Ernesto Neto - Léviathan Thot

Manifestation/Festival
Arts plastiques
Festival d'automne Paris 01
Léviathan Thot, installation monumentale conçue par l’artiste brésilien Ernesto Neto pour le Panthéon, est une oeuvre anthropomorphique. Du Léviathan, monstre du livre de Job auquel elle emprunte son nom, elle a les improbables yeux, le cerveau, la bouche, le coeur et les membres ; une créature de tulle contrebalancée par des masses de polystyrène, accrochée sous la coupole d’un des monuments les plus chargés d’histoire de la République. Cette sculpture, envisagée par l’artiste comme « un corps spatial » joue de la confrontation entre une animalité qui emprunte sa vie à la tension des matières en lutte contre la gravité - instant d’équilibre où les voiles de lycra se font peau - et une rationalité architecturée, sédimentation d’enjeux culturels et politiques, représentée par le bâtiment lui-même et ses multiples inscriptions commémoratives. « Cette oeuvre est construite comme un organisme de contact entre deux éléments : le corps d’une part, ses harnais d’autre part. Tout cela sera suspendu et ne trouvera l’identité de sa forme que dans l’équilibre résultant d’un conflit entre gravité et matière... jusqu’à s’immobiliser. [...] Quel meilleur lieu que le Panthéon pour débattre du conflit entre nature et culture ? Par¬delà la complexité d’une possible approche philosophique, je dirais que je viens d’une ville où la nature omniprésente porte ce conflit à son paroxysme : Rio de Janeiro. Ici, nous avons à survivre dans une relation organique et dramatique où s’affrontent nature et civilisation. Une nature forte, d’une présence intense, une ville cernée d’impressionnantes montagnes dont la minéralité côtoie l’immensité vide de la mer, des lacs et de la baie ; la luxuriance de sa forêt tropicale. Ici se révèlent les limites de la civilisation. La ville grossit à l’image d’une rivière contrainte. Ici l’histoire est plus le fait des éléments que de la culture. Depuis plus de six cent millions d’années, mer et montagnes y déploient leur présence et leur infinité. À l’opposé de tout cela, le Panthéon : un monument de culture et d’histoire dont mon installation serait l’enfant. L’oeuvre ne peut s’envisager en dehors de ce contexte dont le bâtiment sera le cocon historique. Thot, dieu de l’Égypte ancienne, inventeur de l’écriture et scribe des dieux, viendra perturber l’installation... »

Complément d'information

Rencontre avec Ernesto Neto

Vous avez été invité à créer une vaste installation in situ pour le Panthéon. Quelles ont été vos premières réactions quand vous avez découvert ce bâtiment particulièrement imposant ?

J’en ai eu très peur : une telle brutalité, un tel gigantisme, et toutes ces peintures, toute cette histoire ! Mais pour comprendre mon projet au Panthéon, il faut remonter à celui que je devais réaliser l’année passée à la Salpêtrière, hélas abandonné. La chapelle de la Salpêtrière est très belle et féminine, bien qu’imposante. J’aimais beaucoup ses charpentes de bois, sa relation avec l’Histoire de la Femme, la manière, aussi, dont elle représente un moment de transition de la société moderne, avec la naissance de la psychiatrie. Le Panthéon est, à l’opposé, un bâtiment très lourd, très masculin. Comment gérer un tel espace ? Pour trouver une réponse, j’ai commencé à entrer en relation avec son histoire. Et j’ai compris combien cet édifice était intéressant en regard de ce que le monde est aujourd’hui devenu. Il symbolise le glissement de la monarchie vers la République, ce moment où l’architecture n’est plus un domaine uniquement réservé au roi. Et en même temps il devient une tombe, sans lumière. C’est le monument du changement politique, le fruit de la pré-modernité : le début de ce pont qui mène jusqu’à nous. Tout cela a oxygéné mon esprit.

Avez-vous également été inspiré par le pendule de Foucault, qui est comme le coeur de l’édifice ?

Bien sûr, c’est un objet fantastique ; en plus, il me rappelle mon oeuvre, qui est elle-même comme un pendule. Autant le panthéon est le monument des changements politiques, autant le pendule est l’image des révolutions scientifiques. Bref, le panthéon est comme la rencontre de ces deux rationalismes.

En quoi ces réflexions ont-elles nourri l’imaginaire de l’oeuvre que vous avez imaginée ?

Aujourd’hui, après environ deux siècles de modernité, je pense que nous vivons une nouvelle transition, elle aussi très violente. Quel est le monde que nous voulons pour demain ? Cette question est plus que jamais d’actualité. Le peuple donne toujours le pouvoir à ses représentants, mais ces derniers semblent absolument démunis face au pouvoir économique. On le sent très bien au Brésil, comme en France : le pouvoir national de chaque pays est profondément affaibli par la puissance des grandes multinationales. Mon installation est un peu comme une réponse, ou une transposition, de ce moment de transition.

Concrètement, en quoi va-t-elle consister ?

Il s’agit d’une pièce gigantesque, une des plus grandes que j’ai jamais réalisées. Un monstre très organique. Comme un coquillage, avec sa part de viande. Elle flottera dans le vide de ce Léviathan qu’est le Panthéon, soumise à une très forte gravité. Dans ce bâtiment très masculin, c’est une oeuvre de contraste, très féminine, comme toujours chez moi. Elle met en tension les questions que je viens d’évoquer : elle est organique, parce qu’elle adopte le point de vue de la vie ; mais par sa puissance elle se rattache aussi au rationalisme écrasant du bâtiment et de son histoire.

Pourrait-on dire qu’il s’agit là de la plus politique de vos oeuvres ?

Cette oeuvre devient particulièrement politique à cause du contexte, mais de toute façon tout ce que je fais a à voir avec le politique : une tentative de donner une respiration au monde. Peut-être est-ce propre aux habitants de Rio de Janeiro : nous adorons détacher la poésie du chaos.

C’est ce qui pourrait résumer votre conception de l’art ?

Vous voulez savoir ce qu’est l’art selon moi ? (Il se met à chantonner) L’art, c’est toi toi toi et toi...

Par ce chant, vous faites allusion au rôle primordial que vous accordez au visiteur et à ses sens, en lui offrant des situations enveloppantes, constituées souvent de matières molles, d’épices. Cette participation requise est d’ailleurs un des leitmotivs de l’art contemporain brésilien. Comment l’expliquez-vous ?

De grands artistes brésiliens des années 60, comme Lygia Clark et Hélio Oiticica, ont effectivement ouvert la voie de cet art de la participation, en imaginant des installations pénétrables et en proposant au public, plus que des oeuvres, de véritables expériences. Leur mouvement, le néo-concrétisme, m’a beaucoup marqué, même si je suis davantage influencé par d’autres artistes brésiliens comme Tunga ou Cildo Mereiles. Pour moi, la relation de base aux choses, c’est le toucher. Ce n’est qu’ensuite que cela dérive vers d’autres sens : mes pièces pleines d’épices sont à toucher autant qu’à sentir. La sculpture est en soit quelque chose qui a beaucoup à voir avec le tactile. J’ai d’ailleurs remarqué qu’en fin de journée, mon toucher devient plus sensible que mes yeux. Comme Michel-Ange à la fin de sa vie... Au fond, il y a dans l’art brésilien une volonté de créer un espace confortable et protecteur qui permet d’engendrer un état de réflexion silencieuse, et d’entrer en contact avec son propre corps. Cela permet également d’accéder à une certaine libération sociale, née de la surprise que suscite cette expérience ; un échange ludique avec des inconnus.

Quand vous évoquez vos oeuvre s, il vous arrive fréquemment de chanter un air de bossa-nova, ou d’entamer un pas de samba. Quel rapport vos oeuvres nourrissent-elles avec la danse et la musique ?

La forme qui naît de la danse est primordiale pour moi. La danse, c’est le moment où tu configures ton âme avec ta spiritualité. Nous autres brésiliens sommes très forts dans notre âme, nous travaillons beaucoup à partir de cela. La danse est abstraite, tu y es comme nu. Mes installations sont comme elle : un pur mouvement : le corps sur le temps ; quelque chose qui arrive maintenant. Une sensualité de temps, et d’espace... Quelque chose qui conduit vers une expérience métaphysique. Quand j’étais jeune, j’ai fait des études de cosmologie et de biologie. Je n’ai jamais pu devenir astronaute comme je le désirais, mais je garde une relation très forte à la Nature ; il y a en moi un profond désir de continuité entre elle et mon corps, qui m’a poussé, très jeune, à me rapprocher du bouddhisme. Je comprends l’art de manière universelle, et rien pour moi n’est plus universel que notre corps ».

Propos recueillis par Sarah Jeong

Note d’intention d’Ernesto Neto

Léviathan Thot : sous la coupole du Panthéon, à l’ombre de l’histoire, monument mémoire des transformations et évolutions des sociétés occidentales. Monument gigogne, abritant d’autres monuments. L’ancienne Basilique Sainte-Geneviève, devenue Panthéon sous la Révolution française, objet convoité du désir politique. Sous ses voûtes, le Pendule de Foucault, gloire de la science, expérience physique prouvant la rotation de la terre, allant et venant depuis plus d’un siècle. La sculpture comme corps spatial, le sol comme espace, lieu où l’environnement sociopolitique rejoint le désir d’infini, le monde pour terre, la gravité pour pensée physique et la structure du tout en éternel conflit avec la puissance de la matière, équilibre et tensions des pouvoirs, relation des énergies, par-delà la culture. Aussi loin serons-nous, corps mobiles, pour autant qu’il n’y ait pas d’obstacle sur le chemin, la gravité reste le point d’évanouissement de notre conception de l’espace, l’horizon étalon de notre appréhension, l’ancre de notre désir à la surface de la terre. Au-delà de ces libres et délirantes pensées et pour expliquer comment j’entends pénétrer dans ce temple du rationalisme, je dirais que je travaille actuellement à un projet intitulé Léviathan, pièce anthropomorphique qui prendrait place dans l’espace vide créé par Soufflot. Cette sculpture est construite, ou plutôt, ainsi que j’aime à le dire, apparaît, se développe, comme un organisme de contact. Ce monstre humanoïde est fait, comme la plupart de mes oeuvre s, d’une relation complémentaire entre deux éléments ou une combinaison de relations de ces deux éléments : le corps, d’une part, ses harnais d’autre part. Le corps est constitué de tulle polyamide, « peau-continent », et de petites billes de polystyrène, cellules desséchées; les harnais sont faits de tubes de polystyrène reliés à ce corps, contrebalancé par des poches de sable. Voilà la base de ce travail. Tout cela sera suspendu et ne trouvera l’identité de sa forme que dans l’équilibre résultant d’un conflit entre gravité et matière... jusqu’à s’immobiliser. Une cristallisation vivante née de la tension exercée par la masse de matière polystyrène fluide sur le tulle-peau, vibrant de transparence. Un frémissement de vie sur une peau qui reste l’ultime limite entre nous et toute chose. La pièce est constituée de cinq parties : le visage, portant la peur et l’esprit ; le corps, représentant le désir et l’énergie en mouvement ; les côtés sont les mains, droites et gauches, qui représentent équité, justice et action sur le monde, main d’attention ou de violence, d’écrivain ou de musicien, mains des mains... Possibles représentations de notre éthique. Enfin, cinquième élément, espace du coeur et du cerveau, les organes, le système circulatoire, irriguant l’ensemble du système et peut-être lieu de l’amour. Mon travail qui envisage le corps comme un paysage s’attache à toutes formes possibles de vie, non seulement humaine, mais également animale, végétale et jusque dans ses plus minuscules manifestations. Quel meilleur lieu que le Panthéon pour débattre du conflit entre nature et culture ? Par-delà la complexité d’une possible approche philosophique, je dirais que je viens d’une ville où la nature omniprésente porte ce conflit à son paroxysme : Rio de Janeiro. Ici, nous avons à survivre dans une relation organique et dramatique où s’affrontent nature et civilisation. Une nature forte, d’une présence intense, une ville cernée d’impressionnantes montagnes dont la minéralité côtoie l’immensité vide de la mer, des lacs et de la baie ; la luxuriance de sa forêt tropicale. Ici se révèlent les limites de la civilisation. La ville grossit à l’image d’une rivière contrainte. Ici l’histoire est plus le fait des éléments que de la culture. Depuis plus de six cent millions d’années, mer et montagnes déploient ici leur présence et leur infinité. À l’opposé de tout cela, le Panthéon : un monument de culture et d’histoire dont mon installation serait l’enfant. L’oeuvre ne peut s’envisager en dehors de ce contexte dont le bâtiment sera le cocon historique. Également comprimé par l’architectonique de ce cocon culturel - sixième partie de l’installation -, le Pendule de Foucault, indice de notre perception de l’écoulement du temps et signe de la conscience rationnelle que nous en avons constitue la septième et ultime partie de la sculpture, de l’oeuvre d’art... La naissance en est le mythe, la naissance du Léviathan.

Ernesto Neto
Né en 1964 à Rio de Janeiro, où il vit et travaille. Figure de la jeune création brésilienne, Ernesto Neto se démarque par la singularité avec laquelle il traite les notions d’espace et de corps. Les créations d’Ernesto Neto figurent au sein des collections telles que Tate Modern Gallery à Londres, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid, Centre Pompidou, Hirshhorn Museum à Washington, MoMA et Guggenheim Museum à New York, Carnegie Museum à Pittsburgh... Choisi pour représenter le Brésil à la 49e Biennale de Venise, il réalise, par ailleurs, un décor pour la Merce Cunningham Dance Company en 2004. Depuis 1987, Ernesto Neto propose une oeuvre aux multiples facettes qui invitent les visiteurs à une expérience sensorielle intense. Sculptures suspendues, fragiles et imposantes, et sculptures intimes nourrissent une oeuvre poétique riche et inclassable. Ernesto Neto place le corps et les sens au coeur de l’expérience artistique. Ses sculptures utilisent des matériaux flexibles, translucides, « épidermiques » (lycra, tissus de polyamide, mousse...) et des épices odorantes, caressantes (poivre, safran, cumin, clous de girofle...). La force de l’oeuvre d’Ernesto Neto tient peut-être à son apparente précarité. Ses sculptures en apesanteur, à l’échelle des lieux investis, convient le spectateur à un voyage intérieur. Elles donnent à penser le passage du temps, la fragilité du monde. Leurs formes étranges s’apparentent à des corps délicats, parfumés, emplis d’épices, de sable ou de riz... Leur matière translucide et flexible, qui joue avec la lumière, rappelle la peau... Ernesto Neto façonne des environnements sereins et harmonieux, qui procurent au visiteur une sensation de sécurité. Les formes organiques, élastiques et souples, de ses sculptures créent une atmosphère pacifiée qui appelle à l’interaction, à une complicité physique. Les visiteurs se sentent libres de rencontrer les oeuvre s : de les manipuler et les sentir, jusqu’à s’y réfugier. Chacun peut y éprouver de tout son poids la résistance des matériaux et entrer en contact avec son propre corps.

Le Panthéon

Au sommet de la Montagne Sainte-Geneviève, au milieu du quartier latin, des écoles et des universités, le Panthéon domine Paris. Durant presque tout le 19e siècle, bien avant la Tour Eiffel, le Sacré-Coeur de Montmartre ou la Tour Montparnasse, le Panthéon était le premier monument qu’apercevait le provincial ou l’étranger arrivant à Paris, celui d’où il pouvait admirer toute la ville dans une vue unique, complète et pour tout dire exceptionnelle. La Basilique Sainte-Geneviève devenue Panthéon sous la Révolution française, tantôt phare, tantôt caverne, constitue un ensemble magistral de l’architecture de la fin du 18e siècle, tout autant qu’un emblème et un témoin toujours vivants de l’Histoire de France depuis plus de 250 ans. Le Panthéon est considéré comme un modèle de réalisation alliant, selon un érudit du siècle des Lumières, « la légèreté de la construction des édifices gothiques avec la pureté et la magnificence de l’architecture grecque ». Chef d’oeuvre de l’architecte Soufflot, le Panthéon s’inscrit dans le renouveau de l’urbanisme parisien qui fait de lui un élément incontournable dans la visite des monuments de la capitale. Par sa position au sommet de la montagne Sainte-Geneviève il est un repère dans la ville et demeure au regard de tous comme l’âme du quartier latin. Célèbre pour son dôme, admirable synthèse d’équilibre toute en harmonie, cet édifice l’est également pour son décor intérieur. Résultant des affectations contradictoires qu’a connu le monument depuis la Révolution, le décor mêle symboles chrétiens et républicains dans une grand confusion idéologique. Eglise, temple de l'humanité ou basilique nationale selon les régimes, les peintures situées sur les bas-côtés de la nef reflètent par l’intensité de leur message le syncrétisme artistique de la IIIe République (notamment celles de Puvis de Chavanne). Au delà de l’impression de puissance dégagée par le bâtiment, le Panthéon est devenu aujourd’hui avant toute autre considération une nécropole républicaine où l’Histoire de la France se confond avec le monde des écrivains, des scientifiques, des généraux, des ecclésiastiques, des hommes politiques... Aussi, après avoir franchi le péristyle d’entrée, le visiteur ne peut que se recueillir devant la solennité des espaces et demeure frappé par l’immensité des lieux. Seul, le balancement du pendule situé au centre du bâtiment, réplique de l’expérience menée par Foucault en 1851 sur la rotondité de la terre, semble troubler sa profonde quiétude. La crypte abrite les tombeaux de plus de 70 personnages depuis Voltaire, Jean-Jacques Rousseau jusqu’à Alexandre Dumas, inhumé le 28 novembre 2002.

Le Centre des monuments nationaux assure l’ouverture au public du Panthéon et sa valorisation culurelle.

Partenaires

Commande publique du ministère de la culture et de la communication (Délégation aux arts plastiques et Centre national des arts plastiques) et du Festival d’Automne à Paris Réalisation : Panthéon / Centre des monuments nationaux et Festival d’automne à Paris Avec le soutien de TAM, lignes aériennes brésiliennes, de Rosset et de l’Ambassade du Brésil en France

Accès mobilité réduite

Oui

Adresse

Festival d'automne 156 rue de Rivoli 75001 Paris 01 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020