Charlie Jeffery I can't believe it's not you

Exposition
Arts plastiques
Florence Loewy Paris 03

I can't promise you anything, 2016

La révolution des humbles

Je connais Charlie Jeffery depuis 2006, date de mon premier projet en tant que commissaire. Nous avons par la suite retravaillé ensemble alors que mes pistes de recherche se concentraient autour d’un classique de la littérature russe du XIXème siècle, l’aristocrate oisif que dépeint Yvan Gontcharov dans son roman Oblomov. À ce moment-là, je fantasmais sur les définitions possibles du mot inertie, pensant qu’il révèlerait davantage de significations obscures et fantaisistes si je le promenais dans le sillage de personnages de fiction pris dans le labyrinthe de la Négation, Bartleby le scribe en tête de cette confrérie de boiteux ou de sages. Tout en me constituant une bibliothèque essentiellement romanesque sur le sujet, je cherchais quels artistes pouvaient concentrer dans leurs productions ce que je vois aujourd’hui comme l’expression d’une passivité active, à l’image de l’ermite cherchant inlassablement la bonne distance avec la société. En 2008, je montais un projet en pensant à la figure de Robinson Crusoé, soit l’exact opposé d’Oblomov: je passais du mélancolique fantomatique à un être terrien et solaire, dont l’existence repose sur des exigences de rendement et d’efficacité. 
C’est entre ces deux figures tutélaires, l’une si horizontale et l’autre diaboliquement verticale que je plaçais Charlie Jeffery et chacun de ses gestes, entre stérilité morne (do nothing, do nothing, do nothing… please don’t do anything, don’t do anything, don’t be anything/ something…) et puissance créatrice (I love the universe, I love the moon, I love gravity, I love waves, I love distance and discontinuity…). 
Dès les premiers temps, Jeffery annonçait pour moi l’artiste masculin, de ma génération, à la pente naturelle non dominante, instable, parfois même hystérique. Ses écrits soulignent et révèlent son rôle de poète et le situent d’emblée comme un individu qui ne cache rien des questions ou des problèmes quotidiens qui l’assaillent. Les formes courtes qu’écrit Jeffery sont des aveux troublants (my body is an organ of fear ou encore I’m extremely nervous about existence) et quiconque préfère réfléchir sur soi pour ne pas s’assoupir dans la normalité sait combien il est bon d’être personnel, ouvert et bileux quand il s’agit de construire une adresse qui ne passe pas inaperçue, surtout si elle renvoie habilement à une réalité brute, non encore déformée par une trop grande échelle de diffusion. 
Notre société a peur des états d’âmes dévoilés ou déployés. Il est en général de bon ton d’être ambitieux et d’agir plutôt que de montrer les signes de qui aura préféré laisser sa main retomber ballante pour privilégier l’observation. Ce qui est mal venu n’est pas de dire que l’on a une vie intérieure riche (et de créer grâce à cela), mais de défaire l’essence même de la création en rendant invisible le mouvement de la pensée, tel un bruit souterrain, une eau wagabonde qui ne porte pas de nom et peut jaillir à tout moment. 
Lorsque Charlie Jeffery chante lui-même les textes qu’il écrit, c’est en véritable showman qu’il galvanise son auditoire grâce à une énergie qui est d’autant plus démonstrative qu’elle semble avoir sommeillé avant de trouver le bon moment pour s’échapper. L’hystérie de Charlie Jeffery comble un manque imaginaire qu’on ne saurait négliger. Son œuvre, terriblement secrète et intime, s’impose par des images sensuelles et graves à la fois. Ses installations renvoient au monde puissant du capital et certains aphorismes promenés sur des matériaux à l’aspect ruinés ou éreintés, subissant l’attraction terrestre, sont comme des grimaces tranquilles que nos corps élaborent à l’insu de notre esprit. L’excès émotionnel dont use Charlie Jeffery est une stratégie qui lui permet d’éviter de regarder partiellement les choses en revendiquant un corps pluriel, comme le centre de mille contradictions. Les espaces investis par l’artiste retracent la vie d’un consommateur prêt à tout différencier. Charlie Jeffery donne de l’attention à des enchaînements qui matérialisent l’itinéraire d’un corps sexué, réel, non chosifié, non idéalisé. La forme c’est le doute. Le doute c’est une possibilité de rencontre, le langage d’une présence physique inévitable à laquelle il faut se frotter (et pourquoi pas un éros collectif qui nous ferait comprendre combien la vie est sacrée) au delà du langage de l’action.
Cécilia Becanovic

Artistes

Horaires

du mardi au samedi de 14h à 19h

Adresse

Florence Loewy 9 rue de Thorigny 75003 Paris 03 France
Dernière mise à jour le 2 mars 2020