cadrage a rogné la partie supérieure de la façade. Cette partie manque aussi à la sculpture qui reproduit ainsi fidèlement l’image.

Autonomie et fragmentation Etats de Nature ?
Le collectif d’artistes A Constructed World, qui a notamment co-réalisé l’exposition From Walden To Vegas, portant sur les modes de représentation du paysage américain, propose la vidéo d’une performance musicale, ainsi qu’une installation prolongeant leur projet Hobbes Opera, 7 Nation Army. Ce travail repose sur une interprétation des théories du philosophe anglais Thomas Hobbes concernant la notion d’état de nature. Selon lui, l’homme serait, à l’origine, essentiellement mauvais et la société aurait pour fonction de le civiliser en s’appuyant notamment sur le pouvoir exercé par le souverain et la peur de la sanction. En 2008, au CAPC, Musée d’art contemporain de Bordeaux, le groupe A Constructed World organise une performance au cours de laquelle une guitare à six manches est découpée sur scène à la scie mécanique. La notion de musique en tant que forme sonore domestiquée, contrôlée et civilisée est ainsi violemment déconstruite. Lors du vernissage de l’exposition Fragmentations, trajectoires contre-nature à la Garenne Lemot, ce collectif a invité six musiciens, installés dans les six pièces de la villa, pour jouer sur des morceaux de l’instrument. Depuis, certaines guitares sont reparties dans d’autres expositions et ce sont des fragments de cette performance qui sont installés à Saint-Brieuc. Ce processus transitif est significatif d’une conception des œuvres d’art comme essentiellement fragmentaires. Des œuvres pour lesquelles chaque occurrence de leur présentation dans un nouveau contexte recompose leurs formes signifiantes et permet d’accueillir d’autres éléments de significations possibles.

Sébastien Pluot

Artistes

Autres artistes présentés

A Constructed World, Vahram Aghasyan, Jean-Max Albert, Fayçal Baghriche, Dominique Blais, Martin Boyce, Victor Burgin, Anne-Marie Filaire, Julie C. Fortier, Hreinn Fridfinnsson, Dan Graham, Joachim Koester, Maria Loboda, Urs Lüthi, Tony Matelli, Gordon Matta-Clark, Natacha Nisic, Walid Raad, Martha Rosler, Kristina Solomoukha, Pierre Thoretton, TTrioreau, Franz Erhard Walther, Raphaël Zarka

Partenaires

L’exposition est présentée par le Fonds régional d’art contemporain Bretagne et le Musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc. Elle a été conçue par le Frac des Pays de la Loire, en collaboration avec le domaine départemental de la Garenne-Lemot, en partenariat avec le Conseil général de Loire-Atlantique et avec le soutien de l’Etat, Direction régionale des affaires culturelles et du Conseil régional des Pays de la Loire. Le Frac Bretagne reçoit le soutien du Conseil régional de Bretagne, du ministère de la Culture et de la Communication - DRAC Bretagne. Le Frac Bretagne est membre des réseaux Platform, regroupement des Fonds régionaux d’art contemporain et ACB, art contemporain en Bretagne.

Horaires

Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h Et le dimanche et jours fériés de 14h à 18h

Adresse

Frac Bretagne, Fonds régional d'art contemporain 19 avenue André Mussat 35 000 Rennes France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020