Je m’appelle Béatrice Balcou. Je travaille autour d’œuvres d’autres artistes, et j’imagine pour ces œuvres des rituels. Ça peut prendre la forme de performances, d’objets, de sculptures, également d’œuvres sur papier, et tout récemment de peintures. J’essaie de comprendre comment est-ce qu’on les regarde, comment est-ce qu’on les observe, comment elles se dégradent, comment on en prend soin et comment elles se placent dans la société. Quelle place on leur donne aussi dans la société aujourd’hui ? Quelle place on donne à l’art ? Et surtout, mon travail pose la question de ce qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui tous autour d’une œuvre d’art, comment est-ce qu’on crée une communauté autour d’un objet patrimoine, qu’est-ce que ça signifie, en fait, de prendre soin et de regarder une œuvre d’art, qu’est-ce que ça nous fait ?
L’autre partie importante de mon travail, c’est ce rapport au temps, cette décélération, d’amener les spectateurs à prendre leur temps. Il y a une sorte de résistance par rapport à une immédiateté des choses, une immédiateté de l’image. Je travaille l’image sans faire d’image.
En 2022, j’ai sollicité l’aide du Cnap pour approfondir une recherche qui était déjà là depuis une dizaine d’années, je pense, depuis le début des cérémonies. Quand je les prépare dans le processus de création, je suis tout le temps en train de rencontrer des professionnels de musée, autant dans l’administration que dans les départements techniques, et je me suis rendu compte qu’une œuvre ne vivait pas seule, que pour qu’elle reste en vie, il y avait plein de personnes autour d’elle. Les restaurateurs sont souvent dans l’ombre, et je sentais qu’il fallait aller plus loin.
J’ai invité deux étudiantes en restauration de l’École de La Cambre, ici à Bruxelles, dans mon atelier, pour travailler ensemble sur des œuvres sur papier. Ça a été tout un apprentissage pour moi, pour voir comment je pouvais rendre visibles ces gestes de réparation, ce qui pouvait parfois entrer en contradiction avec le métier de la restauration. Mais on a cherché ensemble dans cette direction, et ensuite j’ai poursuivi le travail en réalisant les peintures avec d’autres restauratrices.
Toutes les œuvres ici sont inspirées d’œuvres qui ont subi des détériorations. Sur chacune des peintures, j’ai reproduit non pas l’ensemble de l’œuvre, mais seulement les parties altérées, détériorées. Et quand elles ont eu des restaurations, j’ai aussi reproduit les restaurations.
Évidemment, c’était tout un processus, avec beaucoup de tâtonnements, parce que je ne peux pas reproduire ce que le temps a pu réaliser. Il y a donc eu beaucoup d’expérimentations chimiques et aussi picturales. Je me suis basée sur des rapports de restauration, qui sont des rapports scientifiques de ce qui est arrivé à l’œuvre et de ce qu’on a fait pour la restaurer. Je n’ai pas seulement reproduit les détériorations, j’ai aussi suivi, comme une copiste, les techniques de chaque peintre.
Par exemple, pour Jef Verheyen, j’ai vraiment appliqué la technique du glacis et utilisé le même type de peinture, une alkyde fluorescente. Pour Barnett Newman, j’ai passé beaucoup de temps à trouver une toile qu’on appelle la cotton duck, qu’il avait l’habitude d’utiliser, et j’ai aussi passé beaucoup de temps physiquement à faire l’encollage de la toile avec une colle synthétique, qui est la cause principale des détériorations de l’œuvre de Barnett Newman. Il fallait aussi que je trouve, en tant qu’artiste, ma voix, pour que le résultat final soit aussi quelque chose d’intéressant.
Je voulais que ce soit comme des documentaires poétiques des détériorations et des restaurations des œuvres sources. Le fait de prendre son temps, de vraiment traverser l’œuvre d’un autre artiste, je trouve que c’est une posture assez intéressante aujourd’hui, d’être plutôt en relation avec l’autre que centré sur soi-même. Il y a cet aspect-là, et il y avait aussi l’idée de reproduire peut-être ce qui est fragile dans une œuvre d’art, et de mettre en lumière cette fragilité.
Les peintures ne sont pas sur des châssis, ni encadrées. Il y a vraiment l’idée de les enlever du châssis, de les montrer presque nues, de voir une œuvre d’art non pas seulement à travers un titre, un sujet ou une représentation, mais plutôt à travers une entité matérielle qui fait des liens avec la vie aussi, comme les œuvres où l’on voit des insectes qui ont mangé des œuvres d’art. Et c’est vrai que, dans ce processus de travail, je rentre complètement dans l’intimité de l’œuvre.
Au dernier étage, il y a une vidéo, Performance filmée. Pendant trois jours, j’ai reproduit non pas l’ensemble d’une œuvre, mais juste une toute petite partie d’une œuvre de Jef Verheyen. J’ai mis le gesso, les différents glacis, j’ai fait les dégradés de couleurs, puis j’ai reproduit les craquelures. Ensuite, j’ai basculé l’œuvre sur une table pour pouvoir commencer la restauration des craquelures. Cette vidéo comprend aussi les temps de séchage, où il ne se passe peut-être rien, mais où, en même temps, il se passe quelque chose, qui n’est pas visible.
Finalement, c’est aussi un portrait du centre d’art, parce qu’on entend le son de la vie du centre d’art qui continue, et le son du quartier. C’est l’art et la vie, en fait : la réalisation d’une œuvre, mais avec tout ce qui se passe à côté. Ici, on est dans le temple d’une ancienne loge de franc-maçonnerie, où les francs-maçons se réunissaient pour discuter certainement de projets sociétaux, des droits humains. On a voulu, nous aussi, réunir les spectateurs autour de cette table basse. Il y a des bancs, donc les spectateurs peuvent s’asseoir et être proches de la fragilité de cette toile.
Ça invite aussi à prendre le temps, à être proches de l’intimité de ces œuvres. Quand j’ai eu la bourse du Cnap, je leur avais dit que cette bourse allait me permettre de réaliser la première étape, mais qu’il y en aurait plein d’autres, et que ça durerait certainement une dizaine d’années. Je n’ai pas fini avec le sujet, puisque dès septembre prochain, je vais commencer un projet de recherche avec l’École de La Cambre, autour de la restauration, avec une bourse du FRArt.
Pendant deux ans, je vais inviter des artistes, des restaurateurs, d’autres personnes, à réfléchir à cette confrontation entre l’art contemporain et le monde de la restauration. Je vais continuer à aller encore plus loin, avec des questions peut-être plus en lien avec l’écologie. En novembre, j’ai une exposition personnelle à la bf15, à Lyon. Je pense que quelques œuvres de l’exposition ici vont se retrouver là-bas. On n’a pas encore fait le choix, mais le titre de l’exposition résonne avec le projet ici : Restez avec. Toutes les œuvres sont des échos à d’autres œuvres, et ça va se poursuivre.