Daido Moriyama
Lettre à St Loup
Photographie
Ingert • Paris 06
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Lettre à St Loup : rarement le titre d’une série n’a davantage invité à s’interroger sur les intentions de son auteur. Plus précisément, l’association de ce titre à des images de Tokyo apparaît comme un défi interprétatif lancé au spectateur. Quel lien existe-t-il entre les rues de Shibuya et une commune de Saône-et-Loire, située à quelques kilomètres au sud de Chalon-sur-Saône ? Et quelle en est la nature ?
Une journée ensoleillée de 1827, probablement au printemps ou en été, Nicéphore Niépce pose une camera obscura dans l’embrasure de la fenêtre de son atelier. Ce dernier se situe sous les combles de sa propriété du Gras à Saint-Loup-de-Varennes. Depuis plusieurs années, l’homme étudie et éprouve l’action de la lumière sur différentes substances, des sels d’argent aux hydrocarbures. Ce jour-là, c’est le bitume de Judée étendu sur une plaque d’étain poli qu’il choisit de disposer verticalement au fond de sa chambre noire, en vis-à-vis d’un paysage agreste : les toits de dépendances, un pigeonnier, et les prés à peine visibles du Chalonnais pour toile de fond. C’est tout juste ce que laisse entrevoir la plus ancienne photographie conservée aujourd’hui. Nicéphore Niépce nomme Points de vue ces essais obtenus à l’aide de la camera obscura. Le Point de vue du Gras constitue ainsi le spécimen originel d’une discipline, la photographie, qui en produira par la suite des milliards.
En postface de l’ouvrage Lettre à St Loup, publié en 1990, Daido Moriyama affirme l’importance déterminante de cette première image dans son parcours de photographe. À cette date, il n’est plus seulement un membre du groupe Provoke qui pousse dans ses retranchements le médium, sa capacité à témoigner du réel comme de l’intériorité de celui qui actionne le déclencheur. La remise en question des modalités narratives ordinairement associées à la photographie - poursuivie notamment dans Farewell Photography (1972) - et l’esthétique are-bure-boke (granuleux, flou, brut) font désormais partie intégrante d’un style qui vaut manifeste.
Les images qui composent la série peuvent être lues comme les éléments d’une correspondance imaginaire dont le Point de vue du Gras serait l’origine. Aussi, pour l’auteur, tout ce qui découle ensuite, dans la photographie en général ou dans sa pratique, est la conséquence de cette expérimentation réussie de Nicéphore Niépce : “It seems to me again that the scene at St. Loup, which was recorded and fossilized, is the original scene for my photography before it was the origin of photograph itself.”. L’attraction exercée sur lui par l’héliographie tient certainement, en partie, à son aspect rugueux en masses sombres, et à la lisibilité partielle qui en découle.
Si l’œuvre du photographe japonais témoigne de la crise du médium dans la seconde moitié du XXe siècle - remise en cause de son objectivité et éclatement des formes - le retour revendiqué à cette référence primitive en souligne la continuité. Cette image concentre certaines des questions fondamentales qui travaillent à la fois la discipline et la trajectoire de l’artiste. Celles de l’intelligibilité de la photographie et de sa relation au réel. Mais plus encore, cette première photographie est ici un puissant moteur créatif. L’effort nécessaire pour comprendre ce qu’elle figure n’y est sans doute pas étranger. Daido Moriyama décrit précisément ce passage de la visualisation d’une plaque nébuleuse à la représentation nette d’une scène dont il fantasme la clarté étourdissante. Il la voit, la ressent, et affirme que toute son œuvre n’aurait eu d’autre but que de retrouver cette lumière et ce temps.
François Cam-Drouhin
Complément d'information
Daido Moriyama est né en 1938 à Osaka (JP). Il vit et travaille à Tokyo (JP).
Marquée par les changements spectaculaires du Japon dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, la génération de photographes à laquelle appartient Daido Moriyama contribue à l’invention d’un langage visuel nouveau, voulant saisir les mutations d’une société nippone qui oscille entre tradition et modernité. Après des études de graphisme à Osaka, Daido Moriyama décide de se consacrer à la photographie et rejoint Tokyo en 1961. Il est profondément influencé par les photographes d’avant-garde de l’agence Vivo, notamment par Shomei Tomatsu et Eikoh Hosoe. Il retient du premier la fascination pour la rue et apprend chez le second le goût de la théâtralisation et de l’érotisme.
À la même période il découvre William Klein, Robert Frank et s’imprègne de la grande liberté photographique qui les caractérise ; c’est notamment d’eux qu’il tient sa manière de capturer ses sujets en mouvement, se servant de l’appareil photo comme d’un véritable prolongement du corps. Cette combinaison d’influences se lit dans ses débuts, en tant que photographe indépendant à partir de 1964, puis dans les projets qu’il réalise pour Provoke – revue qu’il rejoint en 1968. Ses images d’avant-garde, transgressives et pulsionnelles reflètent la contestation et la prise de conscience japonaise.
Sa première monographie Japan: A Photo Theater (1968) puis son livre d’artiste Farewell Photography (1972) lui valent une notoriété immédiate. Son travail connaît dès lors un grand retentissement dans le milieu artistique tant au Japon que dans le reste du monde. Révélant le goût de l’artiste pour les cadrages chancelants et les textures, ses photographies en noir et blanc très contrastées constituent l’essence de son travail et contribuent à sa renommée internationale.
Horaires
Lundi au vendredi : 10h–13h et 14h–18h
Samedi sur rendez-vous
Comment s'y rendre
Parking : Place Saint-Sulpice
Métro : Sèvres-Babylone, Saint-Sulpice
Dernière mise à jour le 18 avril 2026