Entre chiens et loups

Création in situ d'Akatre
Exposition
Design graphique
Mains d'Oeuvres Saint-Ouen

Les Akatre proposent une expérience plastique, visuelle et sonore après cinq ans de résidence à Mains d'oeuvres

« À l’aube ou au crépuscule, c’est cette lumière si particulière, celle qui laisse les formes se détacher de l’obscurité sans qu’elle ne soit assez claire pour en distinguer les détails, celle qui hésite encore à basculer du côté du jour ou de la nuit, qu’invoque l’entité de designers graphiques Akatre, dans l’installation exposée pendant trois jours à Mains d’OEuvres.

De ce trio formé par Valentin Abad, Julien Dhivert et Sébastien Riveron, on connaît bien dans ces murs, l’empreinte graphique élaborée pour l’identité du lieu lors de leur résidence de 2007 à 2012. Des kilos de morceaux de sucre, des centaines de gobelets en plastique et des kilomètres de rouleaux de papier y sont passés, entre autres choses du quotidien qu’ils libèrent de leur fonction d’usage, pour en exploiter les qualités plastiques. Avec ces objets devenus matériaux, ils construisent des lettres mais aussi et surtout des mises en scène loufoques et spectaculaires à peu de frais. La pauvreté des matériaux est contrebalancée par la logique de surenchère de leurs bricolages éphémères, élaborés uniquement pour la prise de vue photographique. Ce mode opératoire basé sur le faire, s’il correspond alors à une économie de moyens nécessaire, est aussi en phase avec l’origine ouvrière du lieu et la logique expérimentale qui l’habite aujourd’hui.
Piochant dans ce qui existe déjà, les Akatre s’attachent toujours à créer des formes inédites. Chaque projet éditorial est ainsi l’occasion de créer une nouvelle typographie pour que la lettre, dans sa forme même, renvoie au sens véhiculé. Et s’ils usent d’objets manufacturés dans leurs photographies, le traitement qu’ils en font par l’accumulation ou le recouvrement évacue souvent leur identité première, de la même manière qu’ils rendent anonymes les traits distinctifs du corps humain quand ils mettent en scène des modèles. Le collectif touche-à-tout à l’énergie créatrice démultipliée s’est attaqué plus récemment à la vidéo. Extension de leur pratique photographique, des objets issus de leur répertoire de formes hybrides s’animent dans l’espace cadré du studio suivant une logique d’enchainement de causes et conséquences, fait de chutes, de jets et de coulures. En somme, le studio est le lieu où tout se joue. Espace à part, boîte scindée du réel, il est le terrain
du jeu illusionniste auquel se livrent les Akatre, tirant avec facétie les ficelles de leur monde dans le monde.
Entre Chiens et Loups évacue la médiation de l’image présente jusque là dans leur travail, et projette le spectateur directement au coeur de leur boîte aux illusions. L’espace est plongé dans la pénombre, les murs noircis. Au centre, une forme lumineuse triangulaire semble léviter dans l’espace, une forme que le collectif a adopté comme signature. Prosaïquement parce qu’ils sont trois, mais aussi parce que c’est une forme qui revient de manière universelle dans nombre de caractères typographiques, à commencer par le A de Akatre. C’est également une figure qui,
en perspective, illustre les lignes de fuite ou plus généralement, qui pointe une direction. Ici c’est celle d’un nouveau départ et d’un nouveau cycle de création que marque cette exposition-événement, avec la fin de leur résidence à Mains d’oeuvres et la publication d’un catalogue monographique présentant leurs cinq premières années de création . L’environnement résolument sombre n’est pas sans évoquer une ambiance de fin du monde, le chaos avant l’épiphanie.
Comme souvent dans leur production, les Akatre privilégient l’immédiateté du sens et de la forme, ici l’immédiateté se fait aussi physique. La faible lumière diffusée par la masse triangulaire oscille en fonction des modulations d’une bande-son originale faite de vibrations d’infrabasses et de bruitages, un paysage sonore en constante évolution. La lumière se fait pulsation et plonge le spectateur dans une expérience synesthésique. L’installation garde certains des éléments d’un studio : les néons d’abord – la lumière étant la matière indispensable à la photographie – et le fond de studio, ensuite, comme paroi qui délimite la frontière entre l’image et le réel. Les murs de l’espace d’exposition sont recouverts de feuilles de papier, entièrement imprimées en noir et déchirées, laissant voir
par endroit la trame blanche des feuilles. Expression élémentaire d’une rébellion face à la page saturée d’éléments typographiques et d’un refus des designers de présenter leurs propres productions sur papier, ce fond en all-over questionne plus largement la masse des productions graphiques qui saturent notre champ visuel. Cette dimension critique est nouvelle dans la pratique des Akatre. De fait, dans cette installation éphémère, ils explosent, avec une jouissance évidente, les frontières de la bi-dimensionnalité, inaugurant un nouveau champ des possibles, celui de l’espace et du temps.»
Hanna Alkema, septembre 2012.
Critique d’art, chargée de recherches au Centre Pompidou.
Elle a collaboré avec Akatre sur l’identité visuelle de la collection Pommeranz.

Artistes

Adresse

Mains d'Oeuvres 1 rue Charles Garnier 93400 Saint-Ouen France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020