Focus sur... l'exposition Variations épicènes avec la commissaire Vanina Pinter

Affiche de Julie Rousset et Audrey Templier 

Affiche de Julie Rousset et Audrey Templier 

Vanina Pinter, autrice, historienne du graphisme et enseignante a assuré le commissariat de l'exposition «Variations épicènes» présentée à la Maison d'art Bernard Anthonioz du 10 septembre au 13 décembre 2020. Elle nous présente le propos de l'exposition et sa collaboration avec les graphistes et le scénographe de l'exposition.

Quel est le propos de l'exposition «Variations épicènes» dont vous assurez le commissariat ?

C’est une initiative de Caroline Cournède, directrice de la Maison d’Art Bernard Anthonioz, qui m’a conviée à concevoir une exposition collective de graphistes femmes. Après de sinueuses réflexions féministes, s’est mis en place «Variations épicènes» au titre clairement obscur. Le mot épicène renvoie à une double référence. D’abord au graphiste au prénom épicène, Cassandre : toutes les graphistes exposées partagent avec cette figure du doute, un travail en profondeur, conscient, d’écritures de projets pour différents espaces publics. Ce qui est commun à toutes ces graphistes n’est pas le genre féminin, mais le fait que toutes élaborent des actes culturels, puissants, contribuant à la culture française. Cassandre est également le titre de l’essai de l’indéfinissable Christa Wolf, qui, tout en défendant un point de vue féministe, invente une écriture, poétique et réflexive. Wolf, Woolf et d’autres encore hantent l’exposition mais sans jamais se révéler, laissant la primauté aux projets des graphistes. Epicène est conjugué à l’idée de variation. Beaucoup de nos institutions ne valorisent, ne documentent que le travail de graphistes hommes. La scène graphique louée, soutenue est rarement épicène. Donc, diversifions. Une exposition collective est toujours une aventure davantage problématique. Variations permet de découvrir un panorama de productions contemporaines. J’étais soucieuse du fait que ma sélection serait partielle, d’où l’idée d’une liste de graphistes françaises actives, que chacun peut continuer. J’ai découvert avec ce travail encore plus de noms de graphistes que j’aimerais rencontrer, écouter. Là où je questionne le genre c’est dans les différentes pratiques confrontées. Chaque salle donne accès à différents genres/champs/possibles du design graphique.

Identité graphique et cahier de recherches pour le CCN Le Phare par Anette Lenz

Identité graphique et cahier de recherches pour le CCN Le Phare par Anette Lenz

Identité graphique et cahier de recherches pour le CCN Le Phare par Anette Lenz

Identité graphique et cahier de recherches pour le CCN Le Phare par Anette Lenz

La MABA étant un centre d’art, il me semblait pertinent que les projets choisis soient contemporains et qu’un certain nombre soit lié à l’art contemporain. Dans une autre institution, ces variations, pourraient mettre en scène des projets plus anciens. C’est aussi l’idée de ces variations :  ailleurs, plus tard, l’exposition pourrait s’étoffer, faire découvrir d’autres projets, d’autres graphistes. Et participer à documenter le travail de graphistEs. Depuis des décennies, des graphistes femmes en France ont conduit un travail remarquable mais elles « disparaissent » plus facilement que celui de leurs collègues hommes, qui, pour différentes raisons parviennent davantage à entrer dans l’histoire par des articles, des expositions, des monographies… Comment mes étudiant·e·s peuvent avoir accès aux réflexions initiées et concrétisées au sein de l’atelier LM communiquer ? L’exposition présente un des projets de Laurence Madrelle mais sans le rendre accessible. L’exposition reproduit cette frustration, on a un nom (Yverdon-les-Bains) mais on n’en a ni la saveur ni la teneur.

Façade des Archives départementales du Bas-Rhin par Margaret Gray  

Façade des Archives départementales du Bas-Rhin par Margaret Gray  

La sélection permet à la fois de montrer des processus de création mais aussi des variations dans les champs d'application et dans les mediums, comment avez-vous sélectionné les graphistes exposées ?

À chaque rencontre avec chacune des graphistes, je posais cette question : quel est le projet qui a nécessité le plus de recherches, qui vous a fait le plus cheminer ? Je posais cette question en pensant à ces temps fondamentaux de concentration (et ils peuvent être collectifs), en pensant aux vertus d’un atelier à soi de Virginia Woolf, au « cheval de Troie » de Monique Wittig. Pour certaines graphistes, dont je suis le travail depuis de nombreuses années, j’avais une idée a priori du projet. J’ai pu voir l’identité du Centre Chorégraphique du Phare pensée par Anette Lenz, illuminer la ville du Havre, où j’enseigne. Je connaissais ses classeurs archivant ses recherches et sa méthode de travail, où pour chaque projet, elle essaie une multitude de pistes. Pour Marie Proyart, son dernier travail avec l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster me fascinait, de plus, il résulte d’une collaboration sur le long terme et il lui a permis d’aller vers d’autres horizons : quitter l’espace du livre pour une immersion physique et typographique du/de la visiteur.se. Pour Sylvia Tournerie, c’était l’envie de montrer un aspect peut-être moins connu de son travail, ses génériques pour Arte. À l’issue de mon premier échange avec Margaret Gray, il était évident de présenter son travail pour les archives départementales du Bas-Rhin, il cumule les extrêmes et la précision. J’ai mis des mois avant de statuer sur le choix du projet pour Susanna Shannon et de trouver la logique de la salle, guidée par la temporalité de ses directions artistiques. Pour Catherine Guiral, j’ai suivi une autre logique, celle de créer un livre exemplaire unique rassemblant certains de ses textes, précédemment parus en ligne. Chaque salle est en enfilade, mais chacune a sa logique. Toutes ces graphistes m’ont accordées du temps pour échanger, et pour plonger dans leurs archives. Il fallait que les recherches puissent être compréhensibles pour le public, pour tous les publics de la MABA. J’ai choisi précisément chacun des projets en fonction du parcours de chacune, mais en faisant des choix de résonance entre les œuvres. Je trouvais intéressant de commencer par la salle Arte alors que la dernière exposition de graphisme à la MABA présentait le travail de Canal + d’Étienne Robial. Le travail monumental et micro typographique de Margaret Gray est précédé du livre miniature, Matriochka de Fanette Mellier, une somme de savoirs et de maturité. Ces sept projets montrent l’intensité des recherches préalables, la pertinence souvent teintée d’impertinence d’un positionnement.

Vue de la salle Trame 2, scénographie Kevin Cadinot

Vue de la salle Trame 2, scénographie Kevin Cadinot

Vue des affiches de Julie Rousset et Audrey Templier

Vue des affiches de Julie Rousset et Audrey Templier

L’exposition est construite en trois parties, pouvez-vous expliquer ce choix ?

L’exposition se divise en trois trames : un focus sur la recherche contemporaine à travers sept projets, un espace plus métaphorique et littéraire avec des références graphiques (Vanessa Vérillon, Sara de Bondt) et féministes et, une salle à l’étage, qui permet de découvrir des projets et de compulser des livres réalisés par d'autres graphistes (Atelier 25-Capucine Merkenbrack et Chloé Tercé, Line Célo, Aurore Chassé, Agnès Dahan avec Raphaëlle Picquet, Claire Huss, Maroussia Jannelle, Clémence Michon, Lisa Sturacci, Valérie Tortolero). Cette salle d’apparat est l’espace collectif, confrontant différents projets, avec une dominante liée à l’art contemporain (par exemple l’essai sur Valentine Schlegel mis en page par Coline Sunier et Charles Mazé). Cette trame révèle des graphistes aux parcours confirmés, d’autres plus discrètes, d’autres encore insuffisamment sollicitées ou soutenues par des commanditaires, des institutions. Si le visiteur.se le souhaite, il peut passer beaucoup de temps à explorer les recherches, regarder précisément un travail graphique se construire. Cette exposition résulte d’un travail d’écriture, initié il y a trois ans grâce à une invitation de Sandra Chamaret à la Haute École des Arts du Rhin de Strasbourg. Par des textes, je me suis interrogée assez librement  sur graphisme et féminisme. Pourquoi y a-t-il eu si peu de graphistes autrices ? Une bonne graphiste se pare-t-elle d’invisibilité ? Etc. Le journal de l’exposition est peut-être l’acte réellement féministe : écrire, documenter sur des graphistes. Dans la trame 3, flotte une diapositive reproduisant une affiche d’Annick Orliange. J’espère, après cette exposition, me plonger dans son travail. Ou que d’autres auront envie de le faire. Catherine Guiral a raison : notre discipline a besoin d’une pluralité de voix et d’écritures.

Recherches graphiques pour les génériques d’Arte par Sylvia Tournerie 

Recherches graphiques pour les génériques d’Arte par Sylvia Tournerie 

Comment s'est articulée votre collaboration avec le scénographe Kevin Cadinot et les graphistes Audrey Templier et Julie Rousset ?

C’est un des aspects particulièrement intéressant d’un commissariat d’exposition : travailler avec d’autres personnes et d’autres compétences. Dès octobre, j’ai échangé avec Julie Rousset et Audrey Templier autour de mes recherches écrites pour qu’elles puissent comprendre mes questionnements et mes errances. Elles ont eu un rôle primordial : donner une visibilité à cette exposition, concevoir un journal qui dès le début, a été pensé comme une pièce de l’exposition : un document graphique avec lequel chacun pouvait partir. Partager, donner c’est un peu la force et la souffrance de cette profession, que, d’une certaine manière, les mains présentes sur l’affiche symbolisent. Julie Rousset et Audrey Templier ont développé un vocabulaire tissant les trois trames (un motif géométrique et coloré, des photographies de mains, la liste des graphistes exposées). Elles ont généré un ensemble de 88 affiches dans l’atelier de sérigraphie de Yann Owens à l’École Supérieure d’Art et Design du Havre-Rouen. Kevin Cadinot avait la tâche de donner une cohérence à l’exposition autour de trois trames disparates et de sept projets radicalement différents, surtout il nous a fallu penser chaque salle à partir d’objets qui n’existaient pas encore : la mise en forme des recherches, parfois de choix de formats et de reliure nous a pris du temps. Grâce à son approche sobre et épurée de la scénographie, il pouvait concevoir des espaces propices à la concentration et au fait de prendre du temps.

Entretien réalisé par Véronique Marrier, cheffe du service design graphique au Centre national des arts plastiques.

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Dernière mise à jour le 21 avril 2021