Animal Populaire

Projet soutenu par le Cnap
Exposition
Arts plastiques
Galerie Maïa Muller Paris 03

 

 

Portrait d’un punk discret

Ce « soleil noir » efface les limites de l’humain,

Fouille sous la peau pour trouver l’écorché,

S’engloutit dans la chair pour révéler l’animal

Catherine Grenier, Dépression et subversion (2004)

 

À la première approche, les dessins de Vincent Bizien semblent hermétiques au regardeur et au monde. Il faut s’y plonger pour apprivoiser les figures, les messages, les ambiances et les formes. Son univers est empreint d’une mélancolie à la fois rageuse et silencieuse. Un sentiment ambivalent qui traverse son œuvre depuis la fin des années 1990. La feuille de papier, peu importe son format, représente un « espace à conquérir ».[i] Un territoire qu’il s’acharne à peupler et à investir au moyen d’encre de Chine, de pinceaux, de stylos-feutres et de crayons à papier. Les dessins attestent d’une économie de moyen, « du cerveau à la main, il permet une forme d’immédiateté », signe d’une impatience, d’une création convulsive. L’artiste est animé par une frénésie créatrice due à une insatisfaction permanente et au doute persistant. Alors, il dessine, il peint, il déchire, il brûle, il détruit (trop !), il raccommode, il recouvre, il augmente, puis recommence. Un dessin peut résulter de multiples interventions réalisées sur plusieurs années. Parce que la notion d’achèvement est terrifiante, il mute ou disparaît. L’encre est jetée sur le papier, au fur et à mesure, Vincent Bizien trace des formes, des silhouettes, des signes qui vont matérialiser une pensée, un souvenir, un sentiment ou encore un trouble. Son œuvre fonctionne comme un miroir porté vers une humanité désespérée, humiliée, violente. Ses personnages composent son propre être, en ce sens la dimension autobiographique de l’œuvre est importante. Chaque dessin découle de son expérience quotidienne et de son histoire. L’animal populaire est son alter ego. Il contient la peur, la mélancolie, le grotesque, le doute, l’amour, la violence et l’ironie. Il est le filtre à travers lequel il éprouve le monde, son passé, son présent et son futur incertain. L’artiste met à profit une hypersensibilité incontrôlable qui agit sur le papier pour donner forme à des sensations indéfinissables, des visions, des rencontres et des perturbations. La mélancolie et la colère s’entremêlent et constituent un puissant moteur de création.

Vincent Bizien dessine de mémoire pour traduire une expérience bouleversante vécue le jour même, mais aussi d’après un ensemble d’images récoltées au fil des pages glacées des magazines de mode et d’informations. Des images qui témoignent selon lui de la superficialité et de la médiocrité du monde contemporain. D’autres sources visuelles viennent enrichir ce fonds de junk images, des film stills noir et blanc extraits de films noirs et d’épouvante. « Ensemble, ces images produisent une polyphonie visuelle, polysémie intérieure, qui donne naissance au fracas du dessin, à son silence également. » Plusieurs caractéristiques les relient, par exemple, la présence évidente du masque, de la figure monstrueuse « qui dérapent vers l’animal », de l’être fantomatique, de la femme mystérieuse, de l’homme sombre et mystérieux. Vincent Bizien puise ses formes et ses figures dans la culture populaire. Il s’intéresse aussi bien aux zombies, qu’à l’esthétique trash véhiculée par la télé-réalité, en passant par les clowns, les contes, les bagnoles et la bande dessinée. Il travaille l’inconscient collectif : les souvenirs, les peurs, les images persistantes. Aux références populaires, il juxtapose l’histoire de l’art : la noirceur de Goya, l’expressionnisme de Guston et de Kippenberger, un goût pour la subversion de Mike Kelley et Tracey Emin. Les dessins attestent d’une brutalité primaire qui rappelle le dessin d’enfant. En tant que sujet, les enfants et les adolescents (êtres humains en phase de mutation) apparaissent de manière récurrente. Des premiers âges, Vincent Bizien restitue l’impulsivité, le tâtonnement, la perte et le secret. Les corps sont maladroits et les visages indistincts. Il génère des formes et des silhouettes outrées, accidentées, torturées et déliquescentes. Il cultive ainsi l’ambiguïté en oscillant tantôt vers la peur, tantôt vers la fascination.

Sur le papier, il génère les images mentales d’une humanité malmenée, d’un chaos ambiant au sein duquel il peine à se reconnaître et à s’inscrire. Il fouille les marges de notre société pour décliner un ensemble d’entités monstrueuses, inexpressives et inidentifiables, « des êtres sur le carreau par rapport à un monde qui les terrorise. » Ses personnages sont impotents, fragmentés, ankylosés, désorientés, amorphes et immobiles. Certains portent des tee-shirts sur lesquels sont imprimés des aphorismes et des slogans : How to believe in your state - Mister Nobody - Animal populaire - hello, hello, hell – Discosocial – l’enseignement de Las Vegas – Eat Me – Better day. Les attitudes et les accoutrements adolescents accentuent le caractère grotesque des personnages. L’ironie, le grotesque et l’absurde font partie intégrante d’une stratégie pour feindre la mélancolie. Ils véhiculent une distance, un nouveau masque. Les corps sont déglingués. Les membres sont souvent atrophiés, un pied bien trop grand, une main semblable à un gant géant. La préhension et le positionnement sont rendus impossibles. Catherine Grenier parle de « l’impossibilité de prendre appui sur le monde, l’incapacité même à s’inscrire dans une réalité. »[ii] Les figures vacillent, coulent et chutent. Elles sont les actrices désincarnées d’une société désenchantée et déshumanisée. « La mise en scène de la sauvagerie et de la barbarie s’inscrit dans une certaine forme de misère visuelle, esthétique télévisuelle indigente, où tout le monde baisse son froc dans l’espoir d’être humilié. Des légendes rurales à la chasse aux mystiques, voilà encore des zones de perméabilité entre les espèces dont se repaît l’animal populaire. » S’il entretient un rapport souvent empathique avec ses personnages, Vincent Bizien les malmène d’une manière féroce : solitude, torture, silence, décapitation, suicide, mutation, isolation. Il souligne ainsi un sentiment d’impuissance dévorant et endémique. Une dépossession de l’être humain qui aurait vendu son libre arbitre au profit d’une existence vide et inconsistante.

Malgré la brutalité des sujets, le silence s’obstine et prolonge le malaise. « Ce qui m’intéresse c’est l’humain. Et dans l’humain, ce qui relève d’un caractère primaire : la sauvagerie, la barbarie, le désir. Tout ce qui existe avant le langage. L’absence de communication génère de la violence. Mes dessins sont faits avec cette matière-là. »[iii] Les cris sont étouffés. La mort plane comme une ombre. L’œuvre fonctionne comme une vanité. En 1922, Picabia écrivait : « Entre ma tête et la main, il y a toujours la figure de la mort. »[iv] Si les dessins peuvent être envisagés comme les traductions formelles du fond de l’âme humaine, ils nous renvoient aussi vers le visage sombre du monde contemporain. Vers ce qu’Édouard Glissant nomme le Chaos-monde, dont l’artiste prend le pouls quotidiennement. « La norme n’est pas évacuée du chaos, mais elle n’y constitue pas une fin, ni ne régit là une méthode. Le chaos-monde n’est ni fusion ni confusion : il ne reconnaît pas l’amalgame uniformisé – l’intégration vorace – ni le néant brouillon. »[v] Les figures et formes naissent de tensions, de collisions et d’hybridations. Aux tumultes et au visage insaisissable du Chaos-monde, Vincent Bizien répond par l’ambiguïté constamment renouvelée, l’éclatement des limites et la pluralité de la représentation humaine qui semble définitivement incapable de se fixer.

Julie Crenn

 


[i] Sauf mention contraire, les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation réalisée à l’atelier le 7 juillet 2015.

[ii] GRENIER, Catherine. Dépression et subversion. Les racines de l’avant-garde. Paris : Centre Pompidou, 2004, p.32.

[iii] Entretien avec Amélie Adamo, Artension, janvier 2015.

[iv] PICABIA, Francis. « Histoire de voir ». Littérature, 1er novembre 1922.

[v] GLISSANT, Édouard. Poétique de la Relation. Paris : Gallimard, 1990, p.108-109.

 

Vincent Bizien

Né en 1968

Vit et travaille à Paris

Diplomé de l’ENSBA en 1992

 

Expositions personnelles

2015 Animal Populaire, Galerie Maïa Muller, Paris / 2013 Mothman Circus, Galerie Maïa Muller, Paris

 

Expositions collectives

2014 Ça sent le sapin, Galerie Maïa Muller, Paris – Des Lucioles, Carte blanche à Vincent Bizien, Galerie Maïa Muller, Paris – Open Your Eyes, Galerie Maïa Muller, Paris / 2013 Viens la mort on va danser, Galerie Maïa Muller, Paris

 

Catalogue d’exposition « Je ne savais pas qu’on était aujourd’hui », réalisé avec le soutien du Centre national des arts plastiques (aide aux galeries/publication)

 

Artistes

Horaires

Galerie ouverte du mardi au samedi de 11h à 19h

Adresse

Galerie Maïa Muller 19 rue Chapon 75003 Paris 03 France

Comment s'y rendre

Dernière mise à jour le 2 mars 2020