DISTORSION PARK

Exposition
Arts plastiques
Espace d'art le Moulin La Vallette-du-Var
DISTORSION PARK Trace d’un entretien entre Ludivine CAILLARD et Luc SOVIER Le 13 décembre 2008 L.S. : Qu’est-ce que nous devons faire ? L.C. : Je vais parler du travail que je vais exposer au Moulin à La Valette-du-Var. Je voudrais m’expliquer sur ce travail, dire d’où ça vient. Je ne vais pas donner d’explications, seulement des clés de compréhension. L.S. : Est-ce que cet entretien sera publié ? L.C. : Il sera publié dans le journal TRACE, que l’on pourra prendre dans le centre d’art et emporter chez soi, après avoir vu l’exposition. L.S. : C’est difficile d’écrire sur une exposition, un texte avant même cette exposition, avant même que toutes les pièces soient produites, un texte qui sera utilisé et qui sera lu pendant l’exposition, un texte qui servira de guide et de prolongement, un texte qui deviendra plus tard comme une prolongation de l’exposition, plus tard. Je ne crois pas que je puisse donc écrire un texte sur l’exposition. Ce texte, ce sera un texte sur ce travail. Ce ne sera pas un texte critique. Ce sera autre chose. Ce sera un dialogue. Ce sera un dialogue rassurant, qui pourra rassurer l’artiste avant l’exposition et les visiteurs pendant l’exposition et après l’exposition, plus tard. L.C. : Nous allons rassurer et pourtant, cela restera inquiétant. Je trouve que le sujet de l’exposition est un sujet inquiétant. Ça parle de la paix mais aussi de la guerre. Il s’agit de l’espoir de la paix mais aussi de la crainte de la guerre. L.S. : Et ça s’appelle comment ? L.C. : « Distorsion Park ». « Park », c’est pour évoquer les parcs à thèmes, les parcs de loisirs. Je vais installer au Moulin un parc à thèmes particulier. Je reprends d’abord l’idée du parcours. Dans un parc, on va d’un lieu à un autre. Rien n’est laissé au hasard, ni le plaisir, ni la frayeur. Il y a une circulation imposée, un circuit. C’est une des inspirations du travail. « Distorsion » est un mot qui évoque plusieurs univers. Celui des mots. Celui des images ou des objets et celui de la musique. Distorsion : modification. En musique, c’est amplifier le signal qui entre dans un amplificateur et ça « salit » le son. Ça évoque bien sûr Jimmy Hendrix qui revisite l’hymne américain, Star spangled banner, lors du festival de Woodstock, dénonçant l'action américaine au Vietnam avec une telle distorsion que sa musique reproduit le sifflement des bombes, les explosions et les rafales meurtrières. (C’est violent et c’est aussi une jouissance.) L’hymne américain interprété de manière saturée pendant la guerre du Vietnam à Woodstock. En français, le mot « distorsion » a plusieurs définitions : - en optique : une aberration d’un miroir ou d’une lentille qui cause une déformation des images produites ; - en physique théorique : une notion exploitée en science-fiction pour atteindre une vitesse supraluminique ; - en musique, en acoustique, en composition musicale… on l’a vu ; - en économie : une perturbation du fonctionnement d’un secteur d’activité par un facteur exogène. « Distorsion Park », c’est un parcours où les emblèmes patriotiques guerriers sont détournés, de différentes façons, au profit d’un message de paix universel. L.S. : D’où vient ce travail ? L.C. : C’est difficile à expliquer. C’est un processus. Cela peut être une photo que je trouve et un des éléments de cette photo va me permettre de développer un objet, une image, un dispositif, une installation. Par exemple, je choisis une photo et c’est un élément de cette photo qui permet de faire la sculpture. Ça va faire appel, ça stimule, la phrase se visualise et j’en vois des formes. Les phrases deviennent des formes, éléments d’une sculpture ou d’une image. Elles entrent dans l’œuvre en tant qu’image mais en gardant leur sens. C’est un matériel. C’est aussi un point de départ. Le choix de la photo n’est pas anodin ni l’élément choisi. Ainsi, toutes les pièces du parcours de « Distorsion Park » sont documentées. Je constitue des dossiers. Je crée un dossier qui porte le titre de la pièce. Ce dossier va rassembler toute la documentation autour de la pièce, documentation glanée un peu partout. Certains dossiers ne sont pas encore utilisés. Même quand la pièce est réalisée, le dossier continue d’être alimenté. Même pour des pièces anciennes. Ce travail d’archivage n’est pas montré. C’est de la documentation artistique. J’ai fait cela pour ce travail mais tout mon travail en général se construit sur la base d’une documentation. Pour autant, c’est une documentation un peu aléatoire, qui laisse place à l’imprévu, à la surprise et donc à l’inspiration. Toutes les images de la documentation ne sont pas montrées dans l’exposition. Capter une image, un objet, qui va cristalliser une forme que tu vas réaliser et élargir pour savoir ce que ça dit vraiment en profondeur. Il y a quelques photos « référence ». Ce sont les sources qui ont permis de construire le projet. C’est ce travail préparatoire, qui fait partie de mon travail artistique, qui permet aux choses de se faire. En fait, mon processus de création, c’est faire des ponts entre des bouts d’images et des bouts de phrases. L.S. : Alors on écrit le guide de « Distorsion Park » ? L.C. : « Distorsion Park » est composé d’environ une dizaine d’éléments que l’on verra les uns à la suite des autres. « Le Gun ». C’est un pistolet en tissu de 7 mètres de long et de 95 centimètres de haut, rembourré par des ballots de paille. Son titre : « No Magic Bullet ». C’est un titre bien précis qui vient d’une phrase découpée dans le Time Magazine. C’est une citation d’un politicien. Il n’y a pas de balle magique. Je comprends cette phrase comme : toutes les balles blessent et tuent. Il n’y a pas de balle inoffensive. Le crime par balle est irréversible. Mais la citation n’a pas de rapport avec la photo qui a permis de construire « le Gun ». Il vient de photos prises en Iran ou des hommes et des femmes en habits traditionnels passent devant une fresque représentant un pistolet aux couleurs du drapeau américain, que je détourne. Il est aux couleurs du drapeau de la paix avec un bandeau de texte où le mot PEACE est entouré de deux logos Peace and Love. L.S. : C’est la première « distorsion ». Il y en a plusieurs en fait. Le jeu sur l’échelle, par exemple. Ici, l’objet est agrandi. Il y a aussi le jeu avec les drapeaux où l’un prend la place de l’autre. L.C. : On va retrouver ces distorsions-là et d’autres encore, tout le long du parcours. D’ailleurs, certaines distorsions sont aussi des contre-distorsions. « Peace Rock Planet ». Cela vient d’une photo, une phrase taguée sur une vieille voiture, prise au Costa Rica. Dans le fond de la salle d’exposition, une armoire comme dans une chambre d’adolescent. Un motif cachemire est peint à la main sur l’armoire à la « glycéro ». C’est un motif qui vient de la culture hippie. Une guitare électrique au même motif est accrochée sur l’une des portes. Il y a aussi des reproductions de dessins techniques de missiles et de bombes largués depuis des avions de combat. Je superpose ces dessins au feutre noir No War, sur des images « des années 70 » avec le logo Peace and Love. Des T-shirts sont accrochés. Des bombes sur le T-shirt, mais le transfert est barré par du plastique noir. Refus. Une pile de disques vinyles « dégueule » de l’armoire. Sur l’étiquette du vinyle, le logo Peace and Love. L’image de référence ? Des CD en pile qui vont être détruits. Censure ? C’est souvent important le « graffiti » chez les ados. Ici, c’est un « graff » contre la guerre. Ils sont à fond dedans, ils prennent position sans sophistication dans la formulation. C’est ce que j’aime, cette énergie. L.S. : Prendre position contre quoi ? L.C. : Les armes, l’armement, du simple pistolet à la bombe nucléaire. La fabrication et la libre circulation des armes. « Le live sonore ». Une commande à Romain Lopez et à Émilien Châtelain d’une bande sonore pour l’armoire « Peace Rock Planet ». Elle sera jouée en live pour le vernissage et la bande-son fait partie de l’installation. Elle dure entre 10 et 20 minutes. La commande porte sur la question de la distorsion en musique et les références musicales possibles. « Pyramids of the Power ». Deux pyramides construites en tasseau de 2 mètres 50 par 2 mètres 50 au sol, par 1 mètre 86 de haut. Une est entièrement régulière et le sommet de l’autre est inversé. Elle est tronquée en son milieu et la pointe de la pyramide est alors inversée et renversée dans le socle ainsi formé. Cela provient de deux dessins extraits d’une série sur le thème de la révolte et de la contestation réalisés en 2003. Et d’un livre, Images de la révolte que je possède sur des affiches éditées entre 1965-1979. Révolution ou reconstruction ? La représentation pyramidale est la représentation traditionnelle du pouvoir. C’est pour moi la pyramide du pouvoir féodal telle qu’elle est représentée dans les livres de classe. « Pyramids of the power » remet ainsi en question le pouvoir et sa représentation. Il s’agit d’annuler le pouvoir et la problématique du classement. « Build the World ». Au mur, un caisson lumineux porte cette mention extraite d’un livre de Hannah Arendt. Comment faire pour que les choses s’améliorent, avancent, s’arrangent ? Cela fonctionne comme une phrase subliminale. Comme une enseigne commerciale. Distorsion. « L’arbre de paix – Peace tree ou rainbow tree ». C’est un arbre recouvert de laine tricotée. Les couleurs sont celles du drapeau de la paix, les mêmes que pour « Le Gun ». Le drapeau de la paix a une histoire. Il reprend, en les inversant, les couleurs du drapeau précolombien, utilisé au Pérou et en Équateur et qui représente le territoire inca. Il est appelé : Wiphala. 7 couleurs. Le drapeau gay n’a que six couleurs, sans le bleu ciel. L’arbre fait 6 mètres 10 de long. C’est un amandier. J’ai divisé sa longueur par 7. Tous les 87 centimètres, je change de couleur. Chaque branche est manchonnée par un tricot. Le drapeau apparaîtra comme un objet cinétique en s’éloignant un peu de l’arbre et en en regardant les branches. Le tronc est rouge et orange. La distorsion vient de la reprise des couleurs du drapeau. L’arbre de la liberté. Pendant la Révolution, des arbres ont été plantés. L’amandier était en piteux état. Il fallait le retirer du jardin. Je ne veux pas qu’on pense que j’instrumentalise la nature pour faire une sculpture. Les objets patriotiques – « Patriotic, Assorted Star Cutouts ». On peut traduire par « découpages patriotiques variés ». Ce sont des objets que l’on peut acheter aux États-Unis et qui représentent le drapeau américain : - American Flag Pics – des cure-dents drapeau américain ; - une série de bracelets appelés America ; - Magnets support our troops : des aimants à accrocher sur le réfrigérateur ou sur n’importe quelle surface métallique et sur lesquels le slogan « soutenez nos soldats » est imprimé. Mon travail est de reproduire le plus fidèlement possible des objets à une échelle plus grande. J’utilise le crayon de couleur. Outil simple, l’outil des enfants. Les objets reproduits sont disposés dans quatre vitrines. « Golden Cage ». Empilement de cagettes de jardinier comme une tour d’immeuble de 2 mètres 40 de haut recouvertes d’une peinture dorée. En haut, une cagette est entièrement fermée et fonctionne comme une cage. « La cage dorée ». L’expression est venue de plusieurs expressions, dont « parachutes dorés » et d’une photo où une tête émerge d’un empilement de lingots d’or. « American Dream ». Titre provisoire capté à partir d’un mail (frauduleux ?) proposant l’aide d’un organisme pour obtenir une carte de séjour aux États-Unis : la carte verte. Le mail est signé par Dan Gold, Directeur de la satisfaction de la clientèle. Il s’agit d’une série de dessins au crayon de couleur, stylo bille, feutre, collages. Ces dessins sont venus, comme un tricot, en regardant CNN à New York, simplement en voyant des slogans qui défilaient en bas de l’écran de télévision et des slogans sur les magazines gratuits ramassés dans la rue. 18 dessins. L.S : Et l’ensemble ? L.C. : C’est « Distorsion Park ». Un parc à thèmes ou un parc d’attractions est déjà un lieu de distorsion, où on entre dans les images. C’est déjà irréel. Ce que je fais est en quelque sorte une distorsion accentuée, en jouant avec plusieurs techniques et plusieurs procédés. Le changement d’échelle d’objets, comme les cure-dents, qui étaient déjà à une échelle réduite par rapport à leur modèle du drapeau américain. En utilisant des techniques simples, le crayon de couleur, le tricot, pour reproduire des objets d’un monde hyperindustriel. C’est aussi un travail manuel et un travail de patience, voire d’obstination. Je ne « distords » pas le drapeau américain, je « distords » la distorsion du drapeau américain en objets qui font la promotion d’un patriotisme caricatural et guerrier. Le patriotisme guerrier apparaît alors comme une distorsion de la réalité par un passage au symbolisme industriel qui se retrouve distordu par mon travail, dévoilant son côté ridicule et terrible à la fois. Je pense à plusieurs images : l’armée du Maine a distribué aux enfants une poupée soldat de chiffon à l’effigie du père absent parti au combat. À l’arrière de la poupée, on a le choix entre trois sortes de camouflage, rose, kaki ou à l’effigie du drapeau américain. – enfance – guerre ; un livre américain de travaux manuels s’inspirant du drapeau américain. La niche à oiseaux, l’oreiller au canevas, le bougeoir… Un vrai livre de travaux manuels, sans se moquer, comme on apprend à faire des pâtes à sel. Drôle et hypergrave ; une photo d’une famille dont chaque membre a un set de table avec un drapeau américain ; les règles scénographiques des défilés qui déterminent les protocoles des drapeaux au Canada. L.S. : Pourquoi la langue anglaise pour les noms des pièces ? L.C. : Les titres des pièces me viennent plus facilement en anglais, comme les slogans américains. L’univers de référence anglo-saxon, qu’il soit artistique ou patriotique. Distorsion. L.S. : C’est un travail posthippie ? L.C. : (Rires). Je ne suis pas douce non plus. Pas le Peace and Love, mais la capacité à se révolter contre la guerre au Vietnam, contre la violence, la tyrannie… Dire non. Extrait du Trace document qui accompagne les expositions de l'espace d'Art le Moulin

Autres artistes présentés

Ludivine Caillard

Partenaires

exposition en partenariat avec le Conseil Général du Var, le Conseil Régional Provence Alpes Cote d'Azur et la Direction des Affaires Culturelles Provence Alpes Cote d'Azur, la Villa Noailles à Hyères.

Horaires

du mardi au vandredi de 15h à 18h et le samedi de 10h à 12h et de 15h à 18h, visite sur rendez vous le matin par l'équipe des médiateurs, sur rendez vous.

Adresse

Espace d'art le Moulin 8 avenue Aristide Brian 83160 La Vallette-du-Var France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020