EXCUSE ME, WHILE I KISS THE SKY

Exposition
Arts plastiques
Espace d'art le Moulin La Vallette-du-Var

Tirage pigmentaire sous diasec à bords perdu 145 x 175 cm
Contre-collage aluminium
Châssis affleurant en bois teinté noir ciré
2011 Eric Bourret

L’ivresse des sommets

 

Chaque fois c’est la même chose : un éclat de lumière au centre, entouré d’une nébulosité qui peu à peu s’estompe à mesure qu’on s’en éloigne, jusqu’à sombrer dans l’obscurité. Mais une fois qu’on a dit cela, une fois posé le principe de ce repère pour ainsi dire cartésien qui structure les images et leur donne leur sens de lecture, du centre à la périphérie, on n’a pas dit grand-chose et tout ou presque reste à regarder. Ce sont alors mille détails qui s’offrent à l’œil. C’est une effloraison de formes qui, d’ailleurs, à proprement parler, ne sont pas tout à fait des formes, avec tout ce que le mot implique d’épure – de simple, donc, et de reconnaissable –, mais un entre-deux, plutôt, entre la forme et l’informe – cet absolu qui n’existe pas, sinon comme une vue de l’esprit, ou mieux de l’intellect, dernier acte possible pour lui, et quasi de démission, face à la complexité du réel –, un entre-deux, dis-je, où la prolifération des formes déjoue, précisément, notre capacité à les reconnaître comme telles – des formes –, et peut-être aussi, par conséquent, notre capacité elle-même de connaissance possible, au sens du moins d’une connaissance d’entendement. Forcé  d’abandonner celle-ci, en même temps que d’abandonner le moindre souci d’utilité, ce souci qui toujours la hante, reste à s’absorber alors dans une contemplation gratuite, à s’y laisser mener, toujours, d’étonnement en étonnement.

C’est cette préoccupation pour la complexité du réel, cet émerveillement face à la richesse inépuisable des formes nouvelles que sans cesse il engendre, par-delà le répertoire des quelques formes simples et reconnaissables, toujours identiques, où nous avons trop vite tendance à l’enfermer, à nous enfermer, c’est cela, je crois, qui caractérise le mieux l’œuvre d’Éric Bourret.

On connaît ses photographies de montagnes, tantôt couvertes de neige, tantôt purement et simplement minérales (Montagne au carré, 2002-2006 ; Hun-Tun, 2005-2008 ; Lure, 2009-2010), ses photographies de végétations (, 2005-2009) ou bien encore de sols (Cradle Of Humankind, 2009). Tout cela, nonobstant cette rapide tentative de classement, se mélangeant chez lui le plus souvent.

Sans qu’il faille l’y réduire, le fait est qu’il y a, dans l’œuvre d’Éric Bourret, une récurrence, une prédominance même, des photographies d’éléments naturels. La série qu’il propose ici, des photographies de ciels – ou faut-il dire de cieux ? –, n’y déroge pas.

Dans un article publié en 1987 dans le volume 43, numéro 2, de la revue Laval philosophique et théologique, consacré à la question de savoir si la conception du ciel chez Aristote est encore influencée ou non d’éléments issus des mythes grecs, Richard Bodéüs souligne, en introduction, combien il est frappant de constater que le mot ciel, jadis d’usage fréquent dans l’une et l’autre, a complètement disparu du vocabulaire de la science et de la philosophie. Tandis qu’elles lui préfèrent désormais celui d’espace – ce changement dans les termes étant bien sûr aussi un changement dans la manière de penser –, le mot ciel, note encore Richard Bodéüs, ne demeure plus guère aujourd’hui que l’apanage des dévots, « fidèles à la lettre des vieilles Écritures »,  de l’homme de la rue, « dont les façons de parler échappent à toutes les réformes », ou du poète.

C’est ce dernier point de vue, celui du poète, qu’adopte en effet Éric Bourret lorsqu’il décide, non pas en l’occurrence de parler du ciel, mais de le photographier. Un acte qui vaut bien l’autre, à vrai dire, au niveau de la prise de risque : on s’expose au moins autant, ce faisant, à passer pour un ringard ou un naïf à l’aune des progrès de la science et de la philosophie qu’il est convenu d’appeler contemporaines. Pourtant, ce n’est certes pas avec naïveté ni avec ringardise qu’Éric Bourret pointe, quant à lui, l’objectif de l’appareil dans cette direction. Tout au contraire : comme c’était déjà le cas tout à l’heure, lorsqu’il s’occupait de montagnes, de végétations ou de sols, c’est en tant qu’il est mû par une certaine idée de la nature, de l’ordre tout à la fois de l’intuition et de la réflexion, qu’il décide ici de photographier le ciel. Que cette idée de la nature le décale par rapport à la science et à la philosophie contemporaines, au monde d’objets et de représentations d’objets qu’elles déterminent, il en a, du reste, pleine et entière conscience. Bien mieux, c’est, en un sens, l’effet recherché : il s’agit justement, pour lui, de voir, ou de revoir, ce que, dans ce cadre, on ne voit plus. Ou pour mieux dire : il s’agit justement de le ressentir et, par le moyen de ses photographies, de le faire ressentir.

Quelques précisions s’imposent, dès lors, sur ce moyen lui-même : sur les protocoles exacts qu’il met en place au cours des prises de vues, ainsi que sur l’esthétique des résultats qu’il obtient.

Les photographies d’Éric Bourret sont le fruit d’une véritable ascèse, au sens grec del’askesis : elles sont le fruit d’un exercice. Il a fallu, pour les prendre, se mettre dans des conditions particulières, extraordinaires en ce que, stricto sensu, elles sortent de l’ordinaire. C’est en montagne qu’il a l’habitude de travailler. Autrement dit : dans un certain éloignement vis-à-vis du monde, du quotidien, et, si possible aussi, en altitude. Ce qui implique bien sûr que, pour y parvenir, et pour s’y déplacer, il faille longtemps marcher. Dans un tel contexte, c’est peu dire que les points de repère ne sont donc plus les mêmes : points de repère culturels aussi bien que physiques. On est forcé de voir, de sentir différemment.

Pour la seconde fois, le lecteur aura remarqué que je glisse, sémantiquement, de voir à ressentir : de fait, l’expérience à laquelle se soumet Éric Bourret, l’expérience qu’il vit, ne relève pas seulement de la vision : c’est une expérience qui l’engage totalement. Et c’est une expérience totale, aussi, qu’il entend transmettre au récepteur de ses photographies.

C’est la raison pour laquelle, je crois, il apporte tant de soin à l’élaboration esthétique de celles-ci : les tirages sont toujours de grand format (ils font ici 150 par 180), que l’utilisation d’un boîtier 6 x 7 lui permet d’obtenir sans perdre pour autant en qualité de résolution. Or on comprend aisément l’intérêt que présentent pour lui de telles dimensions : elles permettent une double lecture des photographies. Une fois passé le premier contact qu’on a avec elles dans la distance, et qui n’est un contact que visuel, demeure encore la possibilité, lorsqu’on s’en approche, d’être absorbé par elles, en elles, et cette fois c’est avec tout le corps, dans la contemplation de leurs détails, tous points de repère abolis. Mais à ce jeu qu’induisent toujours chez lui le grand format et la qualité de résolution s’ajoutent encore, dans la présente série, l’effet de matière, densité et volatilité, ainsi que l’effet de profondeur d’image si particuliers liés au choix du support diasec. J’ai parlé, pour commencer, d’éclats de lumière et de nébulosité. J’ai ensuite parlé de ciels. Mais à vrai dire, à bien regarder ces photographies, de plus près, on ne sait plus trop de quoi il s’agit. Sont-ce vraiment des ciels ? Ne s’agit-il pas plutôt de reflets dans l’eau ? Et ces éclats, qu’on remarquait tout à l’heure au milieu, sont-ce ceux du soleil ou ceux de la lune ? Mais qu’importe au fond tout cela ? Ce dont il s’agit ici, n’est-ce pas, plutôt que de ces termes qui appartiennent trop encore au registre classique du paysage, de ce que j’appelais tout à l’heure du nom volontiers plus indistinct d’éléments naturels ? Ne s’agit-il pas de se laisser aller à l’infinité et à l’indéfinité des formes complexes, et inconnues, par-delà les formes simples et connues ? Ne s’agit-il pas de se hisser, ou de descendre – la hiérarchie se perd –, à ce degré de l’être où les substances ne sont plus substances, mais se dissolvent et passent les unes dans les autres ? N’est-ce pas cela, surtout, cette incertitude, cette mouvance incessante, cette instabilité, mais aussi du même du coup cette richesse de la nature, de l’être, qu’Éric Bourret cherche à capter et à restituer dans ses photographies ?

Il n’y a peut-être pas de hasard, j’y songe maintenant, à ce qu’Éric Bourret confesse une prédilection pour l’Asie comme terrain de recherche. Bien sûr, il y a, à cela, des raisons qu’on pourrait qualifier de techniques. Les chaînes de l’Himalaya lui offrent à merveille les conditions qu’il réclame : l’éloignement vis-à-vis du monde ainsi que l’altitude, sans qu’il lui faille pour autant délaisser la marche au profit de l’escalade.Mais s’y ajoutent peut-être d’autres raisons, tout aussi déterminantes, encore que moins pondérables : quelque chose de l’ordre d’une affinité en matière de philosophie. Sans s’aventurer ici dans une théorie des climats, il n’est peut-être pas indifférent en effet que ce soient ces mêmes lieux, jadis, qui aient vu naître la philosophie bouddhiste. Ou que ce soit en Asie toujours, même si c’est à l’autre bout, en Ionie, que les premiers physiciens, comme le notait déjà Proclus, aient fait leur apparition : Thalès, Anaximandre ou Héraclite. Deux écoles, bouddhiste et ionienne, qui placent la mutabilité de l’être, la transmutation de la matière au cœur de leur recherche et dans la proximité desquelles résonne singulièrement, harmoniquement pour ainsi dire, l’œuvre d’Éric Bourret. De sorte qu’il n’est guère surprenant, au fond, qu’il se sente chez lui là où elles sont nées et se sont développées.

À parler ici d’Héraclite, ce penseur par excellence de la mutabilité de l’être, me vient, alors qu’il serait temps de conclure, une ultime comparaison, à prolonger encore un peu le jeu des parentés. Comparaison avec un autre marcheur, de l’aveu même de qui Héraclite était ce qui lui ressemblait le plus « au milieu de tout ce qui a jamais été pensé » : je veux parler de Nietzsche. Tout comme les textes de Nietzsche nous y exhortent, l’œuvre d’Éric Bourret ne nous invite-t-elle pas surtout, par-delà les formes du déjà vu et du prévu, à essayer de voir, ou plutôt de ressentir la vie, fût-ce pour un instant seulement, dans l’ivresse dionysiaque des sommets, qui est aussi celle des abîmes : en esprits libres ?

 

 

 

François Coadou

Professeur de philosophie de l’art à l’ESA TPM

Critique d’art (AICA)

 

 

 

 

Tarifs :

gratuit

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Adresse

Espace d'art le Moulin 8 avenue Aristide Brian 83160 La Vallette-du-Var France

Comment s'y rendre

depuis Toulon par le Bus n° 1 arrêt char verdun/le moulin parking Charles de Gaulle gratuit fermeture à 21h.
Dernière mise à jour le 2 mars 2020