ALINEA

Exposition
Arts plastiques
Galerie Laurent Godin Paris 13

Vue d'exposition : ALINEA, exposition personnelle de Raffaella della Olga, Paris, 2018

 Alinea dit l’importance de la ligne dans l’art de Raffaella della Olga. Or si la droite et l’orthogonale prédominent en effet, l’artiste ne pense pas la géométrie sans irrégularités, ni la grille sans une main qui la reprend, en main. De même, l’alinéa, conçu pour rythmer et alléger un texte, en entaille la continuité.

Pour sa première exposition à la Galerie Laurent Godin, Raffaella della Olga présente des œuvres en tissu et sur papier. Les tentures dessinent des vues frontales de grille. Elles nous font signe. Leur surface quadrillée cligne légèrement ; hypnotiques, les lignes vibrent, l’œil se prend dans ces rets perpendiculaires. On a besoin d’aller y voir de plus près, de voir sa vision se défaire, car ces Stoffe, comme des tableaux de l’op art, produisent un effet optique. Celui-ci se dissout dès qu’on s’approche de l’œuvre, laissant place à une perception tactile du textile. L’on constate les découpes carrées que l’artiste a réalisées au cutter, dans la toile, à intervalles réguliers. L’artiste tranche dans le vif d’un quadrillage, comme dans une matière. Elle fabrique une trame dans la trame, en taillant dans le motif. L’opération de soustraction est une destruction constructive.

Ces toiles ne sont pas des peintures. Ce sont des tissus industriels. Madras et écossais sont représentatifs d’une culture globalisée – mais William Morris ne constatait-il pas déjà l’absorption des techniques et des cultures locales au sein d’un capitalisme international ? Ces étoffes-grilles jouent de registres différents, architectonique, décoratif, pictural, convergeant en une perception dynamique et suggestive. Elles peuvent évoquer des façades de buildings modernistes (Alinea), un paysage maritime turquoise (Céleste), une perspective optique.

La géométrie est la base de l’art de Raffaella della Olga : un cadre conceptuel et spirituel qui construit un espace autonome. La ligne est son mantra, qui se traduit dans des gestes répétitifs – « je suis la ligne pour ne pas me perdre », à la manière d’Agnes Martin ou de Sol LeWitt, mais contrairement à eux, della Olga ne trace pas de lignes à la main, elle ne recourt pas non plus à d’autres mains que la sienne. Ses gestes sont outillés et mécaniques.

Regardons-la travailler dans l’atelier, avec ses outils et sa méthode. Pour tracer des lignes sur papier, parfois sur tissu, pour réaliser ses très beaux Tapuscrits, l’artiste utilise une machine-à-écrire, sans le rouleau encreur auquel elle substitue des feuilles de carbone de couleurs différentes, bleu, vert, jaune, rouge, noir. L’artiste et sa machine forment donc un attelage singulier. Elle se concentre sur un geste et se laisse emporter dans une mécanique répétitive et monomane. C’est la frappe répétée, durant des heures, le plus souvent de la touche « tiret » qui forme des parallèles, des obliques, des entrecroisements de lignes rectilinéaires. Elle fabrique ainsi ses lignes en tapant sur une touche unique, d’un doigt, comme un typographe, elle martèle ses lignes, comme une forgeronne, elle les construit trait par trait, brique par brique, comme le maçon, elle avance ses travaux point à point, comme la couturière.

La machine est utilisée a minima de ses capacités, a contrario de son efficience : une touche, un signe, un geste ; mais, comme dans le tissage ou le tressage, forme et geste coïncident, réalisant l’idée d’une abstraction concrète. En effet, della Olga associe art de la forme et arts appliqués, dans un esprit Bauhaus : elle s’inscrit dans une lignée d’artistes qui, telles Sophie Taeuber-Arp ou Anni Albers, ont renouvelé et élargi, par la pratique du tissage, une conception stricte de l’art moderne. Notre artiste, quant à elle, reprend en main, au sens propre, une histoire de la grille et s’y introduit avec un certain tranchant – ses incisions ne sont-elles pas dotées d’une pointe d’agressivité ?

Art minimal et arts appliqués impliquent une répétition voire une réduction des tâches, c’est-à-dire méticulosité, concentration, obsession du détail : une discipline qui définit des conditions de labeur parfois pénibles et contraint le corps à l’immobilité. Une discipline jusqu’au-boutiste caractérise la pratique de della Olga comme d’autres artistes avec lesquelles elle entretient d’évidentes affinités : Dadamaino, Irma Blank, Agnes Martin, entre autres. C’est grâce à la répétition et à « une manière de contrôle », que s’opère la « transformation d’une émotion qui se diffuse d’une manière harmonieuse » à l’espace, comme l’explique Lucy Lippard à propos d’Agnes Martin. Ces artistes, y compris della Olga, comme les modernistes et minimalistes, ne tendent-elles pas en effet vers une harmonie ?

Or, la répétition inscrit l’œuvre dans l’ordre ordinaire des jours et des heures. L’œuvre est à la fois une mesure du temps et son abolition, l’horloge d’un commencement qui ne finit jamais. Il y a toujours une scène de travail cachée dans une œuvre ; à travers les lignes de della Olga, on décèle le labeur minutieux: « Elle vivait tel un personnage d’un livre d’heures, studieuse dans son travail et studieuse dans son rêve », écrit Hans Arp à propos de l’art appliqué de Sophie Taeuber-Arp.

Les Stoffe invitent à une traversée de la grille. Les Tapuscrits attirent la main, on a envie de les toucher, de les caresser. Leurs textures et leurs reliefs sont les reliques incarnées d’une action restreinte. À l’instar du poète Mallarmé dont elle a mis en lumière Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, della Olga poursuit sans doute l’idée d’un langage abstrait et concret.

Car le livre est pour elle un modèle, une matrice: le livre comme espace et objet. Elle exprime la matérialité du papier, réalisant des trames variées, par empreinte directe, comme sa technique de frappe à la machine. Pour réaliser ses Tapuscrits et composer ses pages, l’artiste emprunte ses gestes au typographe, à l’artisan et au poète concret, s’inspirant de la poésie spatialiste, centrée sur le mot libéré de la syntaxe. Ne produit-elle pas une écriture sans écriture ?

Rigoureux, cet art appliqué n’est point austère mais léger, gai et joueur, comme l’est d’ailleurs la poésie concrète. Conçu comme un jeu de formes, son art construit une spatialité plane, pleine et dynamique. La ligne traverse et réunit le texte, le textile et la vie ordinaire, reliant poésie et plastique.

Anne Bonnin 

Tarifs :

Entrée libre

Complément d'information

Raffaella della Olga est née à Bergame en Italie en 1967. Après une brève carrière d’avocate pénaliste elle étudie aux Beaux-Arts de Milan avant de venir à Paris en 2007. Là, la découverte d’Un coup de dés... de Mallarmé (éd 1914) la conduit à un bouleversement complet de son travail artistique. Trouvant son inspiration dans l’art minimal et conceptuel autant que dans la poésie d’avant-garde, elle s’empare de la machine à écrire mécanique pour façonner son propre langage, croisement de l’écriture tapuscrite et du dessin, où le tiret, signe d’air, l’emporte sur la lettre et le chiffre. Avec quatre touches, dont une modifiée, Raffaella dessine à traits discontinus sur une scène de l’écriture où elle multiplie les échos à la respiration et au silence.

Horaires

Ouvert du Mardi au Samedi, de 10h à 18h

Adresse

Galerie Laurent Godin 36 bis rue Eugène Oudiné 75013 Paris 13 France

Comment s'y rendre

Métro: ligne 14 Olympiades / 7 Porte d'Ivry ou Tramway: 3A Maryse Bastié ou Bus: ligne 27 Oudiné
Dernière mise à jour le 2 mars 2020