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Centre national des arts plastiques

Galerie Jocelyn Wolff

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A model of the world

a fil program curated by Simone Menegoi

Film, vidéo - Projection/Diffusion audio
10 janvier • 14 février 2015

 

Une image du monde

Le Docteur ne sort jamais de sa maison. Marcher lui demande d’énormes efforts. Il est grand, corpu- lent, et il flageole sur ses jambes. Même chez lui, il bouge rarement de son fauteuil. Il reste la plupart du temps assis à son bureau à siroter du brandy et à regarder par la fenêtre, en épiant les activités
du village. Il regarde et il prend des notes. Il écrit et il dessine ; des dessins simples mais minutieux, qui reproduisent fidèlement le spectacle vu de sa fenêtre. Ces dessins mettent de l’ordre dans le chaos extérieur : de la boue, des animaux qui errent dans les rues, des complots, des intrigues, de l’argent qui passe de mains en mains...

Le Docteur est un personnage du film de Béla Tarr, «Le tango de Satan (Satantango)». J’ai pensé à lui en regardant les vidéos réalisées par Zbyněk Baladrán avec une caméra fixe dirigée sur une table, où deux mains dessinent des diagrammes, écrivent des mots, découpent des formes géométriques dans du papier, empilent des livres. Parfois, les images sont accompagnées d’une voix off, comme celle du narrateur dans «Le tango de Satan». La voix commente ce que font les mains, ou bien elle médite sur des questions universelles : le nombre de moments qui constituent une vie, la structure sociale, la structure du réel. Ce sont des monologues obsédants, solipsistes. Des raisonnements qui suivent un fil logique, tout en ignorant la manière dont ce fil les conduit graduellement à une sphère d’abstraction qui n’a plus rien de commun avec le monde que nous connaissons.

Tout au long du programme, les vidéos de l’artiste tchèque servent de bornes et elles sont entrecou- pées par d’autres images : des vidéos de Katinka Bock, de Guillaume Leblon, Ulrich Polster, Clemens Von Wedemeyer. Je propose au spectateur d’imaginer que le personnage sans visage et sans nom de Baladrán a levé les yeux de la table et qu’il regarde par la fenêtre, comme le Docteur du film de Béla Tarr. Ce qu’il voit, et que nous voyons aussi, semble souvent incompréhensible. Un homme tourne en rond dans une pièce dont le sol est recouvert de boue. Des objets s’envolent par les fenêtres d’une maison de campagne. Dans une pièce faiblement éclairée, au cœur d’un quartier désert recouvert
de neige, un poste de télévision diffuse un film italien des années 1960. Des effets dont les causes
nous sont inconnues et des causes dont nous ne verrons pas les effets. Pour choisir ces vidéos, j’ai essayé de me mettre à la place de quelqu’un qui les verrait pour la première fois en ne sachant rien ou presque des artistes qui les ont réalisées. Parfois ce ne fut pas difficile du tout, puisque je voyais réel- lement les vidéos pour la première fois et que j’en savais très peu sur les artistes. Je me suis accroché à cette ignorance. Je me suis appliqué à regarder ces images en tant que telles, comme des visions du monde s’offrant à nous, chacune avec sa propre étrangeté, et qui disparaissaient aussi mystérieuse- ment qu’elles étaient apparues.

Puisque la bouteille est vide et que sa bonne semble avoir disparu, le Docteur est finalement obligé de sortir de chez lui. Ses longues déambulations dans les rues boueuses du village se terminent par une terrible chute. On le transporte à l’hôpital de la ville la plus proche. Quand il revient chez lui un peu plus tard, il s’installe à sa place habituelle devant la fenêtre et il ouvre son cahier. Il attend patiem- ment que quelqu’un apparaisse dans son champ de vision. Le temps passe, personne ne se montre. Ils doivent tous être quelque part dans le village, à comploter, à forniquer, à se voler réciproquement sans merci, pense le Docteur. Ils finiront bien par revenir.

Ce que le Docteur ignore, c’est que tous les villageois sont partis, bernés par un escroc qui leur a promis du travail ailleurs. Il ne reste plus personne, plus une âme. Mais il attend, le stylo à la main, le cahier ouvert. Il attend que quelqu’un, ou quelque chose, apparaisse dans l’encadrement de la fenêtre. Et nous attendons avec lui.

Simone Menegoi
(traduit par Michèle Vaubert) 

Horaires : 
du mardi au samedi de 11h à 15h et sur rendez-vous
Dernière mise à jour le 22 juin 2015

Galerie Jocelyn Wolff

78 rue Julien-Lacroix
75020 Paris 20
France
Téléphone : 01 42 03 05 65
Télécopie : 01 42 03 05 46
Directeur : Jocelyn Wolff