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Centre national des arts plastiques

Ecole et Espace d 'art contemporain Camille Lambert

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Mieux vaut attendre le printemps

Arts plastiques - Exposition
07 janvier • 04 février 2017

Soo Kyoung LEE, La concorde par l'opposite

Ce qui frappe dans la peinture de Soo Kyoung LEE, c’est d’abord cette limpidité impérieuse. Tout semble y prendre si sereinement place que l’on en omettrait presque la complexité dont elle procède : ce délicat jeu d’équilibre entre toute une succession de propositions parfaitement contradictoires.

A commencer bien sûr par cette filiation équivoque, puisque son abstraction emprunte indifféremment à la radicalité du hard edge[i] autant qu’à la gestualité et aux recherches chromatiques de l’expressionnisme abstrait. Les compositions, déjà, traduisent cette dualité : de larges monochromes s’étalent, recouvrant presque l’entière surface du tableau juste ponctuée ça et là d’un lacis de lignes épaisses dont les circonvolutions dessinent des formes molles. Sur la toile se rencontrent ainsi une plage parfaitement uniforme de couleur opaque dont la texture tendue, presque mécanique accuse la planéité du support, et ces réseaux linéaires plus ou moins organiques. Ces entrelacs qui, lorsqu’ils se superposent de façon à donner l’impression d’enceindre une cavité, ou encore lorsqu’ils laissent entrevoir derrière leurs maillages des surfaces assez largement brossées, des transparences, viennent tout à l’inverse creuser le plan en une profondeur illusoire. Voilà comment la peinture de Soo Kyoung LEE trouve paradoxalement sa cohérence, par une somme de contraires. En conjuguant les antagonismes qui, depuis les années soixante, scindent l’abstraction – façon de signifier que cette partition historique n’a aujourd’hui plus rien de stable, ni de définitif.

Autre élément clef de ce dispositif, la couleur bien sûr. En jouant de sa consistance, Soo Kyoung LEE l’utilise pour venir encore ajouter à cette tension entre plans et motifs : ici elle l’applique en une pâte lisse et riche, somptueuse, dont la densité de pigmentation accentue la sensation d’épaisseur plane ; là, à la différence, elle l’étire en un jus plus fluide, rapide, délavant la teinte en nuances fragiles qui viennent par petites touches démentir la prégnance de l’imposante masse chromatique unie qu’elles jouxtent. Sur la toile, c’est une orchestration minutieuse entre la matérialité, la présence donnée à ces tons francs et intenses, souvent appliqués en all-over, et les lumières, les respirations, les échappées que ramène l’emploi ponctuel des lavis translucides. Soo Kyoung LEE travaille la couleur, autonome, débarrassée de ses fonctions connotatives. Elle se plaît à utiliser une palette lumineuse où quelques tons rompus ou dégradés viennent compliquer les contrastes entre primaires et complémentaires. Et cette gamme n’est parfois pas sans rappeler les intonations acidulées du Pop Art, notamment lorsque la peintre trace ces lacis avec d’épais cernes noirs très graphiques.

Le travail de Soo Kyoung LEE concilie donc deux intentions picturales, l’une minimale et l’autre plus éloquente. Et ce en déclinant peu ou prou toujours ce même dispositif formel : le mutisme, la retenue d’un aplat, les lignes enchevêtrées en de vibrantes masses forcloses, l’un et l’autre venant toile après toile se contrarier, se pondérer mutuellement. La récurrence du procédé est d’importance car cette peinture tient de la variation, dans le sens que la musique prête à ce terme – une itération qui, loin d’empêcher la singularité, la manifeste. Soo Kyoung LEE peint par séries. Elle opère d’incessantes modifications de son thème initial, jouant des tons, des écarts, des rythmes, des silences. Ainsi chaque toile est reprise, ligne de fuite devant celle qui la précède, derrière celle qui la suit. Et, tout comme le fragment indexe par-delà lui l’ensemble dont il retourne, chaque tableau dit l’œuvre - et l’œuvre seulement : l’abstraction de Soo Kyoung LEE est autoréférentielle, ne ressemblant au final à rien sinon à elle-même. De fait ainsi débarrassée de l’autorité de l’image.

Soo Kyoung LEE tient à distance toute idée de représentation. Ses tableaux ne donnent jamais à voir qu’une succession d’actes – délinéer, remplir, creuser, aplanir, border, recouvrir… Et tout se joue là, dans ces gestes cherchant la concorde par l’opposite, dans le passage plus ou moins brusqué du color-field[ii] immaculé à la fluidité de la ligne. Voilà pour punctum : l’endroit où la forme semble naître et se détacher au fur et à mesure des irrégularités de l’entrelacs, là où le tracé affleure du monochrome et qu’apparaît soudain le mouvement de la main, restituant au dessin la place primordiale qu’il tient dans cette œuvre.

 

Marion Delage de Luget, décembre 2016



[i] Le terme hard edge désigne l’une des tendances de la peinture abstraite américaine d’après-guerre qui, en réaction à la gestualité de l’expressionnisme abstrait, adopta des compositions d’une grande rigueur géométrique, privilégiant le recours à une facture impersonnelle ainsi qu’à des transitions abruptes entre les différentes surfaces de couleurs toujours délimitées avec la plus grande netteté, et traitées en aplats uniformes. 

[ii] Le color-field painting, apparu dans les années 1940 aux Etats-Unis et au Canada, constitue avec l'action painting l'une des deux principales tendances de l'expressionnisme abstrait. Comme son nom l’indique, ce mouvement fait du « champ coloré » le sujet principal du tableau : de grandes étendues de couleur unie couvrent toute la surface de la toile, excluant toute composition et toute illusion de profondeur.

 

 

 

Complément d'informations : 
AUTOUR DE L’EXPOSITION - Mardi 3 janvier à 18h30 Projection-conférence «La peinture abstraite de Malevitch à nos jours » - Mardi 10 janvier à 19h Rencontre avec l’artiste
Horaires : 
du mardi au samedi de 14h à 18h
Heures de vernissage : 
à partir de 18h
Tarifs : 
Entrée libre
Dernière mise à jour le 06 déc. 2016

Ecole et Espace d 'art contemporain Camille Lambert

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