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Centre national des arts plastiques

Galerie du Crous de Paris

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Baptiste Rabichon

Tout se délitait en parties

Arts plastiques - Exposition
03 • 14 février 2015

OPTIQUE DE PRÉCISION

C’est sans doute en retournant au plus élémentaire des procédés photographiques, celui du photogramme, que Baptiste Rabichon mesure le mieux la distance, ou le flou, que le progrès — le nouveau — a mis entre notre oeil et l’être-là des choses les plus simples. Un photogramme est le résultat d’un contact direct entre des objets et une surface sensibilisée, sans le secours d’une optique, au plus proche de cette magie spécifique et sensuelle propre à la ressemblance photographique. Ses Recombinaisons rapides, pour dire vite des photogrammes de vide-poches (en couleurs), évoquent moins les travaux des avant gardes historiques, rayogrammes, schadographies, expériences de Moholy-Nagy, que les recherches aujourd’hui largement oubliées de ces botanistes qui ont, au milieu du XIXe, réalisé de véritables « herbiers de photogrammes » d’une précision bouleversante : entre la feuille, l’algue ou la fleur soigneusement séchée et collée sur le papier, et son empreinte, rien ne se perd en précision, mais le fantôme végétal est, à jamais, à l’abri de la corruption dans sa nuit bleue (dans le cas des cyanotypes) ou sépia ... Les albums d’Anna Atkins (British Algae : Cyanotype Impressions, 1844), de Charles F. Himes ( Leaf Prints : or Glimpses at photography, 1868), mériteraient d’intégrer, au même titre que les Urformen der Kunst de Karl Blossfeldt, le panthéon des grands livres de la photographie,mais leurs auteurs ne se prenaient que pour des femmes et des hommes de science. L’anatomie végétale (en tout cas celle qui se déchiffre à l’oeil nu ) n’a aujourd’hui plus guère de secrets, et les Recombinaisons rapides sont plutôt des taxinomies de boîtes à gants (de contenus de boîte à gants) : mais Baptiste Rabichon y glisse quelques fleurs, des brindilles, des images qui évoquent les livres de biologie, au milieu de ces bouts de ficelle, de ces chiffons ou de ces photos de famille qui constituent l’ordinaire des boîtes à gants — ils « peuvent toujours servir », ou « ne peuvent être jetés ». Quoi de plus incongru à l’ère de l’iPhone qu’une phénoménologie du vide-poche ? Mais c’est le rôle des artistes de remettre, contre toute attente, en évidence l’importance dans nos vies du grain des choses, du tranchant de l’irrégulier, de se souvenir que l’oeil est une spécialisation tardive (à l’échelle de l’évolution des espèces) du toucher. La tyrannie du lisse étend chaque jour un peu plus son règne — animées des meilleures intentions du monde, les commissions de sécurité font aujourd’hui raboter les pavés dans les lieux historiques où ils subsistent encore : quelqu’un, dans leurs rangs, s’avise-t-il que Proust n’aurait peut-être pas écrit s’il n’avait un jour trébuché sur des pavés inégaux ? Notre univers quotidien risque de bientôt ressembler à la surface d’un fer à repasser vue par un myope ; personne ne peut dire si les protestations visuelles des artistes pourront l’empêcher, mais on peut au moins se réjouir qu’elles existent !

Didier SEMIN

Horaires : 
de 11h à 19h
Heures de vernissage : 
de 18h à 21h
Tarifs : 
0
Dernière mise à jour le 15 déc. 2014

Galerie du Crous de Paris

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France
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